Il paraît que vous n’êtes pas particulièrement faciles à interviewer, vous n’avez pas l’impression d’être trop timides ?

Lou : Je suis probablement la plus timide, mais je prends l’habitude. Ce n’est pas le stress, mais c’est que je n’étais pas encore habituée à parler de moi.

JB : Non, je pense qu’on est facile à interviewer en plus. On a l’air stressé peut-être en interview parce qu’on est las d’entendre toujours les mêmes questions. Suis-je stressé dans la vie ? Oui, c’est vrai. Je pense être asocial. Quand il y a plus de 5 ou 6 personnes, je ne peux pas parler.

 

Quand on est timide, c’est mieux de travailler avec un autre timide ?

Lou : Certainement pas… On n’a pas une image de musicien extraverti, mais nous ne sommes pas timides. J’ai passé mon adolescence, dans ma chambre avec mon piano, comme une geek. Beaucoup de musiciens ont cette introversion, c’est un moyen de se connecter à la musique.

 

 

Que pensent les fans de Air ou de New Young Pony Club ?

JB : Sur internet j’ai lu des choses intéressantes. Des gens qui pensent que c’est proche de Air, avec un son différent…

 

Vous visez le public de Air ? De New Young Pony Club? Les fans des deux, comme sur ce schéma ?

Tomorrow’s World Fans

 

JB : (sourire poli) Un peu des fans de nos groupes, mais surtout des nouveaux. Cet album sonne vraiment différemment, a vraiment un esprit unique. Mais sur les réseaux, on va passer par les fans de Air et NYPC, évidemment.

 

C’est votre album le plus sombre ? À tout les deux ?

JB : Oui

Lou : Oui, je faisais de la pop music avant. C’est beaucoup plus sombre ce qu’on fait, plus cinématique.

 

Lou, tu en avais marre de New Young Pony Club ?

Lou : Non, je n’en avais pas marre. J’ai toujours trouvé les concerts avec le groupe excitants, parce que c’était nouveau pour moi. Mais en même temps, ce n’était pas mon projet, j’étais juste clavier. C’est plus accomplissant pour moi de coécrire, je m’y retrouve plus en tant que musicienne et auteure. Mais nous sommes toujours amis, on se supporte mutuellement.

 

Où as-tu grandi Lou ? Comment ?

Lou : J’ai grandi à Kent, au sud de Londres, là où David Bowie a grandi. Mais chaque week-end j’allais à Londres, ce n’était pas loin. Mes frères et sœurs étaient plus vieux que moi, ils étaient obsédés par la musique, donc ils me faisaient écouter The Human League, Bowie et Prince. Ils m’ont encouragé à jouer du piano, Erik Satie d’abord. Ma mère écoutait Burt Baccarach quand j’avais 5 ans. Je me souviens des eighties comme une époque « surrounded ».

 

Stupide question : si vous deviez choisir entre l’Angleterre et la France pour faire carrière, où installeriez-vous Tomorrow’s World ?

Lou : Paris peut-être. Je préfère jouer face à des étrangers. C’est difficile pour moi la scène à Londres, parce qu’il y a mes amis, ma famille.

JB : Je préfèrerais avoir du succès en Angleterre, c’est mieux pour le business. L’Angleterre, contrairement à la France peut envoyer le groupe partout dans le monde.

 

 

Jean-Benoît, vous avez la réputation d’un moine, enfermé en studio. C’était pareil pour cet album ?

JB : Les sessions étaient intenses. Des heures et des heures de répétition. Par plages : des journées intenses, puis rien, puis on revenait. On ne faisait pas de la musique non-stop. Dans la vie, comment dire… Bouddha a voulu atteindre le nirvana en devenant un ascète : faire de l’exercice, ne pas manger… Et il a inventé la voie médiane, c’est-à-dire de ne pas faire d’excès en visant le nirvana. En musique c’est pareil. Il faut travailler intensément, mais ne pas être extrême. C’est comme une transe.

 

Ça vous inspire les situations difficiles, de fatigue, de travail intense ?

Lou : Ça peut aider d’avoir des limites. Par exemple, mes billets d’Eurostar imposaient une limite temporelle. On savait qu’on avait trois jours, on se concentrait le plus fort possible pendant le temps dont on disposait.

 

Jean-Benoît t’a mise sous pression ?

Lou : Non, je me mets toute seule sous pression, parce que je veux faire du good job. Mais JB travaille très vite, alors que je peux passer des mois sur un morceau.

 

Ça change quelque chose de passer à un couple homme/femme pour composer ?

Lou : Oui, en dynamique ça change, pour les voix aussi, c’est une liberté de disposer d’une voix d’homme et d’une voix de femme.

 

 

Vous avez eu des combats d’égo ?

JB : Non, pas vraiment. Chacun faisait sa partie. Je lui fais confiance pour les paroles, pour le chant, elle a à se sentir à l’aise sur la musique. Donc si quelque chose ne lui va pas, c’est normal de le changer, car on ne peut pas demander à quelqu’un de chanter sur une musique qui ne lui convient pas. Donc j’ai du pétrifier ma musique, comme un cake, pour elle.

 

Paris vous a influencé ?

JB : Lou, oui, parce que Paris était nouveau pour elle.

Lou : Oui l’intensité de la ville… C’était normal pour JB mais pas pour moi.

JB : Par la mode parisienne aussi : nous sommes allés voir le défilé de Jean-Charles de Castelbajac qui a eu un impact sur notre musique. On a voulu faire une musique avec des émotions fortes, de l’amour, et la mode est toujours artificielle, énigmatique. On voulait une musique qui donne un sens aux images de la mode, à ces images énigmatiques de beauté.

 

Vous vous appelez « Tomorrow’s World » et sonnez lo-fi, c’est une blague ?

Lou : En français, on comprend cela, mais en Angleterre nous avions une série télé du même nom dans les années 70 ! Donc les gens associent l’expression à une émission du passé. Notre son quant à lui est moderne, et rétro.


Mais vous avez des visions de l’avenir ? Quelle sera la musique dans 50 ans par exemple ?

Lou : En dix ans on a vu que tout allait si vite, c’est difficile d’imaginer la suite…

JB : Je crois que l’industrie va s’améliorer, grâce à internet notamment. La musique va devenir moins chère, le téléchargement illégal va disparaître. C’est facile de tout contrôler. En Chine, chaque site est contrôlé. En France on surveille déjà certains contenus. Les sites de téléchargement illégaux, à l’avenir, pourront être fermés.

 

Mais ta vision de la musique de l’avenir en tant que producteur ?
JB :
Je crois au morphing. Un chanteur chante, et il transforme sa voix en celle de Micheal Jackson, d’une parfaite manière. Il y aura des plug-in « Michael Jackson voice ».

 

Mais pensez-vous souvent au futur ? Devenir vieux ?

Lou : Non, j’aime vivre au jour le jour, prendre chaque jour comme il vient.

 

 

Lou, c’est quoi cette obsession de David Lynch ? Je ne comprends rien à ce mec.

Lou : Ha, c’est justement le truc intéressant. Les films aujourd’hui sont si typés : horreur, comédie, action… Lui, sa narration n’est pas claire, libre. C’est excitant de voir un de ses films. Sur ce projet, c’est juste une influence, un style. Et une passion. Il est l’un de mes réalisateurs préférés.

JB : C’est un génie. J’ai vu son dernier film, Inland Empire, et j’étais surpris, vraiment, de la structure du film. Je ne comprenais pas l’histoire, trop compliqué, de plus en plus complexe. Et un ami m’a dit : « mais pourquoi un film devrait-il être narratif ? » On n’impose pas à un morceau de raconter une histoire, après tout.

 

JB, avec Air, Le Voyage dans la Lune, et ta musique en général, on a toujours cette veine cinématique. Tu te sens coincé dans la « musique de film » ?

JB : Totalement. J’essaye justement de m’en sortir avec Tomorrow’s World et la voix de Lou qui est pop. Avec Air, nous faisons de la musique pour les images. C’est beau, c’est même plus difficile car il faut s’adapter aux images, suivre les sentiments exprimés. Mais j’ai besoin d’autre chose, artistiquement, j’ai besoin de pop.

 

Lou, tu chantes « c’est plus dur d’être un homme », tu maintiens le propos ?

Lou : Ce sont les paroles de JB ! Je ne me souviens même plus exactement de la traduction…

JB : Oui c’est plus difficile. Les hommes ne sont pas précieux, doivent se battre contre les autres hommes. Pour séduire, ils doivent se plier aux exigences des femmes, ce qui, dans certains cas, peut même être humiliant…

 

++ L'album de Tomorrow's World est sorti depuis le 8 avril. Plus d'infos ici

 

 

Bastien Landru // Photos : James Kelly.