Il semblerait que tu commences à être assez connu à l'international. Quid de la France : tu viens souvent nous rendre visite ?

Toro Y Moi : Voici la quatrième fois que je viens en France. J'y ai déjà été interviewé quelques fois, fais quelques concerts, mais je dois dire que je ne connais pas grand' chose du pays. Et en ce qui concerne la langue, je sais dire "bonjour" et "merci"… ça doit être à peu près tout. Mais j'aime beaucoup plusieurs groupes de musique français. C'est un pays qui semble avoir de très beaux paysages aussi, mais pour l'instant, j'ai hélas eu très peu l'occasion de les parcourir. D'ailleurs, quelques environnements ressemblent à l'endroit où sont tournées mes vidéos : Marin County, qui est là où je vis. C'est assez différent du reste de la Californie, mais j'aime beaucoup l'atmosphère qui s'en dégage. Quoi qu'il en soit, la France m'inspire beaucoup : musicalement, les années 60 et 70 en France furent exceptionnelles.

 

L'époque yéyé t'inspire, c'est ça que tu veux dire ?

Yeah-yeah ? C'est quoi ? Ah, je vois : Brigitte Bardot par exemple, c'est une icône yéyé comme tu dis, non ? Dans ce cas, oui, à fond ! Un groupe français que j'adore, plutôt dans les années soixante-dix en l'occurrence, c'est Magma. C'est génial. Je suis très fan des harmonies de l'époque. Aujourd'hui, en utilisant le même équipement qu'à l'époque et qu'on s'éloigne un peu des ordinateurs, on peut assez facilement réussir à recréer un son comme à l'époque. Un son qui est vraiment authentique. C'est aussi ce que j'essaie de faire, malgré mon utilisation des ordinateurs. A l'heure actuelle, on peut obtenir le même son qu'à l'époque à l'enregistrement, et en plus avoir un rendu final encore meilleur, grâce à la qualité des techniques de production contemporaines en studio. C'est un peu une sorte d'idéal musical pour moi.

 

Tout-à-l'heure, tu t'es mis à chanter en t'accompagnant simplement au piano. Tu en joues pas mal du tout, c'est le premier instrument que tu as appris ?

Oui, j'ai commencé à huit ans. Je n'ai jamais vraiment arrêté depuis. C'est ma mère qui m'avait fait prendre des cours quand j'étais enfant, et il faut dire qu'au début, ça ne me disait pas grand-chose. Mais à partir du moment où j'ai arrêté de prendre des cours, j'ai commencé à prendre plaisir à jouer et à improviser par moi-même. J'aime beaucoup le jazz, mais je n'ai jamais pris de cours dans ce domaine-là : je suis plus au moins autodidacte. Par exemple, je lis très mal la musique. J'arrive à reconnaître les notes, mais ça s'arrête là : il me faudrait vingt bonnes minutes pour déchiffrer une ligne entière dans une partition ! (rires) Je travaille exclusivement à l'oreille. Mon professeur ne s'en rendait pas compte, mais quand j'étais petit, j'apprenais tout par coeur, et quand venait l'heure de la leçon, je faisais comme si je lisais la partition ! (rires)

 

 

Et vers douze ans, tu t'es mis à la guitare, c'est ça ?

Oui, tout-à-fait. J'ai tout de suite adoré. J'ai même préféré par rapport au piano, à l'époque où j'étais un "ado tourmenté". Ma première guitare était une guitare sèche que ma mère m'a offerte. Je me suis dit "bon, pourquoi pas, essayons voir". Du coup, mes premières années de guitare se résument à la pratique purement classique de l'instrument. Et puis au bout d'un moment, je me suis mis à essayer de jouer des trucs un peu plus rock… un peu plus cools ! (rires)

 

Est-ce à dire que tu as grandi dans un milieu très musical ? Tes parents sont dans la musique, du coup ?

Professionnellement, non pas du tout, mais ils soutiennent à fond ce que je fais. Mes parents travaillent tous les deux dans une banque. En réalité, j'ai grandi dans un environnement assez traditionnel de classe moyenne. Ma mère est d'origine philippine, et elle est arrivée aux Etats-Unis vers l'âge de 17 ans. Elle est allée ici au lycée quelques années, puis a enchaîné avec l'université. Et j'ai un petit frère, mais je ne pourrais pas encore vraiment dire si la musique, c'est son truc ou pas à lui aussi.

 

Et à part tes concerts, en quoi consistent tes activités principales ?

Je dessine également beaucoup. Je réalise mes propres artworks pour Toro Y Moi, et ce de manière assez traditionnelle : un papier, un crayon, des couleurs. Un peu comme la musique, quand je compose au piano ou à la guitare en fait ! Sinon, toujours en matière de musique, je me produis pas mal en DJ-set en marge de mes concerts. Je mixe principalement de la house, et je m'adapte aux technologies disponibles en club, CDJ ou autre. C'est une sorte d'exercice pour moi. Je me trimballe en concert toujours avec un contrôleur externe et une carte son, comme ça, après, il me suffit de brancher ma machine et de mixer.

 

 

Dans tes compositions, la voix a toujours l'air un peu "décalée" par rapport à l'instrumentation, aux accords, aux schémas harmoniques… Est-ce-là quelque chose que tu recherches spécifiquement, cet écart entre la voix et la mélodie afin d'obtenir une sorte de dissonance ?

Hmmm… En un certain sens, c'est juste, oui. On touche là à la thématique de la juxtaposition entre voix et mélodie, et c'est un phénomène qui n'est pas forcément fixe. J'ai l'impression que quand on compose les paroles en même temps que l'on écrit la musique, on a naturellement tendance à faire correspondre les deux de la manière la plus intuitive possible - mais si l'on commence à parler de musique électronique, les processus d'écriture sont dissociés. En l'occurrence, je commence souvent par composer la musique, puis je cale des paroles dessus, plus tard. Et c'est là qu'un décalage peut effectivement survenir, car il se peut que je sois dans un état d'esprit quelque peu différent. Mais quand, par exemple, je compose un morceau à la guitare acoustique, alors les paroles viennent en même temps, donc là, je ne pense pas que cette notion de décalage entre musique et voix s'applique vraiment. Tout ça dépend du processus de composition.

 

Justement, comment le décrirais-tu, ce processus-là ? Tes méthodes de composition respectent-elles malgré tout certains schémas récurrents ?

Je crois que ma méthode de composition préférée est, au final, l'une des plus traditionnelles qui soit : m'asseoir au piano, improviser et fredonner les paroles qui me traversent l'esprit. Soit ça marche, soit ça ne marche pas, un point c'est tout. Par rapport à ça, composer directement "à l'ordinateur" est un peu plus complexe : en un sens, c'est bloquant. Quand on est face à son ordi, on a un monde de liberté qui s'offre à nous, en matière de programmation musicale. La MAO offre tellement de possibilités immédiates qu'on est en plein "embarras du choix" lorsqu'il s'agit de composer. Quelque part, en les limitant, un instrument acoustique rend donc les choses plus simples.

 

Tes paroles font penser à du spoken word aussi… tes textes revêtent souvent un aspect plus "discursif" que poétique, non ?

Oui, alors c'est vrai que quand on écoute les paroles des chansons, on a souvent l'impression qu'elles s'adressent à quelqu'un, qu'elles entament directement la conversation avec l'auditeur sur un mode assertif : "je fais ceci, tu fais cela, ça se passe comme ça"… C'est toujours : "moi, je suis comme ça, toi tu ne fais pas ceci, moi je ne fais pas cela" etc. (rires) Hé bien moi aussi, en un sens, j'aime bien m'exprimer sur ce mode là : "Tu as besoin de ceci, tu as cela ; j'ai besoin de ceci, je suis cela". Ca vient naturellement.

 

 

Tu crois qu'on écrit comme cela parce qu'on est conditionnés pour ? C'est-à-dire que ça fait plus de cinquante ans que la musique populaire s'exprime quasi-exclusivement sur le mode du You and I… ça doit jouer dans l'inconscient des musiciens, tu ne penses pas ?

Oui, probablement. Mais on peut essayer beaucoup de choses différentes. Parfois, il m'est aussi arrivé de me mettre au piano et de me dire "bon, aujourd'hui, je vais essayer de chanter sans dire je". Parfois, je me dis qu'on peut faire sans… et pendant, un moment, ça marche, pour ne pas tomber dans la répétition. Mais la plupart du temps, vu que composer de la musique, c'est quand même une histoire d'état d'esprit avant tout, une histoire d'ambiance qui t'inspire et de sentiments que tu veux exprimer, le je revient très vite.

 

Tu as construit un univers qui semble très doux, éthéré et assez onirique visuellement comme musicalement - j'ai envie de dire "ouaté". Dirais-tu de toi-même que tu es quelqu'un aux moeurs très douces au quotidien ?

(Rires) Plutôt, oui ! Je ne suis pas quelqu'un de très violent… ni très audacieux ! J'aime me laisser porter par les choses. Mais il ne faut pas croire que je ne mets pas d'humour dans mes clips et ma musique pour autant, parce que j'adore rigoler.

Je suis un peu dans la vie comme je suis dans ma musique : sur scène, je force un peu quelques traits que j'ai, je me montre plus "apathique" que dans la réalité, où je suis parfois timide, parfois confiant… mais je ne me suis pas créé un personnage de toutes pièces, non. Je suis plutôt romantique, en vrai ! Je m'habille un peu comme un "gendre idéal" dans mes vidéos, parce que c'est un style qui me convient : je ne vais pas jouer au rocker tatoué. Tommy Lee, pour prendre un contre-exemple niveau image, lui aussi, il est en vrai comme on se le représente je crois.

 

Par rapport à l'humour, c'est vrai que Say That est très drôle, dans son genre ! Le clip est plutôt pince-sans-rire, mais il a un côté complètement loufoque : tu te caches dans les fougères, tu joues la comédie…

(Rires) Oui, pince-sans-rire, c'est le mot ! L'humour est vraiment important dans la musique. Ne pas se prendre trop au sérieux permet d'éviter de tomber dans quelque chose de trop pompeux, de trop prétentieux. Je ne sais pas… en musique classique par exemple, les compositeurs qui faisaient de la musique sans une once de légèreté ont l'air d'être totalement autistes. Même Kanye West, qui se prend énormément au sérieux, n'hésite pas à glisser des traits d'humour de temps en temps dans ce qu'il fait. C'est ce qui nous rappelle qu'en fin de compte, ouf, il est bien un être humain… Mes clips ont parfois une esthétique de "publicité pour un parfum" comme tu disais tout-à-l'heure à propos de So Many Details, mais c'est parfaitement assumé.

 

 

Ton nom aussi est humoristique ? Tu as déclaré que "Toro Y Moi", c'est un pseudonyme que tu as adopté jeune ado. Quel est le pourquoi du comment de ce nom ?

Un pur hasard. A l'époque, je voulais juste associer deux termes qui n'avaient aucun rapport entre eux, de manière un peu surréaliste : j'ai pris "taureau" en espagnol, et "moi" en français. Mais jamais je n'aurais cru que des années après, j'allais garder cette idée pour en faire mon nom d'artiste sur scène, et faire des tournées sous ce nom !

 

Et tu as déjà assisté à une corrida ?

Non, jamais, mais j'aimerais bien. Ce doit être très impressionnant. Enfin bon, ça va bien tant qu'on n'est pas dans l'arène !

 

Il paraît que tu aimes beaucoup improviser lors de tes lives. Comment est-ce que tu t'y prends ?

J'improvise un peu, mais je reste toujours dans des structures qui ne s'éloignent pas du morceau original. Mais il peut m'arriver de m'asseoir au piano et de chanter en acoustique, juste comme ça, mais je ne suis pas le genre à faire un solo de guitar hero. Je reste dans une optique de groupe, sur scène : nous sommes d'ailleurs quatre au sein de ma formation. Les trois autres sont des amis à moi de longue date, on se connaît tous très bien, et depuis longtemps.

 

 

Tu joues un peu du piano comme si tu faisais des instrus hip-hop : tu joues des "boucles" harmoniques en fait. Ca te vient du fait que tu travailles aussi comme un producteur d'électro avec les machines ?

C'est vrai oui, et d'ailleurs la plupart des chansons de l'album précédent que je joue en acoustique ont d'abord été enregistrées et composées à l'ordinateur. Donc je les retranscris d'une manière assez proche du processus de MAO originel, avec cette rythmique de boucles, un peu mécanique. Comme si je jouais effectivement un sample : puisque quand je m'enregistre, je me sample, oui. Et puis je me mets en boucle. Mais sur le nouvel album, c'est beaucoup moins le cas.

 

Pourquoi as-tu décidé de mettre ce nouvel album disponible en streaming gratuitement ?

Honnêtement, il avait déjà leaké le temps que je le sorte. Alors comme de toutes façons, aujourd'hui c'est la norme, et que tout est tout-de-suite disponible en écoute sur toutes les plateformes…

 

 

Tout autre chose, mais qui m'a beaucoup surpris : je t'ai entendu tout-à-l'heure déclarer que tu aimais bien Justin Bieber, alors que ta musique semble incarner des valeurs totalement opposées à celles que la sienne véhicule… Tu as dit apprécier son talent, mais tu ne penses pas que celui-ci est réduit en miettes par la direction musicale que ses producteurs lui imposent, ainsi que par la manière dont il est managé et marketé ?

Tout-à-fait. Je pense que c'est justement à cause de toutes ces techniques de production outrancières qu'on lui fourgue, à lui comme à d'autres, que cette sorte d'omniprésente pop "sauce eurodance" qu'on entend à la radio a si mauvaise réputation aujourd'hui. Ce n'est pas à cause de Bieber et du "son Bieber" en particulier que cette musique est dénigrée - car ce son-là est générique, et valable pour énormément de monde. Subitement, toutes les popstars veulent avoir un "son club" assez dégueu : ça n'a pas vraiment de sens. Je ne sais pas pourquoi les gens se sentent obligés d'écrire des chansons d'amour comme si c'étaient des bandes-son de rave parties. Comme s'il fallait toujours falloir danser sur tout. Mais Bieber a une belle voix, on ne peut pas lui enlever.

 

Peut-être qu'aujourd'hui, si tout ressemble à de la dance, c'est parce que tout est produit à l'ordinateur, non ? L'électro est devenu le standard de la pop.

Oui, et voilà justement ce à quoi moi j'essaie d'échapper, avec mes sessions acoustiques que j'intègre à mes concerts. Je fais de la MAO, certes, mais de temps en temps, je cherche à m'en extraire : à faire une pause niveau machines. J'essaie de confronter le public à des choses variées, de l'intéresser à différentes choses. Et si je réussis à le faire… hé bien je suis heureux !

 

++ Le site officiel de Toro Y Moi, ainsi que sa page Facebook et son blog.

++ Anything In Return, le dernier album de Toro Y Moi, est disponible depuis le 21 janvier chez Carpark Records.

 

 

Propos recueillis et traduits par Scae.