A la surprise générale, le groupe a publié en 2009 un chef d’œuvre absolu, The Liberty of Norton Folgate, un album que devraient posséder tous les amoureux du Londres populaire et qui a mis à genoux l’ensemble de la presse anglaise. De passage à Paris pour présenter son successeur, le sympathique Oui Oui, Si Si, Ja Ja, Da Da, le groupe a enchaîné deux jours de marathon promo au cours duquel il a donné un concert privé qui a prouvé qu’il demeure l'un des spectacles les plus réjouissants en activité. Enchaînant les tubes, drôles, aimables avec le public et visiblement heureux de jouer ensemble, ces authentiques légendes ont conquis sans peine une audience hétéroclite où se côtoyaient bobos, hipsters et rude boys. Brain en a profité pour discuter avec le chanteur Graham McPherson, alias Suggs, 51 ans - dont 35 comme chanteur de Madness.

 

Quel rapport entretenez-vous avec la France ?

Suggs (Madness) : Nous aimons la France, je l’aime, nous l’aimons tous beaucoup. C’est le pays d’Europe continentale le plus proche de l’Angleterre et nous y allions tous en vacances ou en voyage scolaire quand nous étions enfants. Dès le premier album, nous avons été très populaires ici. C’est difficile d’en être sûrs, mais c’est peut-être parce que nous venons souvent que nous sommes populaires ici. Et comme nous aimons bien la France, nous y allons plus souvent que dans d’autres pays.

 

Vous souvenez-vous de votre premier concert à Paris ? C’était au Palace en janvier 1980…

Oh, mon dieu. Le Palace, oui. C’était une époque très excitante. Nous avions été mis dans un hôtel qui était très proche de la salle. Je me souviens que nous avons passé quatre jours à Paris. Nous avons passé toutes nos nuits au Palace. Il y avait tous les soirs des musiques de styles différents qui étaient jouées par des DJs différents. Ce sont d’excellents souvenirs, on en parlait la nuit dernière. Toutes nos copines étaient venues de Londres pour l’occasion. On avait dix-neuf, vingt ans, on était très jeune, c’était une époque vraiment cool.

 

Vous aimiez faire la fête ?

Oui, bien sûr. On sortait tous les soirs. Une des joies de faire partie d’un groupe c’est de ne pas avoir à se lever le matin pour aller travailler. On peut donc rester debout toute la nuit, c’est ça le truc !

 

Et la fois où vous avez dû remplacer Oasis au pied levé au festival Rock en Seine parce que le groupe s’était séparé après une bagarre entre les deux frères Gallagher…

C’était une nuit vraiment extraordinaire. Juste avant notre concert, on nous avait dit qu’Oasis ne voulait pas qu’on joue sur la grande scène et qu’on devait donc jouer sur une scène plus petite…

 

Pourquoi donc ?

Je n’en sais rien, je n’ai jamais eu le fin mot de cette histoire. J’ai demandé à mon manager si cette histoire était vraie et il m’a répondu que oui. Nous ne savons pas si cette demande venait du management ou d’Oasis eux-mêmes, mais le promoteur du concert nous a dit qu’ils refusaient de jouer sur la même scène que nous. On était très ennuyé mais finalement on s’est dit fuck it et on est allé jouer sur la scène plus petite et c’était un super-concert. Tous les gens qui étaient devant la grande scène sont venus regarder. Comme il n’y avait pas assez d’espace pour les accueillir tous, il y avait des spectateurs qui étaient montés dans les arbres. A la fin du concert, nous étions dans les loges quand on a entendu une bagarre. Il était clair que c’était Liam et Noel. Le promoteur est venu nous voir et nous a annoncé qu’Oasis l’avait planté. C’était bizarre parce que l’année précédente, il avait programmé Amy Winehouse qui l’avait elle aussi – paix à son âme – planté au dernier moment. Ce promoteur était plutôt du genre malchanceux… On était désolé pour lui, il nous suppliait. Nous sommes donc montés sur la grande scène et nous avons joué. C’était une soirée étonnante…

 

Et aussi une excellente opportunité financière ?

Effectivement, oui, oui. J’ai dit au promoteur qu’il devait nous dire combien touchait Oasis. Il a répondu qu’il ne pouvait pas. On lui alors dit que dans ce cas nous ne jouerions pas. Ensuite, tout s’est arrangé et on a fait un contrat (sourires).

 

 

Vous avez aussi dû jouer devant un public très difficile (des bataillons de skinheads en colère, ndlr) au Grand Rex en 1986…

Oui! (hilare). Ça m’a fait penser aux films des années 50, quand les teddy boys anglais allaient voir Bill Haley and the Comets… C’était un très bel endroit, un vieux cinéma. C’est le genre d’endroit où on aime jouer mais il y avait des fauteuils. Et ces fauteuils ont été arrachés et les gens ont commencé à les jeter en l’air et sur la scène. C’était une soirée vraiment sauvage. Je ne me souviens plus des détails mais je sais que la soirée devenait clairement incontrôlable…

 

Vous êtes ici pour votre nouvel album, Oui Oui, Si Si, Ja Ja, Da Da. Quand vous entrez en studio les chansons du disque sont-elles déjà toutes écrites ou vous arrive t-il de composer pendant l’enregistrement ? 

Elles sont principalement écrites avant d’entrer en studio, nous avons toujours fait ça. Sur cet album, et sur le précédent The Liberty of Norton Folgate (un disque paru en 2009 et vivement recommandé, ndlr), nous avons essayé de nous écarter de la technologie. Nous avons travaillé dans des studios huit pistes parce que la technologie prend trop de temps, et ce au détriment du temps passé sur les chansons. Nous passons beaucoup de temps en répétition à jouer tous ensemble et à écrire des chansons. Nous essayons de passer le moins de temps possible en studio parce que nous essayons de créer une atmosphère qui se rapproche du live.

 

Tous les membres du groupe, sauf le nouveau bassiste Graham Bush (qui a rejoint le groupe il y a trois ans) ont écrit des chansons pour ce nouvel album. Avez-vous beaucoup de chansons en réserve.

Oh oui, nous en avons quatorze ! Nous allons essayer de sortir quelque chose avec dans quelques mois…

 

Comment faites-vous pour sélectionner les chansons qui apparaîtront sur l’album ?

C’est très, très difficile. Nous avons beaucoup de disputes, de grosses disputes. Il y a même eu quelques bagarres… Comme tout le monde écrit des chansons, tout le monde défend avec passion ses propres chansons. Au final, on arrive à une sorte d’accord fou sans que l’on sache comment nous réussissons à y arriver. Cela arrive, c’est tout.

 

Vous demandez l’avis du manager et de la maison de disques ?

Non, non, non. Ils nous disent les chansons qu’ils préfèrent. Il arrive que quelqu’un donne son avis sur les morceaux qui seront envoyés aux radios mais le choix des chansons de l’album n’incombe qu’à nous. Pour ce nouvel album, nous avons travaillé avec différents producteurs. Pendant trente ans, nous avons été produits par Clive Langer, et c’était lui qui choisissait les chansons. Mais cette fois, il n’a travaillé que sur trois enregistrements. Nous avons donc dû choisir nous-mêmes, c’est pour cette raison que cela a pris si longtemps !

 

Qu’est-ce qui vous a poussé à changer de producteur ?

Nous en parlions depuis longtemps. Nous ne cherchons pas forcément à utiliser de plus en plus de technologie… Nous essayons de faire des choses qui nous exciterons. Et nous estimions que le moment était venu de changer, d’essayer des choses différentes avec de nouvelles personnes.

 

Vous enregistrez certains titres en live ?

Oui, My Girl 2. Nous l’avons enregistré en live dans un studio huit pistes.

 

 

Vous préférez enregistrer en live ?

Oui. Le problème, c’est quand l’un d’entre nous commence à faire des overdubs. Les autres voudront en faire aussi et on retombe alors dans le process habituel. Nous essayons de ne pas perdre ça de vue mais Michael (Barson, ndlr), notre clavier veut toujours faire plus de re-recordings ! Il voudra ajouter plus de cuivres ici, un autre truc là et tout cela devient impossible à enregistrer en live.

 

Vous habitez toujours à Londres ?

Oui. Lee (Thompson, le saxo, ndlr) et Woody (Daniel Woodgate, le batteur, ndlr) habitent aussi à Londres, mais Lee est très loin dans le nord alors que Woody est au fin fond du sud. Quant à moi, je suis au milieu ! Les autres sont un peu partout: Brighton, Amsterdam… Mais nous sommes toujours amis, c’est certain ! Il arrive que l’on se voie mais ces dernières années nous avons beaucoup travaillé ensemble et nous nous voyons surtout dans ce contexte…

 

Vous venez de Kentish Town (quartier du nord de Londres)….

Pas loin…

 

Etait-ce très différent de Camden à l’époque où le groupe a commencé ?

Kentish Town était plus dur que Camden Town, c’était un quartier très pauvre. Camden l’était aussi mais il y a toujours eu le marché (célèbre marché aux puces, ndlr) alors qu’il n’y avait rien à Kentish Town, à part quelques très bonnes salles de concerts comme le Town and Country ou le Forum, ainsi que d’excellents pubs qui programmaient de la musique live. Kentish Town et Camden sont principalement peuplés d’Irlandais et ce sont des gens qui n’ont pas beaucoup d’argent, c’est certain.

 

Ecoutez-vous toujours les disques que vous écoutiez quand vous avez commencé le groupe ?

Oui, j’aime toujours beaucoup cette musique. J’ai un vieux lecteur de disques et, une des choses que je préfère, c’est passer la nuit à écouter des vieux 45 tours, j’adore ça ! Mais je ne suis pas tout le temps dans la musique. Comme je suis dans un groupe, il y a des moments où je n’écoute pas du tout d’autre musique. Parfois, je n’ai pas du tout envie d’écouter de musique...

 

Quels sont vos premiers souvenirs de concerts ?

Mon premier concert, c’était les Who au Charlton Football Ground en 1974 (dans la banlieue est de Londres, ndlr). Je devais avoir treize ans… Avec mes amis, on a escaladé le mur. Il y avait Alex Harvey, Little Feat et les Who, c’était un concert assez exceptionnel. Ensuite, quand j’avais quinze, seize ans, le punk commençait et j’allais au Roxy Club (un des clubs où se produisaient les premiers groupes punks anglais, ndlr), je n’habitais pas loin. Quand je vivais à Camden Town, je pouvais marcher jusqu’à Covent Garden où se trouvait le Roxy. Là-bas, j’ai vu un groupe qui s’appelait Eater, c’était le premier groupe que je voyais là-bas, ils avaient quatorze ans et j’étais stupéfait de voir ces gamins faire de la musique. Et tout le public avait mon âge ! C’est un des souvenirs les plus puissants de musique live que j’ai…

 

A cette époque, Londres avait la réputation d’être une ville très dangereuse…

Oui, exactement. Ce n’était pas une ville sûre, c’était un endroit très tribal. Il y avait toutes sortes de bandes comme les punks, les teddy boys, les hooligans, les casuals, les smoothies… Beaucoup de ces groupes portaient des fringues à peu près identiques mais vous étiez instantanément identifié par votre pantalon. Dans certains endroits, vous pouviez avoir toutes sortes de problèmes. Chaque pub avait sa propre scène… Vous pouviez avoir des rockabillies, des punks, des hippies, vingt choses différentes qui se passaient au même moment. Mais si vous étiez punk, vous pouviez être attaqué par les gens normaux parce qu’ils étaient outrés ! (rires). Un de mes amis a d’ailleurs été poignardé parce qu’il avait des cheveux bleus… Mais cela faisait juste partie du truc. On était assez nombreux, environ une trentaine quand j’avais quatorze, quinze ans. Je ne dirais pas que c’était un gang (Suggs était branché skinhead, ndlr), c’était un groupe d’amis qui se retrouvaient. On avait notre propre scène. Des fois, des mecs d’un autre pub nous attaquaient pour le plaisir mais c’était la vie.

 

 

Au début du groupe, vous n’aviez pas dix-huit ans. Le fait d’être mineur vous posait-il des problèmes ?

C’est une bonne remarque ! Non parce qu’à cette époque, peu de gens accordaient de l’importance à ce genre de choses. Mais tu veux parler de l’alcool ?

 

L’alcool, le droit d’entrer dans des fêtes…

Quand j’ai rencontré le groupe, j’avais des problèmes parce que j’avais quinze ans. Mike (Barson, claviers), Lee (Thompson, saxo) et Chris (Foreman, guitariste), qui ont fondé le groupe ont à peu près deux ans de plus que moi. Maintenant, ça ne veut pas dire grand-chose mais cela faisait une grosse différence quand ils avaient dix-sept ans et que j’en avais quinze. Ils allaient à des fêtes où je ne pouvais pas entrer. La porte était claquée devant moi parce que j’étais juste un môme. Par contre, je n’ai plus eu de problèmes à partir du moment où j’ai eu dix-sept, dix-huit ans.

 

Comment expliquez-vous que, pour beaucoup de gens, être skinhead soit synonyme de nazi, ce qui est bien sûr faux ? On a l’impression que seuls les skins nazis ou d’extrême-droite comptent… (cf. le numéro de Spécial Investigation sur Canal+ récemment consacré au sujet)…

C’est vrai ! Quand nous étions jeunes, mes amis et moi n’étions certainement pas racistes bien que nous ayons été dans le trip skinhead. A la fin des années soixante, entre 68 et 70, le premier mouvement skinhead rassemblait dans l’East End de Londres des jeunes noirs et des jeunes blancs qui dansaient ensemble. Un ami à moi a réalisé un documentaire étonnant sur le sujet… Mais les gens qui font le plus de bruit sont ceux dont on se souvient. Et les nazis ont tendance à faire du bruit, ce sont eux dont on parle aux infos et eux dont les gens se souviennent. La chose qui est évidente, c’est quand la Oi ! (mouvement musical skin apparu au début des années 80, ndlr) a commencé, les groupes jouaient une musique qui n’avait plus aucune influence noire. A ce moment, il était facile d’identifier qui était les nazis et qui ne l’était pas. Franchement, comment pourrait-on jouer la musique de Prince Buster et Desmond Dekker en étant raciste ? Je n’ai jamais compris comment il pouvait y avoir ce genre de confusion… Mais nous avons commencé à une période très violente comme tu l’as dit… Le hooliganisme est une chose énorme en Angleterre. Il y avait des gangs de West Ham et de Tottenham qui se rencontraient dans les concerts pour se battre. Et à un moment, les hooligans se sont mis dans un état d’esprit raciste, c’était presque une mode pour eux. C’était une période difficile, nous avions des bastons à chaque concert. On a continué en essayant de mettre en avant le bon côté de ce genre de musique et des choses qu’on aime dans l’espoir d’éduquer les gens. Et maintenant, tout cela est presque terminé en Angleterre, ce qui est une bonne chose… 

 

Au début, vous étiez considérés comme un groupe ska. Vous vous définissiez de cette manière ?

Non, nous ne nous sommes jamais considérés comme un groupe ska. Nous jouions beaucoup de musique ska, bien sûr. Nous avons publié notre premier disque sur 2 Tone (label fondé par Jerry Dammers des Specials, ndlr) mais nous avions dès le départ décidé de ne pas rester dessus parce que c’était le truc des Specials. Stiff Records semblait être le meilleur endroit pour nous parce que nous avons des goûts très éclectiques. Mais il n’y avait pas de problème avec le ska. C’était une époque vraiment éclatante avec de la musique, comme je l’ai déjà dit, que j’aime toujours, c’est quelque part mon style préféré. Mais étant un groupe avec sept personnes différentes qui ont tout le temps des idées différentes, nous changeons souvent même si vous entendrez toujours des sonorités ska ou reggae dans un album de Madness.

 

L’an dernier, des émeutes extrêmement violentes ont eu lieu à Londres. Qu’en avez-vous pensé ?

Quand on se place dans un contexte historique, on remarque qu’il y a toujours eu des émeutes à Londres quand les choses devenaient dures et que les gens se sentaient opprimés. Je me souviens qu’en 1977, il y a eu des émeutes à Notting Hill. Il y en a eu d’autres dans les années 80… Il y en a eu depuis que Londres existe, en fait. Il y a des mobiles politiques mais aussi le fait que des gens veulent piller des boutiques et balancer des briques sur la police. Vous avez la combinaison de ces deux éléments…

 

 

Comme vous êtes proche de la classe ouvrière, vous sentez-vous proche de ces jeunes ou pensez-vous comme certains qu’ils devraient être enfermés en prison ?

Je ne dis pas qu’ils devraient être enfermés… Je peux comprendre ce qu’ils ressentent, ce sentiment d’injustice parce qu’en ce moment c’est très dur pour les gamins à Londres. Il n’y a pas de boulot, pas d’argent. Mais je suis aussi conscient qu’un bon pourcentage d’entre eux est seulement là pour balancer des trucs sur la police parce que c’est marrant.

 

Pour changer de sujet, êtes-vous déjà allé en Jamaïque ? Si oui, était-ce comme vous l’espériez ?

J’y suis allé ! Mais ce n’était pas tout à fait comme je l’espérais même si j’ai trouvé que c’était un endroit formidable, je l’ai adoré ! En fait, la seule chose qui n’était pas comme j’espérais qu’elle soit était Orange Street, où se trouvent tous les magasins de disques. Le Record Shack, le magasin de disques de Prince Buster… Studio One, tout avait disparu ! Il y avait toujours la boutique de Prince Buster mais elle était fermée, c’était très décevant. Mais j’avais quand même la sensation d’effectuer un pèlerinage. Quand je me suis promené dans les rues de Kingston, j’entendais du reggae partout, c’était un moment merveilleux…

 

Nous parlions de la working class. Est-ce que le football est une chose importante pour les membres de Madness ?

Pas pour tout le monde. J’aime le foot mais c’est désormais une chose moins importante que quand j’étais jeune ; à cette époque, c’était ma vie. J’ai été viré du groupe parce que j’allais trop aux matches au lieu de répéter. Un jour, j’ai vu une annonce pour un chanteur dans le Melody Maker (défunt hebdo musical anglais, ndlr) avec le numéro de notre clavier. Je l’ai appelé et il m’a dit qu’il était désolé mais qu’ils allaient recruter un nouveau chanteur et que je pouvais en profiter pour aller regarder le foot ! Heureusement, j’ai été réintégré dans le groupe… Woody et moi, nous supportons Chelsea. Les autres ne supportent pas d’équipe.

 

Pour continuer dans le mode de vie working class, les pubs et l’alcool sont un vrai style de vie en Angleterre…

Les pubs ont joué un rôle important dans nos vies parce qu’ils étaient les seuls endroits où nous pouvions aller quand nous étions jeunes. Il n’y en avait aucun autre… Les pubs sont toujours des lieux où les gens peuvent se retrouver, parler et s’amuser. Ce sont des endroits importants pour la communauté… En Angleterre, l’alcool a un bon et un mauvais côté. Cela peut aller trop loin (rires). Mais nous ne buvons pas autant qu’autrefois…

 

 

Vous aimez donner des concerts hors normes comme celui des J .O. ou celui du Jubilee de la Reine ?

Effectivement, il s’agissait de deux évènements inhabituels. Ce ne sont pas des choses que l’on peut faire toutes les semaines même si on en avait envie, bien sûr ! Pour moi, l’idéal est de jouer devant deux ou trois mille personnes mais, ceci dit, on éprouve une sensation différente en jouant devant cent mille personnes dans un festival ou dans une salle de dix mille spectateurs. Ce sont des sensations légèrement différentes et des concerts quelque peu différents mais ils peuvent être tout aussi agréables parce que, dans ces moments, vous recevez autant que ce que vous donnez. Mais c’est plutôt agréable de jouer dans des salles où nous pouvons clairement voir les visages des gens. Dans une salle plus grande, nous avons plutôt une sensation de masse.

 

En parlant de foule, est-il exact que les 75.000 spectateurs d’un de vos concerts à Londres (en 1992 à Finsbury Park, ndlr) dansaient tellement qu’ils ont déclenché une alerte sismique ? 

Oui, c’est vrai ! Quelqu’un m’a ressorti il y a peu un papier là-dessus. Les vibrations ont atteint une magnitude de cinq sur l’échelle de Richter. Les bâtiments vibraient, c’était assez énorme…

 

Vous semblez très proche de votre public… Avez-vous eu une période «rock star» ?

Franchement, non. Si je veux manger dans un des meilleurs restaurants de Londres, je peux le faire et il m’arrive de le faire de temps à autre. Mais je ne veux pas rester coincé dans ce monde. Je vis dans un monde situé entre mon passé et mon présent parce que j’aime ces deux mondes. Pour moi, voir mes vieux potes dans un pub est aussi agréable qu’aller manger dans les meilleurs restaurants. Mais si j’étais bloqué dans ce monde, cela signifierait que je fais l’impasse sur la moitié de ma vie… Je suis ami avec les autres membres du groupe depuis l’école donc notre relation est réelle, elle a toujours été là. Le style de vie rock’n’roll m’a toujours paru quelque peu irréel…

 

Qu'est ce que vous évoque Les Kinks ?

Ils sont certainement mon groupe préféré pour des raisons personnelles. Ils viennent du même endroit de Londres que moi et ils chantaient sur le même genre de choses que nous. Ray Davies chantait avec son propre accent ; c’était un grand groupe avec de super chansons.

 

Vous les avez déjà rencontrés ?

Oui, j’ai déjà rencontré Ray Davies. Il avait été choisi pour être le conservateur du Meltdown, un évènement pendant lequel une personnalité programme toute une semaine de spectacles à Londres. Il nous a invités à donner un concert, ce qui était super ! Ensuite, il a voulu nous rencontrer. J’étais dans les loges quand tout d’un coup il a débarqué avec une caméra pour me filmer : Donc la première fois que j’ai vu Ray Davis, il me filmait et me posait des questions, ce qui était assez bizarre ! Je l’aime beaucoup…

 

 

Et Prince Buster ?

Un très grand artiste et compositeur ; quelqu’un de drôle et d’énergique avec des idées limpides, ce qui est évident quand on écoute ses disques. Il nous a beaucoup influencés. Notre nom et le titre de notre premier album viennent de chansons de lui. Notre premier single s’appelait The Prince en référence à lui. Il fait partie de nos plus grandes influences… Et c’est aussi pour cette raison que beaucoup de gens pensent que nous sommes un groupe de ska…

 

Desmond Dekker ?

Encore un artiste fantastique. Une des choses qu’il y avait de formidable à Londres à cette époque, c’était que cette musique était partout. Il y avait tous les soirs de la pop et de la soul. Les radios jouaient des gens comme Desmond Dekker ou Toots and the Maytals. Comme la Jamaïque est une ancienne colonie britannique, nous avons une connexion directe avec elle, une relation comme l’Amérique n’a pas. Là-bas, ils avaient le gospel et la soul. Nous, nous avions le ska et le reggae comme background.

 

Ian Dury ?

Il nous a, lui aussi, énormément influencés. Nous allions voir dans les pubs son premier groupe, Kilburn and the High Roads. C’est la première fois que nos chemins se sont croisés… Ensuite, nous avons signé chez Stiff Records en partie parce qu’il était chez eux. J’adore ses chansons, le style avec lequel il les chante et son humour qui cohabite avec des choses ténébreuses. C’était un grand artiste ! 

 

Et vous avez fait une chanson avec lui, Drip Fed Fred (1999)

Oui, c’était juste avant qu’il ne meure. Nous n’avions jamais eu l’opportunité de travailler avec lui avant…

 

 

The Clash ?

Je les aime beaucoup ! White Riot (premier single du groupe paru en 1977, ndlr) est le premier disque punk que j’ai acheté. Je me rappelle les avoir vus dans un article du Melody Maker dans lequel ils étaient en photo avec leurs fringues pleines de peinture.

 

Est-ce que les critiques sont importantes pour vous ? Je pense à la critique étonnamment négative de votre nouvel album parue dans le NME…

Ah oui (hilare) ! Je ne l’ai pas lue. Je n’aime pas trop lire les critiques de toute façon. Je le ferai dans trois mois, je pense, comme ça je n’en ferai pas une chose trop personnelle… En ce moment, je ne veux pas penser à ce genre de choses. Je me souviens que le NME avait décrit House of Fun comme le son d’un cadavre qui rebondit sur un trampoline ! La chanson a pourtant atteint la première place du Top Singles. Comme quoi, une mauvaise critique dans le NME peut être bonne pour votre compte en banque !

 

Pour en revenir aux groupes, que vous évoque Sham 69 ?

Oh, mon dieu. J’aimais ce groupe, j’allais les voir. Mais leur carrière a été plantée par les nazis ce qui est complètement fou puisque Jimmy Pursey, leur chanteur, était socialiste et le proclamait. Cela n’a pas empêché son groupe d’être ruiné par les problèmes causés par les skinheads nazis.

 

Et les Specials?

Ils étaient mon groupe préféré sur scène. J’étais là aux débuts du punk et j’ai vu que cela donnait aux jeunes l’opportunité de faire des choses mais je n’étais malgré tout pas vraiment impliqué. Par contre quand 2 Tone (label de Jerry Dammers, le fondateur des Specials, ndlr) est né, j’étais vraiment dans le truc. Je me souviens que nous avons fait une fois la première partie des Specials dans un pub à Hammersmith, The Nashville. Il y avait trois cents gamins en costumes qui faisaient la queue dehors ! J’aime toujours les Specials. A l’époque, quand Madness ne jouait pas, je suivais les Specials en tournée. Je pense que c’est le meilleur groupe de scène que je n’ai jamais vu.

 

Vous êtes allé voir leur comeback ?

Non, je n’en avais pas envie. L’idée ne me branche pas trop car Jerry Dammers n’est pas impliqué. Je connais vraiment très bien Jerry, c’est lui qui nous a donné notre première chance (The Prince, le premier single de Madness en 1979 est sorti sur 2-Tone, ndlr).

 

C’est le principal compositeur des Specials…

Oui et il a trouvé le nom du groupe et l’a fondé. J’ai donc trouvé cela très étrange qu’ils se reforment sans lui. Ce n’est pas vraiment comme ça que j’aurais aimé voir les choses…

 

Et Blur ?

Ils ont d’excellentes chansons et il s’agit d’un très bon groupe. Ils sont apparus dans le vide qui a suivi notre séparation (Madness a interrompu ses activités entre 1986 et 1992, ndlr), avec l’arrivée de la Britpop. Ils sont influencés, comme nous par les Kinks, et se sont inspirés aussi de nous. C’est vraiment un groupe malin et j’adore quelques-unes de leurs chansons.

 

Vous arrive t-il d’écouter de la musique électronique ?

De temps à autre, mais je ne peux pas en dire grand-chose car c’est quelque chose que je ne connais pas bien…

 

 

Et le hip-hop ?

J’aime certains trucs mais il faut que mes filles me disent quoi écouter !

 

Quel âge ont-elles ?

Elles ont 28 et 26 ans. Elles m’emmènent parfois dans des clubs de fous où la musique est tellement forte qu’on ne peut pas s’entendre. Une fois, je suis allé dans un club de drum and bass. La basse était si forte qu’on aurait dit un mur ! Mais c’est un phénomène intéressant, avec de grands artistes…

 

Et Dizzee Rascal ?

J’aime ce qu’il fait. Je pense que si nous devions commencer maintenant, nous ferions quelque chose d’assez proche de ce qu’il fait. Comme nous, il écrit sur les choses de la vie de tous les jours avec un certain sens de l’humour. J’ai vu un super documentaire il y a quelques jours sur lui, Wiley et Tinie Tempah. Ils viennent tous du même youth club. Le documentaire était réalisé à partir d’images qu’ils avaient tournées avec leurs téléphones. On les voyait, au fur et à mesure des années, apprendre à rapper, à faire des sons. Cela m’a rappelé nos débuts, il m’est arrivé à moi aussi de passer du temps dans des youth clubs.

 

Et que pensez-vous de la situation actuelle de l’industrie du disque, si tant est que ce sujet vous intéresse…

Ça ne m’intéresse pas des masses. Cela a indéniablement changé, désormais il est extrêmement difficile de gagner de l’argent avec un disque. En Angleterre, nous avons le phénomène X Factor qui domine 50% du marché… En ce qui nous concerne, nous avons construit notre carrière en jouant live et c’est ce que nous préférons faire. Ça tombe bien, c’est ce qui nous fait gagner de l’argent. Nous faisons des disques parce que nous avons envie d’écrire des chansons et que nous voulons dire et faire de nouvelles choses. Nous faisons nous-mêmes nos disques donc nous n’avons plus vraiment besoin de l’industrie du disque…

 

Quels sont vos projets ?

Nous allons faire une grosse tournée en Grande-Bretagne, la plus grosse depuis longtemps. L’année prochaine, j’espère pouvoir reprendre mon one man show. Je raconte des histoires et je joue du piano. J’ai déjà fait plusieurs dates cette année mais j’ai dû arrêter parce que Madness a recommencé à être si occupé. L’année prochaine, je ferai donc une tournée de deux mois en Angleterre. Ça sera seulement moi et mes spoken words. Ensuite, il est possible que l’on fasse un nouvel album à la fin de l’année prochaine… On verra bien !

 

++ Le site officiel de Madness. 

++ Le nouvel album du groupe, Oui Oui, Si Si, Ja Ja, Da Da, est actuellement disponible sur le label Atmosphériques.

++ Madness sera en concert le 11 mars au Trianon (Paris), le 16 septembre à l'Olympia (Paris) et cet été dans les festivals.

 

 

Olivier Richard.