Alors qu'il s'apprête bientôt à tourner son nouveau film sur l'affaire DSK avec Adjani et Depardieu dans les rôles d'Anne Sinclair et de Strauss-Kahn, on avait rendez-vous avec Ferrara au Pavillon de la Reine, Place des Vosges, ironiquement à deux pas de l'ancien domicile du couple déchu. Fidèle à sa réputation il se montrait à la fois charmant et complètement imprévisible, nous laissant parfois en plan avec son actrice et compagne Shanyn Leigh, un peu perchée en mode méditation transcendantale new age et qui se faisait grave chier, le remplaçant au pied levé quand il avait décidé de prendre une pause pour aller on ne sait où, ou même commencer un bout d'interview avec d'autres journalistes.

 

Est-ce que l'idée première du film c'était de faire un film sur la fin du monde filmé comme un drame intimiste ?

Abel Ferrara : C'est même la seule idée ! L'idée c'est celle de la relation d'un couple. On a déjà entendu plein de trucs sur la fin du monde, qu'est-ce que j'en ai à foutre au fond ? Le but c'est pas qu'est-ce qui passe à la fin du monde mais qu'est-ce qui se passe dans ce couple.

 

Et de faire tourner votre compagne Shanyn Leigh, ça rejoint cette idée d'intimité ?

Ca rejoint surtout l'idée que j'essaie d'aller vers des acteurs avec qui j'ai un lien sans que je mette dix ans à trouver le fric pour les payer. Tu sais, j'essaie de parler de ce qui me concerne. Je suis pas du genre à faire un film avec quelqu'un dont je viens de serrer la main et que je connaissais pas avant. J'ai un autre type de relation avec les acteurs et pareil de leur côté avec moi. On a besoin de se faire confiance, de se connaître. On a besoin de savoir de quel merde on parle. L'époque où je disais « mets la caméra en route et on verra bien ce qui se passera » ça m'intéresse plus du tout... Enfin ça pourrait, mais j'ai déjà donné.

 

 

Et de faire ce film avec un petit budget, c'est une sorte de manifeste pour vous ou ça découle de la nécessité ?

J'ai pas le choix car j'ai plus aucun intérêt à courir le monde entier pour trouver des thunes. J'ai déjà assez fait de kilomètres pour ce film, et il a été fait avec rien. Mais j'ai dû aller de ce putain de Santiago du Chili jusqu'à Paris, en passant par tous les endroits entre les deux. C'est pas comme si j'avais claqué les doigts pour trouver l'argent. Tu sais, je veux faire des films avec l'argent que les gens ont pour les faire, rien de plus. Aujourd'hui, tu as ces caméras pas chers. J'ai pas besoin d'Hollywood, et plus personne maintenant d'ailleurs. Y a eu une époque où c'était pas possible de faire des films en dehors d'Hollywood ou des studios. T'avais besoin de Cinecitta, pour un son et pour une image. Ces jours sont révolus. Tout le monde peut faire un film.

 

La technologie, les ordinateurs et notamment Skype ont une grande importance dans le film...

Parce que tout le monde les utilise et que c'est là que tout le monde est ! Ca fait mille ans que j'utilise Skype, c'est ni plus ni moins l'idée d'un téléphone, c'est juste une meilleure version. Le fait que tu puisses parler avec quelqu'un qui est dans une autre pièce que toi, c'était un truc énorme en 1880. Mais y a rien d'extraordinaire aujourd'hui. Les films rendent comptent d'une époque.

 

 

Mais ça participe de l'idée de ne faire le film que dans une chambre, Internet est le prétexte à ne pas en sortir...

Mais tu n'es pas dans une chambre quand tu es sur Internet ! Quoi qu'il arrive ! Le monde est dehors, le monde est dans ton esprit, le monde est dans l'ordinateur ! Le monde que tu veux créer et ce que tu veux faire avec y est. Le potentiel du monde entier y est.

 

Est-ce que vous-même vous êtes un gros utilisateur d'Internet ?

Je suis passé de l'addiction totale au sevrage. Tu vois ce que je veux dire ? Tu peux rester bloqué dessus pendant des mois, tu vois... Bon, nan là ça fait plus partie de ma vie.

 

Je me demandais pourquoi le personnage féminin qui est artiste dans le film continue à peindre alors que le monde est en train de finir...

C'est ce qu'elle est, peintre. Dans le film il y a ces gens en face qui continuent à aller à la salle de sport. Pourquoi ? Parce que c'est là où ils connaissent des gens, c'est là où sont leurs amis, c'est là où ils vont pouvoir leur dire au revoir.

 

Mais est-ce que vous pourriez faire un film en vous disant qu'il ne serait vu par personne  ? Car c'est ce qu'elle fait d'une certaine manière avec sa peinture...

Quand vous faites un film vous voulez que le film soit vu, avoir cette satisfaction. (Il se lève subitement et interpelle Shanyn Leigh, sa petite amie et l'actrice du film.) Hey, va parler à ce mec, il veut savoir pourquoi tu peins dans le film alors que c'est la fin du monde.

 

Shanyn Leigh & William Dafoe

 

(Shanyn Leigh s'assoit devant nous et nous dit bonjour à l'américaine, comme si on était la meilleure chose qui lui était arrivée ce jour-là)

 

Shanyn Leigh: Abel se lève toujours pendant les interviews, vous avez peut-être remarqué avant ? (En effet, il faisait quelques saut de puces avec les collègues qui nous précédaient, et on avait été brieffé par d'autres journalistes qui l'avaient rencontré avant.)

En ce qui concerne mon personnage je ne pense pas que la fin du monde est la fin de son corps et la fin du monde matériel. Je pense vraiment qu'elle croit à la réincarnation et à la vie après la mort. Et donc de finir cette peinture, c'est aussi une façon de dire qu'elle n'est pas obligée de revenir.

 

Est-ce que vous voyez le personnage de Cisco (Willem Dafoe) dans le film comme Abel peut l'être dans la vie ?

On peut mettre des limites à ça car Abel a une personnalité tellement vaste. Il est dans les murs, dans la peinture, dans mon personnage et évidemment beaucoup dans le personnage de Willem (Dafoe). Disons plutôt que c'est dans le film dans son entier que vous trouverez Abel.

 

Comment fonctionne sa technique sur le tournage qui est vraiment basée sur l'improvisation ?

(Long soupir) Oh ! Quand il a travaillé avec Christopher Walken, Christopher ne dit jamais la même chose dans deux prises différentes, il y a quelque chose de l'ordre du génie, mais à chaque fois Abel à la fin de la prise dit « Oui c'était génial, mais fais quelque chose de différent maintenant ». Donc d'une part c'est très euphorisant, mais d'un autre côté je ne suis pas Christopher Walken, j'ai besoin d'un but que je peux poursuivre.

 

Comment vous vous êtes rencontrés tous les deux ?

C'est une belle question. Vous êtes la première personne à me le demander. C'est vraiment une question de Français. Pour faire court, on s'est rencontré chez un ami commun où il chantait des chansons de Bob Dylan. Et j'adore Bob Dylan, Abel est un grand guitariste et après c'est une longue histoire. Il était à Rome, j'habitais à Paris... bon bref c'est une belle et longue histoire mais c'est principalement à cause de Bob Dylan.

 

Vous vous préparez à la fin du monde ?

Vous avez entendu parler de Dolores Cannon ? C'est incroyable ce qu'elle dit, vous devez vraiment la googler, et ce qu'elle a prédit sur 2012 est tellement juste, c'est exactement ce que m'a dit mon prof de yoga aussi, et ils ne se connaissent pas !

 

Vous êtes branchée méditation et yoga ?

Oui, j'adore la médiation... et le yoga... Je pense que c'est nécessaire de nos jours.

 

Ca a une influence sur Abel ?

Oui il est très réceptif à la méditation. David Lynch est aussi dans la méditation. Ca aide à être beaucoup plus concentré sur ce qu'on fait, il y a beaucoup de chirurgiens qui en font... Il y a tellement d'avantages à en faire...

 

Et ce serait pas l'étape obligée après les drogues pour Abel ?

Les gens qui sont dans les drogues savent qu'il y a quelque chose qui ne va pas dans le monde. C'est pourquoi ils veulent une échappatoire. Ils questionnent le monde. Beaucoup de yogis aussi sont malheureux de l'état du monde.

 

Dans le film, votre personnage empêche Cisco de rechuter dans l'héroïne de laquelle il a décroché. C'est quelque chose qui vous est arrivé à Abel et vous ? Vous l'avez sorti de la drogue ?

Personne ne peut sauver quelqu'un d'autre de la drogue à part soi-même. Mais oui je l'ai sauvé, car l'amour peut sauver beaucoup de choses.

 

Il était toujours à fond dedans quand vous l'avez rencontré ?

(Sourire gêné) Oui ! Mais le principal moteur c'est l'amour ! Si les drogues rendaient heureux il aurait été la personne la plus heureuse du monde, si c'était l'effet désiré et que nous désirons en effet tous. Mais elle ne vous rendent pas heureux, elle font de vous un esclave. Mais je lui ai juste montré ce que je savais.

 

(On remercie gentiment la gentille Shanyn qui visiblement n'est qu'amour sur terre et se prépare déjà à la position du lotus et on attend qu'Abel ait terminé l'interview qu'il avait commencé avec un collègue. Quand il revient il demande une feuille et un crayon où il dessinera frénétiquement des gribouillis jusqu'à la fin de l'interview, tout en restant très attentif, ce qui ressemble à une méthode pour arrêter la clope, probablement prodiguée par Shanyn.)

 

 

Et sinon votre projet de film sur DSK...

Abel Ferrara : (Il se méfie) Vous écrivez pour qui déjà ? (J'explique vite fait, sa méfiance repart aussi vite qu'elle est arrivée.)

 

Donc ce film sur DSK, ce sera encore une autre façon de parler de la relation d'un couple, un peu comme dans ce film, de manière intimiste ?

Oui on va le faire ce film, vous connaissez Wild Bunch ? Vincent Maraval ? (Il sort un papier de sa poche.) Ca fait un bail qu'on parle de ce film alors voilà ce qu'il dit, car le financement de ce film a pris du temps, et alors même qu'on a les deux plus grandes stars françaises de ces quarante dernières années, dans un pays qui produit 220 films par ans, nous n'avons pas d'argent français dans ce film. (Il se met à lire.) « Merci à une auto censure générale de cadres moyens qui veulent prouver à eux-mêmes leur bonne servilité au pouvoir ». C'est notre déclaration politique et j'y adhère à 100%. Je suis pas Français donc ça pouvait pas sortir de ma bouche, mais lui l'est, donc voilà.

Bon maintenant, si ce film sera sur la relation de couple ? Complètement ! J'étais fasciné à la fois par la relation entre Dominique Strauss Kahn et sa femme et celle entre Adjani et Depardieu. Et je sais d'avance que je vais être fasciné par ma relation avec Isabelle et aussi ma relation avec Depardieu. Et toutes ces relations, tous ces couples, vont produire le film que nous voulons faire.

 

Et vous voulez le rendre aussi intime que 4H44 ?

Y aura pas que deux personnages, mais l'essence du film sera dans l'amour qu'ils se portent. La nature de l'amour, tu vois ? J'y vois surtout une histoire d'amour.

 

L'une des rares trames narratives du film, et j'en parlais avec Shanyn, c'est l'usage des drogues...

Le truc c'est que c'est un ex-drogué, et elle non. Le conflit dans cette scène mais c'est pas la seule chose dans le film, c'est est-ce qu'il va en prendre ou pas ? Il doit prendre une décision entre les drogues et elle. Et avant ça quand il était avec ses amis il devait prendre une décision entre la drogue et ses amis. Et tu dois faire un choix entre la drogue et tes engagements. Il se ment à lui-même.

 

Reprendre de la drogue, c'est quelque chose que vous feriez si c'était la fin du monde ?

Ah non, j'y toucherais pas. Je ne l'envisagerais même pas.

 

Bon sinon, vous avez entendu parler de Bugarach, ce petit village dans le Sud-Ouest de la France qui serait le seul refuge à la fin du monde ?

C'est pas là où Marie-Madeleine aurait habité ? Mais ils croient à un salut chrétien ? Qu'est-ce qui est censé se passer ?

 

Une base extra-terrestre va s'ouvrir dans la montagne et emporter ceux qui y seront.

Je crois à tout mec. Je peux tout imaginer et tout envisager. Quand les Mayas sont arrivés à la conclusion que ça allait être la fin des temps, ils se sont bien basés sur quelque chose ou sur des gens qui devaient être les génies de leur époque ?... Ecoute, tu sais bien que tout va se terminer un jour et si c'est là dans quelques jours, pense à tous les loyers que tu vas économiser, t'auras pas à en payer l'année prochaine.

 

Romain Charbon.