Vous êtes Américaine, qu’est-ce qui vous à incité à vous installer en France au début des années 80 ?

Yianna Katsoulos : Autour de moi, tout le monde voulait être docteur ou avocat ou bien se marier à un docteur ou un avocat mais moi j’ai toujours voulu m’installer à Paris comme Hemingway ou Gertrude Stein. Je voulais faire comme les grands écrivains. J’aimais la fiction, les jeux de mots, m’éclater avec les mots et écrire en Français, c’était ça mon ambition.

 

Comment êtes-vous devenue physio du Palace ?

J’ai toujours aimé les vêtements, j’aime tout ce qui brille, je prenais les bijoux de ma mère et je m’habillais outrageusement. Pour une Américaine, j’étais excentrique, mais pour moi c’était naturel. Gilles et Claude étaient les patrons du Palace, ils m’ont remarqué par mon look dans une soirée. Ils m’ont dit que Marylin, la physio d'alors, s’en allait aux Bains et ils m’ont proposé de la remplacer car ils aimaient mon attitude et mon look. J’étais en France en tant que touriste, je n’avais donc pas de papiers de travail, je me suis inscrite à la fac pour avoir une carte d’étudiante et la possibilité de travailler.

Il y a tellement de légendes sur le Palace, vous avez un souvenir particulièrement mémorable à nous raconter ?

Toutes les soirées étaient mémorables. Il y avait des stars chaque soir, on picolait bien, c’était les années 80. Je me souviens d’une fois où il y avait une compagnie de cirque qui est venue au Palace avec des tigres et tout le reste, on se serait crus à Las Vegas. Moi comme d’habitude j’avais un peu bu, j’avais un turban sur la tête, j’étais dans un autre monde et là je vois le tigre en face de moi et je décide de le caresser, au dernier moment le dompteur m’en empêche. Heureusement sinon j’aurais été manchotte aujourd’hui (rires). 

Il y avait aussi Boy George qui venait regulièrement, il voulait coucher avec mon copain, il était jaloux de moi. Au bar c’était hot, il m’insultait «t’es qu’une gonzesse lambda moi je suis une star !». Paco Rabanne, Claude Montana et tous les autres grands couturiers venaient aussi régulièrement, tout comme Marc Almond, Psychedelic Furs et Grace Jones. Ou encore ce groupe très connu à l’époque qui s’appelait A Flock of Seagulls, qui a fait cet énorme tube : I Ran. Je baisais régulièrement avec le chanteur qui était connu pour sa coupe de cheveux improbable et d’ailleurs plusieurs fois nous sommes partis du Palace en ambulance par la porte de derrière pour ne pas qu’il se fasse emmerder par les fans.

 

Vous avez connu le succès en 1986 avec la chanson Les Autres sont Jaloux, comment vous êtes vous lancée dans la chanson ?

J’ai toujours eu un groupe, je l’ai fait venir d’Amérique peu de temps après mon arrivée à Paris, on faisait toutes les petites salles : le Bus, le Gibus, etc… Moi je suis une grosse bosseuse et eux c’était un peu des glandeurs qui ne voulaient que fumer des pétards donc je suis partie en solo. J’ai rapidement écrit la chanson Les Autres sont Jaloux, ca s’est fait parallèlement avec mon travail de physio au Palace. D’ailleurs, j’ai enchainé ma première émission télé, avec Jacques Martin, après une session au Palace. Après mon passage dans cette émission, on vendait 5 000 disques par jour.

 

 

Vous étiez très jeune. Vous n'avez pas pété les plombs à un moment face à ce succès ?

Dans la presse, on disait que j’avais 23 ans, ca faisait plus chic. Mais j’avais en réalité 27 ans. J’avais fait des études, j’avais voyagé. Mais j’ai pété les plombs, oui. C’est moi qui avais écrit les paroles de cette chanson qui est devenue un tube et au niveau droits d’auteur ça tombait big time. En plus, on faisait plein de galas, le vendredi, le samedi et le dimanche, deux fois par jour grâce aux gays tea dance l’après midi.10 000 francs par gala tu fais le calcul, je suis devenue folle ! Je suis partie au Japon, j’invitais des mecs avec moi partout. Tout était bon a prendre. J’avais mon posse avec moi. Les gens abusaient de moi mais bon j'etais jeune, il faut apprendre.

Une fois, j’ai foutu un mec en taule, c’était un mec que j’avais ramené chez moi. Il avait volé ma carte bleue, et retiré 2000 francs. Et a l’époque, même si j’etais folle, je connaissais mes habitudes, je ne tirais que 400 francs par jour en cash, c’était ma limite de fun. Si jamais je voulais me faire un délire de shopping, j’utilisais ma carte mais en aucun cas je faisais des retraits au delà de 400 francs. Alors quand j’ai vu que 2000 étaient partis j’ai tout de suite su que c’était lui car c’était lui qui dormait à la maison à l’époque. Alors j’ai appelé un copain flic et il l’a embarqué et l’a forcé à trouver l’argent pour me rembourser. Il l’a finalement fait et puis je l’ai rayé de ma vie. Non mais tu te rends compte ? Non seulement tu loges quelqu’un, tu le nourris, tu lui donnes à boire, tu baises avec lui et en plus il te vole par la suite ?!?!

 

Vous avez récemment sorti un single qui se nomme Fais moi l’Amour comme un Français,  alors comment ça fait l'amour un Français ?

J’ai du vécu, j’ai beaucoup voyagé et il faut goûter lorsque tu es en voyage, tu vois ce que je veux dire ?  J’ai toujours eu une tendresse pour les hommes français, ils sont généralement bien élevés par leurs mères donc par la suite ils savent bien s’occuper des femmes. Le Français c’est le mec qui va te toucher le poignet, qui va t’embrasser le dos, et qui pousse des petits cris, ça me rend folle.

 


 

 

C’est donc les meilleurs amants ?

Oui je pense mais j’aime aussi beaucoup les Arabes. Je ne suis pas allée 15 fois au Maroc sans raison si tu veux savoir ! (rires) Les Arabes et les Français pour moi sont très différents des autres. Il y a plus d’imagination, faire l‘amour dans la baignoire, dans divers endroits, on se lavait les cheveux, c’est cute and fun. Il  y a beaucoup d’Américains qui, une fois qu’ils t’ont fait l’amour, remettent immédiatement leurs slips comme s’ils avaient honte. Ca me choque car les Français se balladent à poils partout.

 

La légende dit que les mœurs étaient très libérées au Palace, c’est vrai ?

Oh oui, ça baisait partout. Moi je ne suis pas du style à baiser n’importe où car j’ai besoin de confort mais j’avais plein d’amis qui baisaient dans les chiottes ou sur le piano même ! Il y avait ce trans qui était magnifique - et qui est depuis mort du sida-, elle prenait des hommes hétéros qui ne savaient pas que c’était un mec et elle les baisait sur le piano. Elle s’éclatait a faire ça, c’était son trip quoi.

 

Tout le monde évoque les années 80 comme une époque formidable mais c’est quand meme à cette période qu’est apparu le sida …

Quand je suis arrivée en France, on ne parlait pas encore du sida. Ca baisait beaucoup et sans capote. Mais je me souviens très bien de ce jour où, dans les loges d'une émission de télé, j'ai vu cette affiche de santé où il était question de protection. Je me suis alors dit que toutes les rumeurs sur le sida devaient être vraies car si l’état commençait à dépenser de l’argent pour cela c’est que c’était grave. A partir de ce moment-là, j’ai utilisé des capotes. D’ailleurs peu de temps après, j’ai fait la couv’ de VSD aux côté de stars de l’époque comme Yannick Noah, Jack Lang, avec une capote dans la main.

 

 

Comment avez vous réagi quand le Palace a fermé (en 1983, ndlr) ?

J’étais triste mais je sentais le début de la fin. Moi j’étais déjà partie, je suis restée environ un an seulement à la porte du Palace. J’ai pu bien vivre grâce au succès de mon disque. Apres avoir travaillé là-bas, j’y allais en tant que VIP. Ils m’ont chouchouté et m’ont entretenu niveau champagne. Après, il y a eu tellement de boites différentes qui sont apparues et c’est à ce moment que le Palace a commencé à décliner. Il y a eu un changement de propriétaire, c’était pas bien géré, il y avait des bastons dans la boite, à la sortie. La drogue était beaucoup plus présente, de manière beaucoup plus malsaine, moins festive. Les mecs se bastonnaient entre eux parce qu’un tel avait baisé avec la meuf d’un autre etc… Ca faisait désordre quoi.

 

Et vous vous droguiez ?

Non, moi j’aime le champagne et le Saint Emilion. Tu me mets une bouteille de Saint Emilion sur la table, et je n’ai besoin de rien d’autre. La drogue c’est pas mon truc.

 

Quelle a été votre rencontre la plus mémorable au Palace ?

Niveau star, quand tu dines avec Omar Shariff ça fait quelque chose, quand tu reçois un baise main de la part de ce mec tu ne sais plus où tu habites ! Le concert de Marc Almond m’a aussi énormement marqué, sa voix, sa poésie, pour moi c’est un dieu vivant. Et quand tu le vois solo en combinaison argentée et qu’il chante ces mots si beaux tu craques grave, c’est vraiment dommage qu’ils soit pédé parce que c’est où il veut quand il veut.

 

Est-ce que vous sortez toujours ?

J’ai de la chance car j’ai gagné pas mal d’argent, j’ai une maison en Floride et une maison en Californie et je passe mon temps à faire les allers-retours soit dans ma Corvette soit dans ma Porsche 911. Quand je suis en Californie, je traine avec mon pote Bill Botrell qui a produit Michael Jackson et Sheryl Crow et qui a un studio là-bas. On fait la fête ensemble, avec ses potes, des musiciens de studio plutôt réputés aux Etats- Unis, mais plus dans des hôtels que dans des boites. En Floride, je sors à South Beach avec les gens qui viennent me rendre visite. Aujourd’hui j’ai 52 ans, j’ai vu tellement de choses que je ne peux plus être autant excitée que lorsque j’étais jeune.

 

 

Est-ce que vous ne trouvez pas non plus que la nuit est plus fade et que les personnages extravagants des années 80 ont disparu au fil des années ?

Aujourd’hui, il n’y a plus de paillettes et de champagne à gogo. Je suis allée faire un tour à la Club Sandwich, mais aussi chez Maxim’s et dans ma tête je me demandais où étaient les photographes, les paillettes, les cocktails avec les crevettes.  Je peux te dire que dans les années 80, on était rincés.

 

Est-ce qu’on aurait pas tendance à fantasmer ces années 80, cette soi-disant décadence ?

Est-ce que c’est décadent de sortir le soir et de faire 5 ou 6 boîtes dans la nuit ? Je ne crois pas. Aujourd’hui, à Paris, j’ai l’impression que les boîtes sont devenues mini, c’est chaleureux on peut parler avec les gens, mais ça fait plus café-champagne pour moi, pas boîte. Nous on avait des scènes, des boas, des gogo danseuses, tout ce que tu voulais imaginer, tu le faisais pour te décompresser.

 

Est-ce que le Palace était le concurrent ou du moins l’équivalent du Studio 54 de New York ?

Je pense que c’était encore plus extravagant. A New York, les boîtes étaient énormes, mais les Américains ne savent pas s’habiller. Pour eux un jean et un t-shirt ca passe, à Paris à mon époque ça n’existait pas. Il fallait absolument du brillant, du glitter, du dandy.

 

Il y avait une autre physio au Palace, Edwige, vous étiez amies ?

On s’est croisées. Quand je suis arrivée, elle partait faire la chanteuse à New York. Mais je l’ai quand même vue à plusieurs reprises quand elle repassait au club. Elle est très sympa.

Elle vous a donné des conseils sur la carrière musicale que vous souhaitiez poursuivre ?

Ah non pas vraiment, on se croisait tard dans la nuit tu vois, donc on buvait du champagne et on se demandait avec qui on baisait !

 

Vous avez eu des amants célèbres ?

Billy Idol ! Je l’avais dragué dans un concert qu’il donnait dans le Massachussets, il m’a demandé si ca m’intéressait de venir à New York avec lui, qui aurait pu dire non ? (rires).

 

Pourquoi êtes vous repartie aux Etats –Unis ?

Car mon frère a eu une enfant et que je me suis dit qu’il serait bien de me rapprocher de ma famille. Et puis Hervé Bourge, qui était le patron de France 3, chaine sur laquelle j’avais mon émission télé, s’est fait licencier donc toutes les émissions se sont arrêtées. J’aurais pu être intermittante du spectacle mais c’est pas mon genre de gagner de l’argent sans rien faire donc c’était une raison de plus pour repartir.

 

C’était quoi vos influences musicales à l'époque ?

En chanson française, je dirais François Feldman. Quand j’entends les premières notes de Rien que pour Toij’ai les larmes aux yeux. Je sais que ca se dit pas trop, que c’est ringard, mais moi j’aime. Et cette chanson me touche dans mon cœur comme rien d’autre, c’est le tube ultime pour moi. En ce qui concerne la musique anglaise j’aime Marc Almond, Depeche mode, Pyschedelic Furs, Roxy Music. Brian Eno c’est mon dieu, à un moment donné mon mot de passe c’était brianenorockgod, je l’aime tellement. Here comes the warm jets, Baby’s on fire, mon dieu cette chanson ! J’en avais même fait une reprise au Palace !

 

 

Sarah Dahan.