On ne peut pas s'empêcher de se demander d'où vient un nom comme Autre Ne Veut. Tu parles français, ou tu penses juste que le français c'est cool ?

Autre Ne Veut : Oui (en français dans le texte, ndlr). Mais non, en vrai, je ne parle pas un mot de français. Ce nom est tiré de l'inscription au verso d'une amulette que je vis il y a huit ou neuf ans - en l'occurrence une améthyste sertie d'or exposée au Cloisters (une branche du Metropolitan Museum of Art de Manhattan). Un historien surgi de nulle part vint soudain m'en expliquer la signification : apparemment, il semblerait que ce bijou fut offert par un duc anglais à sa maîtresse française, et cette phrase signifierait "je ne veux [personne d'autre] que toi". Mais je n'ai pu trouver aucune confirmation officielle de cette histoire. Cette phrase m'émut beaucoup, parce qu'elle exprime un sentiment qui me semble profondément honnête, tout en étant triste et beau à la fois. Du coup, ça m'est resté.

 

Quand on fait du R'n'B, on a l'impression qu'on n'a pas trop le choix du thème à aborder, niveau paroles : il s'agit quasiment toujours de languissement et/ou de désir (pas forcément au sens sexuel). Penses-tu que l'on puisse exprimer autre chose que les émotions liées à la sensualité, dans le R'n'B ?

Oui, bien sûr qu'on peut aborder d'autres sujets. Mais exprimer ce type d'émotions est la chose la plus naturelle du monde : le désir, l'envie et la souffrance sont des sentiments extrêmement courants. Quelle qu'elle soit, la musique a d'ailleurs la plupart du temps trait à ces thèmes-là, d'une manière ou d'une autre. Tout comme la littérature ou le cinéma.

 

 

Avec ce retour en force d'un "R'n'B blanc", as-tu l'impression qu'aujourd'hui, le R'n'B est un domaine bien moins réservé à la communauté noire qu'il ne l'était, mettons, dans les années 90 ?

J'ai l'impression qu'il est toujours périlleux de considérer que les questions de race, genre, sexualité et (entre autres) de classe sociale se dissipent. A mon sens, c'est juste que la relation que nous entretenons avec les symboles culturels est en perpétuelle évolution.

 

D'un point de vue strictement musical, te sens-tu proche de musiciens comme Jeremih ou How To Dress Well ?

En ce qui concerne Jeremih, je n'ai eu qu'une seule fois l'occasion d'écouter sa fameuse mixtape. Et là, je viens d'entendre l'un de ses nouveaux morceaux où il chante. Ca a l'air pas mal du tout, mais je ne me sens pas particulièrement d'atomes crochus avec la manière dont ses morceaux sont produits, si c'est ça que tu veux dire par "un point de vue strictement musical". Pour en venir à Tom (de How To Dress Well, ndlr), il est intéressant d'observer à quel point les idées et les concepts sous-tendant son excellent premier album s'immiscent aujourd'hui partout dans la musique et dans la société actuelle, tout en s'y diluant. En un mot, il a fondé un son qui est en train de se normaliser et dont, avec le temps, on oubliera probablement rapidement à quel point il était unique et novateur quand son disque est sorti. Son dernier album est également de toute beauté, mais il me semble que les idées qu'on y retrouve ne sont pas tout-à-fait aussi originales que dans son premier opus. Toutefois, ces digressions ne répondent pas vraiment à la question initiale : je répondrais donc par la négative, pour ces deux artistes. Ainsi, même si je pense que Tom et moi abordons la musique d'une manière théoriquement assez similaire (bien que Tom en ait une approche bien plus approfondie que moi), malgré nos sonorités communes, nous en avons concrètement une pratique très différente.

 

Qui est le plus grand musicien de R'n'B à ton avis ? 

Aucune idée. Aaron Neville, Cee Lo Green peut-être ? Il y a sûrement un bouquin quelque part qui s'est chargé d'en établir un classement en termes de ventes...

 

 

Mais quel est le meilleur chanteur de R'n'B d'après toi ?

Bonne question. Impossible d'y répondre, tant cela dépend de la définition que l'on se fait du "R'n'B". Et même là...

 

Alors tout simplement ton album de R'n'B favori ?

Là, je suis bien forcé de citer au moins There’s A Riot Goin' On de Sly Stone.

 

Tu as collaboré avec Mykki Blanco et déclaré être l'un de ses fans. Est-ce à dire que tu es proche du milieu new-yorkais du "hip-hop queer" tel qu'il est aujourd'hui représenté par des musiciens comme LE1F ou Zebra Katz ?

Je voue une grande admiration au travail de LE1F. De Zebra Katz, je ne connais que le morceau le plus célèbre (certainement Ima Read, ndlr), mais je dois dire que celui-ci s'obstine à me rester en tête, ce qui est plutôt bon signe. Mykki, quant à lui, est un ami à moi. Effectivement, je crois qu'il y a une certaine proximité sociale entre tous ces gens, mais je ne me sens personnellement rattaché à aucun milieu en particulier. A vrai dire, je suis carrément casanier, et pas vraiment du genre à beaucoup sortir où à passer ma vie à faire "des trucs funs".

 

 

Que penses-tu alors de la manière dont le hip-hop évolue en ce moment ? Depuis un certain temps, on peut lire à peu près partout que le genre est en plein renouvellement, aussi bien dans les thématiques traitées que dans les sonorités. Est-ce là aussi ton avis ?

Je n'ai pas vraiment d'opinion tranchée sur la question de l'état actuel du hip-hop. Il y a un certain nombre de choses qui m'y plaisent, voire que j'adore, et tout un tas d'autres auxquelles je ne prête pas réellement attention. J'ai l'impression qu'en ce moment, la phrase la plus à la mode - en tout cas aux Etats-Unis - consiste à déclarer à quel point le R'n'B a trouvé un second souffle récemment. Je ne pourrais pas dire précisément si c'est vrai ou faux. Il semblerait effectivement qu'en ce moment, le R'n'B et le hip-hop aient trouvé de nouvelles idées, de nouvelles sources d'inspiration, et qu'ils reprennent du poil de la bête. Mais qu'on le veuille ou non, toute cette histoire de renouvellement, d'originalité etc., ça fait partie du hip-hop game commercial. Lorsque Crazy In Love est sorti, ça avait l'air complètement fou. Pareil pour le remix d'Ignition, pareil pour Umbrella. Et puis les pontes de l'industrie musicale ont progressivement pris le train en marche, jusqu'à ce que quelqu'un invente un nouveau son. Voilà, c'est cool.

 

Tu pourrais citer certains artistes qui font ces "choses que tu adores" actuellement ?

En ce moment ? Arca, Majical Cloudz, Face Actor. 

 

Comment es-tu entré en contact avec le monde des musiciens professionels ? Comment t'es-tu fait remarquer ?

Par Dan de Oneohtrix Point Never. Il a filé mes démos à Todd Ledford, le patron de Olde English Spelling Bee. C'était en 2009. Et puis tout a progressivement pris de l'ampleur. Pendant tout ce temps, Dan m'a inconditionnellement soutenu, et de toute évidence, c'est lui qui a rendu possible que j'enregistre mon dernier album en studio.

 

 

Oui, vous êtes notoirement très proches lui et toi. Ca veut dire que vous allez collaborer musicalement à un moment donné ? Et d'ailleurs, y a t-il des artistes ou producteurs spécifiques avec qui tu aimerais collaborer à l'avenir ? 

Dan a tenu le rôle de producteur exécutif sur Anxiety. Il y a aussi posé quelques notes de synthé et a pris en charge une partie des arrangements. Les artistes avec qui j'aimerais collaborer ? Olof Dreijer (moitié du duo The Knife, formé avec sa soeur Karin Dreijer-Andersson, ndlr), Kanye West, Timbaland.

 

Tes parents étaient des citoyens américains expatriés vivant au Kenya. Te sens-tu proche des cultures de l'Afrique Noire en général, et dirais-tu que ces origines t'influencent aujourd'hui musicalement ?

Effectivement, puisque mes parents vécurent si loin de leur pays d'origine pendant si longtemps, il est vrai que leurs goûts musicaux étaient assez spécifiquement kenyans. J'ai grandi dans un environnement où le reggae, la musique d'Afrique de l'Ouest, celle d'Afrique du Sud, le R'n'B et la soul étaient très présents. C'était tout simplement ce qu'ils aimaient. Donc je pense que oui, ça a dû indirectement m'influencer. Mais du coup, je ne me sens pas non plus proche d'un type de musique africaine très spécifique.

 

 

Dans une interview, tu as déclaré que d'aussi loin que tu puisses te souvenir, tu as toujours chanté. A part le chant donc, comment as-tu appris la musique ? Joues-tu d'un ou plusieurs instrument(s) en particulier ?

J'ai pris des cours de piano pendant quelques années. Des cours de guitare aussi, de trompette et de saxophone. De 12 à 18 ans, j'ai fait partie de nombreuses chorales. J'ai une petite formation classique en ce qui concerne le piano et la technique vocale.

 

Au début, tu rechignais à révéler ton identité et tenais à rester mystérieux. Tu as déclaré que c'était parce qu'il est spécieux de vouloir à tout prix mettre un nom derrière une oeuvre ("a rose by any other name would smell as sweet", ndlr). N'était-ce pas plutôt un moyen de te protéger des médias, toi qui te dis d'une nature angoissée ?

Haha. J'ai vraiment dit ça ? Formulé de cette manière ? Quelle pédanterie. Honnêtement, mon idée de départ était que si je me mettais à faire d'autres choses qui n'ont rien à voir, je voulais continuer à pouvoir me dissimuler derrière un paravent sur Google. En termes de clics en tout cas, il est incroyable de constater à quel point un petit album totalement anonyme, auto-produit et sans aucune communication derrière - et je parle là de mon premier disque - se révèle plus populaire qu'un article de journal ou un papier scientifique que j'ai mis des mois à écrire (voire une année entière) et sur lequel je me suis arraché les cheveux.

 

Tu as défini ton processus d'écriture comme un courant de conscience. Est-ce que ça signifie que les paroles te viennent très naturellement ? Ou cherches-tu volontairement à atteindre une écriture particulièrement poétique, par exemple ?

Non - enfin, c'est-à-dire qu'un peu comme lorsque je dois parler pendant une séance de psychanalyse, quand "j'écris" les paroles d'une chanson, je me place en face d'un micro, je ferme les yeux, j'essaie de faire le vide dans mon esprit, et je me mets simplement à chanter comme ça vient. Sans aucune préparation préalable. Entre le moment où j'entame la création d'un nouveau morceau et la phase où je me mets à chanter par-dessus, la plupart du temps, je dispose déja d'un thème principal et d'un refrain plutôt solides. Mais il arrive souvent que je réinvente les couplets à chaque prise.

 

++ Le site officiel d'Autre Ne Veut.

++ Anxiety, son dernier album, est disponible depuis février dernier chez Software Records.

 

 

Scae // Crédit photo : Jody Rogac & Frank Sun.