Quels sont les films, les réalisateurs, les musiques, les artistes qui ont marqué votre jeunesse ?
Romain Gavras : Comme j'avais 13 ans quand le premier album de Snoop est sorti, je suis tombé dans le rap mais maintenant, je suis un garçon ouvert donc j'écoute de tout.
Ora-Ito : Niveau film, 2001, l'Odyssée de l'Espace est un film qui m'a beaucoup marqué et qui continue de me marquer.
Pedro Winter : J'ai un grand frère qui m'a ouvert les oreilles avec Pink Floyd, Metallica et tout seul, j'ai découvert les raves et donc la musique électronique vers 1992. Après, génération 75, donc ouvert à toutes les musiques. Qui de nous n'est pas touché par le hip hop, la musique électronique ou le rock ?
Sefyu : Très jeune, j'avais un goût pour la musique, et pas forcément le rap. Le rap m'est venu par la soul ou la funk. Au niveau cinéma, des films comme Il Etait une Fois dans la Bronx ou Pulp Fiction, des films assez conceptuels.
Dany Dan : Goldorak, Jean-Jacques Goldman.
Leila Bekhti : Grease.
Ibrahima Sissoko : Sankokai, Michael Jackson.
Demon : Le hip hop du début des années 90.
Leila Bekhti : La variété française mais aussi le rap ou la new jack.
Tekila : La télévision. Marc Toesca. Puis Ed Lover et Doctor Dre sur MTV. La culture pop des années 80.

Vos références sont majoritairement anglo-saxonnes. Quels sont les artistes français qui comptent dans votre bagage culturel ?
DJ Mehdi : Je vais pas citer Sartre ou Camus. Mais Gainsbourg et tous les rappeurs et les DJs français de la génération d'avant moi. Et aussi Michel Berger, Michel Polnareff et plein de réalisateurs, d'auteurs, de peintres…
Leila : Renaud. Je connaissais par coeur à 8 ans et j'écoute encore.
Tekila : Moi je m'en fous un peu de Renaud, mais Lio carrément en revanche… Il y eu une époque en France où on savait faire de la bonne musique pour la télé, des trucs qui étaient pop et en même temps avant-gardistes. Culturellement, on n'a pas à rougir d'être Français. Il y a eu plein de trucs cool en France. Par exemple NTM ou Assassin jusqu'aux Sage Po.
Sefyu : Je pense que Le Gendarme et les Gendarmettes, Le Corniaud avec Bourvil ou les films de Pierre Richard nous ont tous vachement inspiré au niveau humoristique.
Pedro : Oui, mais c'est parce qu'on était obligé, on était petit, on avait quatre chaînes et on n'avait pas le choix. Mais c'est vrai qu'on a tous baigné là-dedans.
Sefyu : Mais au-delà de ça, des artistes comme MC Solaar ou NTM m'ont beaucoup inspiré. La base de ce que je fais a été amenée par des artistes comme ça.
Romain : Quand tu es jeune, tu t'intéresses plus aux films américains mais en grandissant, tu te tournes vers les films français et européens et tu te rends compte que c'est la base de tout.

La plupart d'entre vous évoluent dans l'underground. A terme, souhaitez-vous être intégrés à la culture mainstream ?
Romain : Si au final, tu restes libre et tu fais ce que tu veux, c'est mortel. Le but c'est pas de toucher trois psychos derrière leur ordinateur, le but c'est de toucher le plus de monde possible. Et si tu y a arrives en restant intègre à ce que tu fais, c'est parfait.
Pedro : Avec des sites comme youtube ou MySpace, ces nouveaux moyens de communication de masse, tu fais un petit truc chez toi et le lendemain il y a 20 000 personnes qui l'ont vu ou entendu.
Dany Dan : Pour ma part, avant le mainstream, ce qui compte c'est vraiment de faire ce que j'ai envie de faire.
Demon : C'est pas forcément le succès, c'est plutôt la communication, l'opportunité de pouvoir toucher le plus de monde possible.
Dany Dan : On fait ce qu'on a envie de faire. Ensuite, on essaie de le vendre.
Tekila : Moi, je ne vois pas vraiment de différence entre le fait de se faire plaisir et le fait d'avoir envie de vendre. Vendre c'est aussi une manière de reproduire les trucs qui m'ont donné envie de faire de la musique. Quand j'étais gamin et qu'on me demandait quel métier je voulais faire plus tard, je répondais «Michael Jackson». J'avais envie d'être un chanteur mais aussi un artiste complet. Et savoir se vendre ça fait partie des skills de l'artiste en 2006. Et ça fait aussi rêver et c'est ça que je veux faire. C'est aussi le rap game ou le pop game ou le music game !
Dany Dan : Il faut presque considérer la façon dont tu gères tes affaires presque comme un art.
Leila : Dans mon cas, ce qui se rapproche à ça c'est que je n'ai pas envie de faire n'importe quoi dans mon métier et d'accepter tout ce qu'on me propose. Je ne me sens pas du tout persécutée et je suis très fière d'avoir les origines que j'ai (algériennes, ndlr) mais il ne faut pas que je tombe dans le cliché et que je fasse attention aux rôles que je choisis. La caricature est facile.

Avez-vous l'impression, chacun autant que vous êtes, de faire partie d'un mouvement, quel qu'il soit ?
Tekila : Les mouvements, les scènes, c'est vachement important dans l'art. Qu'il y a ait des échanges d'idées, des pôles où les gens se rencontrent. Mais c'est important que ça change tout le temps aussi.
Sefyu : Oui, mon association G-8 est axée sur l'artistique mais aussi sur l'humanitaire. On est axé sur l'Asie et l'Afrique, on essaie d'organiser des concerts ici où il faut apporter du matériel scolaire par exemple. On se sent vraiment impliqué dans ce qu'on fait. Au Sénégal, plus le pays se modernise et plus la mendicité s'accroît. Plus les gens vivent bien et plus les pauvres sont pauvres.
Toumani : On a développé une antenne de Kourtrajmé en Afrique et ça se veut un petit peu militant.
Romain : On n'est pas militant dans les courts métrages qu'on fait, on est militant plus dans la manière de faire les choses indépendamment. Mais plus généralement, en France et en Europe, il y a une volonté de faire les trucs bien. On est un peu complexé par les Américains. En techno en France, il y a des choses qui sont 100 fois mieux que les trucs cainris, pareil au niveau des courts métrages. Aucun court métrage américain ne m'a cloué autant que ceux que j'ai pu voir au Danemark, en Angleterre ou en France. J'essaye de croire en l'Europe. Je crois qu'en France, il y a vraiment des gens qui essaient de faire des trucs bien.
Pedro : Dans la musique contemporaine, je sens effectivement qu'il se passe un truc en France en 2006, notamment avec des mecs comme Institubes. La musique française contemporaine revient un peu sur le devant de la scène mondiale, comme ça l'a été avec Daft Punk il y a dix ans. Et je suis content que le flambeau revienne un peu à la maison après être passé par Berlin ou New York. Les kids d'aujourd'hui ont digéré l'influence de toutes ces cultures différentes dont on parlait précédemment et on en récolte les fruits.
Mehdi : Pour ce qui est d'Ed Bangers, ça serait beaucoup dire que de parler d'un mouvement. On fait que commencer après tout, on s'amuse bien, mais il faut pas être prétentieux. Après, oui, j'ai l'impression de faire partie du mouvement hip hop français mais aussi mondial. Je me sens hyper proche de plein d'artistes européens ou américains que je ne connais pas forcément mais qui ont une démarche artistique proche de la mienne.
Ora-Ito : Pour ma part, je me sens un peu dans ma sphère. J'ai pas ce problème de langue, un objet est universel donc moi, je me sens plutôt international. 95% des gens pour lesquels je travaille sont des sociétés étrangères. Mais je me sens en tous cas proche d'une culture. Au cours des dernières années, il y a eu en France une grande émergence de talents, que se soit dans l'architecture, la musique, le cinéma…

On entre-aperçoit en France une tendance à un mélange des genres, des styles et des cultures. C'est une simple impression ou c'est une réalité ?
Ora-Ito : Notre génération n'est pas connotée comme pouvait l'être celle des années 70, ou 80. C'est vraiment un sampling de toutes ces époques-là, mélangées et revisitées à notre sauce avec de nouveaux outils.
Mehdi : Un peu des deux. Il faut relativiser le gros des troupes. La techno, le rap ou le rock se mélangent quand même encore difficilement en dehors de certains endroits parisiens et certains milieux. Je pense effectivement qu'il y a quelque chose, plus qu'il y a 10 ou 5 ans. Autant je me sens appartenir au mouvement hip hop, autant ce mélange des genres, j'ai l'impression, comme Pedro, d'avoir été dedans depuis toujours. J'ai pas l'impression que ça aboutisse à quelque chose d'éclatant mais je trouve qu'il y a des espaces pour exprimer ce mélange et ça va continuer. J'essaie de participer à ce mélange, mais les 5 fois 18 000 personnes qui sont allées voir Placebo, je ne les imagine pas tout de suite aller voir Booba en concert.

Quelle est votre ambition majeure derrière ce que vous faites : devenir riche, imposer votre vision, changer les choses, vous faire plaisir… ?
Ibrahima : On m'a proposé des comédies musicales ou des projets à gros budgets de ce type et j'aurais très bien pu laisser tomber les copains pour le faire mais je le sentais pas parce que c'était pas ma personnalité. C'était pas moi. Garder une éthique, une façon de travailler, la faire mûrir, c'est plus important.
Dany Dan : Pour faire ce qu'on fait, on a abandonné le cursus scolaire parce que c'était ce qu'on avait envie de faire et à ce moment-là, il s'agissait pas d'argent. Il s'agit de faire les choses biens, avant tout.
Leila : Je trouve que je suis la fille de 22 ans la plus riche au monde parce que je fais ce que j'aime. Je suis heureuse et en plus de ça, je rends ma famille heureuse. C'est l'aboutissement de tout. On fait ce qu'on aime et c'est pas donné à tout le monde.
Sefyu : L'essentiel, c'est de se faire plaisir. Et c'est la passion qui fait que ça marche pour toi.
Romain : Soit tu fais ça parce que ça te plait, soit tu décides de vraiment faire de l'argent. Mais même ceux qui ont fait vraiment de l'argent ont commencé en se faisant plaisir.
Pedro : Pour l'instant, l'argent que je gagne, je le réinvestis pour continuer à me faire plaisir.
Mehdi : Le truc le plus important aujourd'hui pour moi, c'est être le meilleur musicien possible. En numéro 2, très égoïstement et très proche du numéro 1, ça serait de cultiver un certain bonheur dans ma vie professionnelle, notamment parce qu'elle déborde complètement sur ma vie personnelle. Je ne veux pas être un bon musicien à n'importe quel prix, j'ai surtout envie d'être heureux donc ça impose un cadre, une limite dans laquelle je ne fais pas n'importe quoi, ce qui implique ne pas me bousiller physiquement ou psychologiquement pour être le meilleur musicien possible.

Quel est votre idéal de vie ?
Pedro : Je suis dedans. Si je pouvais continuer à faire ce que je fais pendant 50 ans, je signe tout de suite.
Ora-Ito : Pareil. Mon rêve c'est de continuer à vivre ce que je vis maintenant, pas plus. Et peut-être avoir un enfant.
Romain : Ouais, pareil. Et peut-être avoir un singe…

Avez-vous le sentiment que ce que vous faites est important ou futile ?
Mehdi : C'est ce qu'il y a de plus important au monde et c'est ce qu'il y a de plus futile au monde. C'est ce qu'il y a de plus important au monde parce que c'est ma vie et que je ne le fais pas à la légère. Je le fais avec le plus grand sérieux du monde, je m'amuse bien, mais ça m'anime entièrement, en bonheur et en déception. Après, je me rends compte qu'il y a des gens qui ont des vrais problèmes. Mes problèmes d'inspiration, c'est important, mais c'est super futile.
Sefyu : Je pense que ce que je fais est important.
Pedro : Important je sais pas, futile bien évidemment. Ce qu'on fait c'est des conneries et tant mieux, c'est le but du jeu. Après, je suis convaincu qu'on a des responsabilités. Important pas forcément mais responsable oui. Responsable de faire de la merde ou pas artistiquement.

Et toi Bart, tu es d'accord avec ce qui a été dit ?
Bart : Non, moi je suis d'accord avec personne en fait. Non mais sérieusement je fais ce que je fais parce que j'ai pas vraiment eu le choix. J'ai été amené à faire ça parce que ça me plaisait mais c'est ça ou je fais peintre en bâtiment donc je préfère faire ça.

On a l'impression que le fait de tenir un discours ou de véhiculer des messages est devenu ringard. Pourquoi ?
Ora-Ito : Parce que ça fait longtemps qu'on lance des messages et qu'il n'y a pas vraiment de réaction.
Sefyu : Aujourd'hui, c'est plutôt l'action qui compte.
Demon : C'est vrai que l'art à message de NTM, L'Argent Pourrit les Gens, ça se fait plus. Maintenant, ça passe entre les lignes. Par exemple, t'écoutes Sefyu et des messages il y en a plein.
Tekila : C'est plus important de provoquer la pensée des gens.
Romain : Il n'y pas de message dans ce qu'on fait, il y en a dans la manière de faire. Si t'es sérieux et que tu fais pas de la merde, c'est plus là que ça se joue. Les messages peuvent être cachés. Tu donnes forcément une opinion et un point de vue donc quelque part un message. Le message peut être plus subtil qu'un Doc Gynéco qui rejoint Sarkozy ou un autre Ségolène. Dans le rap ou le cinéma, quoique tu fasses, tu donnes un point de vue.
Mehdi : Il y a des limites à ça. On reproche aux rappeurs d'être riches et de continuer à faire de la thune sur la misère du monde, ce qui est une énorme connerie. Mais des anciens, comme Akhenaton, NTM ou Assassin, ou comme ce qu'on a pu faire avec Ideal J, ont fait l'expérience de la relative impuissance d'une chanson. Demande à Bob Marley. Il a fait des milliers de chansons comme ça et regarde l'état du peuple jamaïcain par rapport au moment où il chantait No More Troubles. L'importance du message est toute relative dans une chanson qui passe à la radio, et qui est forcément critiquable parce que l'industrie de la musique reste une industrie. Il y a une peur de la démagogie que je comprends bien et qui est difficile à surmonter. J'ai beaucoup de respect pour les gens qui essaient de faire changer les choses mais je crois que c'est super compliqué et super casse-gueule. Quand tu t'aventures sur ce chemin, tu divises forcément et la moitié des gens penseront que tu n'es pas du tout à ta place. Zidane dit que son militantisme s'est d'être lui-même, le meilleur joueur du monde. Moi j'ai tendance à penser que mon militantisme à moi c'est de faire la meilleure musique possible. Et c'est extrêmement limité, je m'en rends compte. Je ne serai jamais aussi décisif qu'un vote, que quelqu'un qui se présente à une élection, qu'un bouquin, qu'un traité ou qu'un essai universitaire qui va inspirer des générations.

Notre génération est taxée d'individualisme, de matérialisme et de superficialité. Est-ce justifié ?
Mehdi : Je suis très partagé sur la question. Il y a des matins où je me sens hyper individualiste, égoïste, pas concerné par les choses et par les problèmes. Et il y a des matins où j'ai envie d'y réfléchir et de prendre position mais je m'en sens pas les capacités parce que ça relève de capacités qui ne sont pas réglables en musique ou à travers un texte ou une compo. Je me sens assez impuissant et c'est pas uniquement parce que c'est trop grand pour moi. Si j'avais vraiment envie de faire changer les choses et de bouger, je pourrais trouver des solutions, mais je le fais pas. Peut-être par paresse ou par bourgeoisie intellectuelle. Je me satisfais pas mal du statu quo en fait.

Beaucoup d'entre vous ont voyagé ou travaillé à l'étranger. En quoi le public français est-il différent ?
Pedro : Le public français cogite peut-être un peu trop.
Sefyu : Et il est amnésique. Il tourne vite la page.
Pedro : Et les Français ont un caractère de merde. Aux États-Unis, Pharrell fait un morceau avec Britney Spears et ça pose un problème à personne, Outkast qui pose avec Blink 182 en couverture de Rolling Stone, ça pose un problème à personne. Ici, c'est un tout petit peu plus compliqué.
Romain : Comme là, avec ce sujet de couverture pour Brain, il y a des gens qui vont trouver ça bizarre que des mecs du rap et de la techno se retrouvent ensemble.
Bart : Ici, on a la critique facile, les gens n'hésitent pas à déchirer un film ou un disque.
Sefyu : Je pense que le public est trop orgueilleux. Les gens aiment mais ils ont du mal à te le faire sentir. En tous cas à Paris, c'est un peu moins vrai en Province et encore moins en Belgique ou en Suisse. On n'est pas assez récompensé aussi. C'est ce qui motive de nombreux artistes à aller ailleurs. Comme Luc Besson par exemple qui va aux Etats-Unis.
Dany Dan : En France, les choses bougent beaucoup plus lentement par rapport à l'Angleterre ou l'Allemagne. Quand t'arrives avec quelque chose de complètement nouveau, t'as plus de mal à trouver quelqu'un prêt à te suivre.
Tekila : En France, le système éducationnel fait qu'un gamin de 15 ans sort de l'école à 18 heures, il a plein de boulot, il doit taffer comme un dingue pour sa dissertation du lendemain pour avoir des bonnes notes à l'école pour essayer d'avoir un diplôme qui ne lui apportera pas de boulot. Alors qu'en Angleterre, les gamins ont leur après-midi libre pour faire un groupe de rock ou de rap. En France, on n'a pas le temps donc ça nous arrange bien si des gens pensent à notre place. Il y a beaucoup moins de jeunes qui sont concernés par l'art.
Leila : J'ai eu la chance d'être dans une école avec une option théâtre. C'est dommage qu'il n'y en ait pas plus. Je serais passée à côté de cette carrière s'il n'y avait pas eu cette option.
Tekila : Les Français sont assez conformistes. On te dit sans cesse, même dans le rap, qu'il y a des choses à ne pas faire. Et puis il y a aussi une obligation d'humilité en France. Si tu fais rêver en France, c'est un crime, c'est pas bien. Il faut absolument que tu restes humble, que tu dises que tu as fait ton truc avec des bouts de ficelles. Non, moi j'ai envie d'être une putain de star. J'ai envie de briller, j'ai envie de faire un truc qui pète parce que c'est ces trucs-là que j'écoute. J'ai l'impression qu'en France, il n'y a pas de place pour autre chose que les mecs qui se plaignent tout le temps.
Dany Dan : En France, on te dit tout le temps qu'il faut faire les choses comme-ci ou comme- ça. Mais c'est marqué où ? Moi, j'ai pas signé !
Ibrahima : C'est pareil dans la danse. On vient te dire que ce que tu fais c'est pas du hip hop, qu'il faut que tu restes underground.
Leila : Alors que tout le monde veut être reconnu. Aux Etats-Unis par exemple, toutes les têtes d'affiches ont commencé en faisant des séries. Ici, si tu fais de la télé t'es catalogué à jamais. Je préfère faire un bon téléfilm qu'une merde au cinéma.
Mehdi : Je sais pas. Je suis pas de ceux qui se plaignent de la France. On dit souvent que la France est en retard, que les Français réagissent 4 ou 5 ans en retard mais moi, j'ai pas à me plaindre. Je suis hyper heureux en France. Je suis hyper heureux que ma musique me permette de voyager, de rencontrer d'autres publics, d'autres pays, de constater que l'Allemagne est très différente de la France, tout comme l'Angleterre, sans parler des USA ou de l'Afrique. Je suis hyper heureux à Paris et j'adore l'idée d'avoir Paris comme base, ou plus généralement l'Europe, pour voyager ailleurs.

Où en est la France en matière de créativité au niveau culturel ?
Tekila : Dans mon petit milieu, entre rap et musique électronique, c'est hyper bien d'être à Paris en ce moment. Il y a des bons labels, des bons clubs. Internet est un super relais quand on sait s'en servir. Contrairement aux majors, on sait s'en servir de manière intéressante et excitante. C'est en train de redevenir cool d'être Français.
Ora-Ito : La France va bien, mais la mentalité n'est pas terrible.
Bart : Je crois que ça va pas bien puisque tout le monde a envie de se barrer.
Pedro : Mais on est le deuxième pays en matière de rap après les États-Unis, en matière électronique, on n'a plus nos preuves à faire, en cinéma, ça fait belle lurette qu'on est là.
Mehdi : Il y a eu un débat sur le déclin français général il y a un ou deux ans, mais j'ai l'impression que la France a sa place. Jamais la France n'a été dans une position proéminente depuis les années 50 et on sera toujours devancé par les Anglais ou les Américains, et par d'autres pays qui font une musique qui s'exporte mieux, qui se comprend mieux en dehors des frontières, mais la France a sa place. À titre général, je pense qu'on aurait tort de se galvaniser d'un certain regain d'intérêt pour la France, c'est beaucoup trop tôt. L'année dernière, c'était Berlin, l'année d'avant Barcelone et avant encore Cologne ou Munich. On aurait tort de dire qu'il se passe un truc incroyable en France mais je l'ai entendu dire. Je trouve ça un peu prématuré, mais je suis hyper heureux d'être ici et de porter les couleurs de la France, et de Paris en particulier, lorsque je suis à l'étranger.

Est-ce que vous avez l'impression que les mentalités françaises évoluent dans le bon sens ?
Leila : Je suis de plus en plus optimiste. En ce qui concerne mon métier, je pense que les rôles pour les comédiens de mon type sont en train de s'ouvrir de plus en plus. Et puis j'ai envie d'être optimiste tout simplement. Et je me sens bien en France.
Tekila : Il y a des jours où la situation est super déprimante en France, où tu te dis que les Français comprennent rien et puis il y a des jours où t'as l'impression que les choses changent. Après, on a la chance d'habiter à Paris, en Province il y a des gens qui se heurtent à des portes bien plus épaisses que les nôtres.
Romain : Le mieux, c'est d'essayer de le croire. J'essaie de croire en l'Europe comme une contre-culture. La France est une super bonne base. J'ai pas mal voyagé mais c'est ici que je me sens le mieux. Evidemment qu'il y a de l'espoir.

La génération de nos parents a été à l'origine de nombreux changements dans la société. Qu'est-ce que notre génération a apporté?
Demon : On est une génération plus individualiste, on a parfois du mal à se regrouper pour ouvrir notre gueule, mais certains font des belles choses. Peut-être qu'on a du mal à retrouver une cohésion parce que justement c'est nos parents qui ont fait ça et qu'eux-mêmes en sont revenus et ont changé.
Leila : Pour reparler des évènements de novembre dernier, moi je suis pas partie brûler des voitures et je ne cautionne pas ce qu'ils ont fait mais j'étais avec eux parce qu'on n'a jamais autant parler d'eux qu'à ce moment. En France, il faut que tu sois ou pour ou contre. Ça me fait chier d'aller voter contre quelqu'un. Ça m'a fait aussi rire à la manifestation contre Le Pen au deuxième tour en 2002, les 10 personnes qui m'entouraient n'avaient pas voté. OK, t'as pas envie de voter mais alors ne te plains pas de ce qui arrive.
Tekila : On est une génération de gens qui faisaient des manifs pour sécher l'école. Après tous les échecs des révolutions, après tous les massacres, est-ce que la révolution sociale ne passe pas finalement par un truc individualiste ?
Pedro : Je sais pas si notre génération a déjà apporté quelque chose, mais en tout cas, elle en a bien profité. On est plus des profiteurs que des apporteurs.
Toumani : On a du mal parce que notre génération n'a plus d'exemple. Avant, ils avaient le Che…
Bart : … Et maintenant on a Sarkozy.
Pedro : On pourrait dire qu'on s'est assagi mais non, au contraire, la situation s'envenime de plus en plus. On pourrait se dire qu'avec tout ce qui s'est passé, on aspirerait à un calme mais ça devient de pire en pire. Au niveau mondial mais aussi au niveau français, où il y a une vraie tension entre les communautés.
Ora-Ito : On a vu à quel point le monde était régi par l'économie et la thune et ça fout un peu les boules.
Romain : Maintenant, soit tu es nihiliste, et donc tu crois en rien, soit tu crois en Dieu. Nous, Kourtrajmé on a de tout.
Toumani : Du Juif à l'antisémite.
Romain : Il y a un mélange mais fréquemment, tu as des potes que tu vois moins parce qu'ils préfèrent rester entre eux. C'est dommage.
Mehdi : Sans vouloir être démago, si tu fais une photographie de la France aujourd'hui, elle est hyper différente de celle de la génération de nos grands-parents. L'apport social se trouve à ce niveau-là. Forcément, notre génération va jouer un rôle, comme chaque génération. Mais c'est trop tôt, je suis né en 1977, et qui à cet âge a été décisif dans la vie des gens en France ?

Notre génération semble avant tout à la recherche du bonheur, du plaisir …
Mehdi : C'est extrêmement bourgeois et c'est peut-être pour ça que notre génération n'a pas encore produit d'artistes aussi importants que la génération d'avant ou que celle de la Renaissance ou des peintres du XIXe siècle. On vient d'une partie du monde tellement confortable, j'ai presque envie de penser que s'il devait y avoir quelque chose de vraiment important artistiquement, ça viendrait d'un endroit où ça galère vraiment et non pas d'un endroit bourgeois et confortable comme la France et les pays occidentaux. On n'a pas assez faim, on sera jamais dans une position de changer le Monde. Si quelqu'un doit changer le Monde, il viendra probablement de Chine ou d'Afrique.

Texte : A.C // Photos : Marco Dos Santos // Assistant Photo : Fabrizio Corvedù // Maquillage: Valyi // Merci à Raphael Cros