Evidemment, il fallait en savoir plus sur le projet. C’est pour cela que l’envoyé spécial de Brain se retrouve au bar du Jules et Jim, un hôtel branchouille du IIIème arrondissement où Kittin enchaîne les entretiens en compagnie de Disco, sa chienne dalmatienne. Le brave animal a la particularité d’être sourd et gronde à chaque fois qu’on approche un peu trop de sa maîtresse, mais ce n’est pas grave, Brain commence à avoir l'habitude des animaux.

Remarquant que la bibliothèque du bar contient des Tintin et autres Blake et Mortimer, on demande à l’artiste si elle est une habituées des lieux. Kittin répond avec le débit lent qui la caractérise qu’elle «habite dans le quartier et a remarqué l’endroit en se baladant». Elle continue en précisant qu’elle «aime faire découvrir des endroits aux autres». S’ensuit une discussion dont on vous passe les détails dans laquelle elle se compare à Sangoku, le héros du célèbre manga d’Akira Toriyama qui, grâce à son cœur pur, peut monter sur le nuage magique... Tout cela est fort sympathique parce que oui, DBZ c'est chouette, mais il est temps d’entrer dans le vif du sujet.

 

Calling from the Stars est un double album. Tu ne fais pas les choses à moitié.

Miss Kittin : C’est un hasard. Déjà, le premier disque lui-même est un hasard puisque les chansons telles qu’elles sont sur l’album étaient pour moi des démos. J’avais travaillé dessus en me disant que j’allais étoffer la prod' à Londres avec mon ami Pascal Gabriel avec qui j’avais travaillé sur l’album précédent (BatBox, 2008, ndlr). Quand je lui ai fait écouter, il m’a dit que c’était abouti. J’ai donc eu un premier choc : je pouvais faire de la musique toute seule (rires). C’était très chouette.

L’album était planifié depuis six mois, un an et, tout à coup, j’ai eu l’idée d’ajouter une deuxième partie qui comporterait des morceaux plus electronica. C’était des morceaux que j’avais faits et que j’avais mis de côté pour plus tard, pour un autre projet. À ce moment, je me suis dit que ça serait tellement mieux d’avoir un double avec un premier disque qui amènerait au deuxième. Et comme je ne sors pas très souvent des albums, c’était aussi une espèce de cadeau d’arriver avec autant de titres. Personnellement, j’adore le deuxième disque parce qu’il prend une telle dimension grâce au premier alors qu’il est composé de petits morceaux que j’avais faits comme ça dans mon coin… (Elle réfléchit). En fait, j’ai découvert l’album en même temps que les gens. C’est assez fabuleux, assez drôle. Mais tout a un sens, donc je me dis que ça tombe pile-poil et que c’est une belle histoire de faire un double album sans faire exprès, c’est assez bien.

 

C’est peu courant.

Ouais, c’est spontané, c’est innocent…

 

Tu as tout composé toute seule ?

Il y a trois morceaux que j’ai faits avec Pascal Gabriel. On les avait faits chez lui il y a des années. Il a une maison dans le sud et je vais parfois y passer quelques jours et, on ne peut pas s’en empêcher, il faut qu’on aille au studio. On avait composé ces morceaux comme ça, pour nous amuser. Il y a Bassline et Calling from the Stars, le morceau titre de l’album que j’avais fait pour Gesaffelstein qui est un très, très vieux pote. Je le connais d’avant qu’il mixe, quand il commençait à faire de la musique…

 

 

Que faisait-il quand vous vous êtes rencontrés ?

Il travaillait chez son père, dans le Sentier. Il avait son studio dans la cave. Je l’ai connu par The Hacker parce qu’il était fan de Michel et moi. Quand j’ai déménagé à Paris, on avait des potes en commun. On a donc commencé à se voir, on sortait tout le temps ensemble. Petit à petit, il a commencé à faire des maxis pour Turbo, et ça a démarré… Et puis, voilà maintenant, c’est the new thing, le branché, le jeune branché (sourires attendris). C’est génial pour lui que ça marche.

Il y a un an, on était sur Facebook et il me dit : «tiens, j’ai fait ce morceau, si tu penses à des voix, ça pourrait être cool». Il m’envoie le morceau et j’ai fait les voix tout de suite, en une heure. Je lui ai renvoyé et ça a donné ce morceau. Quand j’ai eu l’idée d’ajouter des morceaux electronica, j’ai réécouté le truc que j’avais fait avec lui. Il était tout à fait dans l’esprit de mes morceaux à moi. Je lui ai demandé ce qu’il faisait de ce morceau. Il m’a répondu qu’il ne comptait pas le sortir et que si je le voulais, je pouvais le prendre. Je l’ai donc rajouté. C’est le label qui a choisi le titre de l’album parce que je n’avais pas trop d’idées. Calling from the Stars résume très bien l’esprit du disque, c’est un peu mystique, spirituel, aérien. Je suis très contente que ça soit devenu le titre de l’album parce que Mike (Gesaffelstein, ndlr) est un très bon pote et que ça lui a fait plaisir aussi. C’est une belle histoire que ce petit truc qu’on a fait dans la nuit devienne le morceau-titre de l’album. D’ailleurs, je me rends compte que tout l’album est une belle histoire (sourires).

 

 

Dans l’album, il y a pas mal de morceaux aux titres assez SF : Calling from the Stars, Cosmic Love Radiation... (elle rit) Ballad of the 23rd Century... C’est assez frappant. C’est un choix ou cela s’est fait inconsciemment ?

En fait, je parle tout le temps de ça (hilare).

 

Mais là, j’ai l’impression que c’est encore plus frappant que d’habitude.

Oui, c’est vrai. Mais il y avait déjà une esthétique science-fiction dans l’album d’avant, j’ai toujours aimé ça. C’est aussi le fait d’être toujours tournée vers l’avenir parce que cette vie d’artiste m’a fait vivre des choses assez intenses et m’a poussée à avoir une perception du monde qui est probablement différente de celle du commun des mortels. Quand on voyage comme ça,qu’on est transporté dans d’autres cultures, qu’on fait un travail d’artiste comme le mien, on est tout chamboulé, on ne peut plus voir le monde comme on le voyait avant. On devient mystique, par la force des choses si on peut dire. On se rend bien compte qu’il y a d’autres dimensions, des hasards très étranges. Pour moi, en tant qu’artiste, cette façon de voir est devenue totalement naturelle. Je l’avais en moi depuis longtemps mais la musique et cette vie-là l’ont très fortement révélée. 

 

Donc le titre le plus personnel du disque serait Life is my Teacher ?

C’est celui qui résume la plus ce que je tire de mon expérience en tant qu’être humain. Mais le titre le plus personnel est sûrement Night of Light. Il parle de mon grand-père qui passe de l’autre côté. J’étais là et j’étais très, très proche de lui. Je m’étais préparée depuis longtemps à ce qu’il s’en aille parce qu’il était super vieux. C’était un moment forcément extrêmement fort. Quand on doit laisser s’en aller la personne qu’on aime le plus au monde, on vit une expérience qui fait qu’on se dit que, là, on est vraiment adulte. Ça m’a énormément marqué de voir la mort en face. C’était une expérience en même temps tellement belle que je me suis dit : «Est-ce que je peux l’écrire ? Est-ce que je peux mettre des mots sur ce mystère de la vie et de la mort ?» Ben, j’ai réussi et c’est la chanson dont je suis la plus fière en tant qu’écrivain. Elle exprime totalement ce qu’on ressent quand on est devant une situation comme ça. On trouve les mots, on sait quoi faire mais on ne sait pas pourquoi… On n’a pas peur, c’est naturel. Peut-être que c’est l’amour qui nous porte… J’imagine que c’est un peu comme donner la vie. C’est elle la chanson la plus personnelle, et je pense que je ne pourrai plus jamais écrire une chanson comme ça.

 

 

Peut-on dire que Calling from the Stars est l’album de la maturité ?

Ben oui. C’est l’heure quand même.

 

Oui, mais c’est pas évident d’y arriver...

C’est grâce à l’expérience de l’écriture. À force, on arrive à trouver les mots justes sans trop prendre de chemins détournés, sans utiliser d’images. On va droit au but. C’est très difficile d’écrire aussi franchement, aussi simplement, en fait.

Ce qui est marrant c’est que chacun de mes albums représente l’état d’esprit dans lequel j’étais quand je l’ai fait. Si l’on remonte à l’époque avec The Hacker, j’étais dans la vingtaine. J’étais rebelle, c’était un peu fuck tout le monde. Un morceau comme Frank Sinatra était vraiment une critique d’un monde, un monde dans lequel je suis maintenant, en plus, mais sur lequel je chie autant (morte de rire). Disons que je ne parle plus de ça.

 

 

Le deuxième, c’était mon premier album solo. Je devenais trentenaire, c’était donc un peu une remise à l’heure, un constat sur moi-même un peu énervé : on n’est pas vraiment tel qu’on voudrait être, on a encore du boulot… Pour celui d’après, je savais le travail qu’il fallait faire et j’avais entamé le processus : il fallait donc déterrer les fantômes dans le placard, les squelettes. Il faut se mettre au boulot parce qu’après, on sait que ça sera mieux. Il ne faut pas être faignant et vraiment s’atteler à ce travail sur soi si on veut être plus heureux et plus épanoui. Aujourd’hui, je peux récolter les fruits de tout ce travail là, donc c’est vraiment l’album de la maturité ! En tout cas, j’espère que c’est ce qui en ressort parce que c’est la vérité, même si je n’ai pas fait le disque pour ça. Quand on écrit une chanson, on ne se dit pas, c’est «ma chanson pour l’album de la maturité»… On écrit une chanson sur l’instant, sur un truc qui nous vient à l’esprit, qui nous inspire. Et c’est vrai que l’ensemble est super-cohérent par rapport à ce que tu dis, c’est vrai que c’est chouette, c’est vachement bien (rires).

 

Et la chanson Maneki-neko ?

C’est sur le chat qui est tatoué sur mon épaule. C’est japonais, c’est mon premier tatouage. Je l’ai fait au Japon, c’est un peu mon porte-bonheur. Le maneki-neko est un chat porte-bonheur. C’est une figure de l’Asie qui porte bonheur et qu’on trouve souvent dans les magasins chinois.

 

(L’attaché de presse s’immisce dans la conversation : «Ça appelle l’argent, non ?»)

 

Non, en fait le chat porte un écriteau. Si l’écriteau est rond et que dessus il est écrit en chinois «argent», (les Japonais écrivent partiellement avec des sinogrammes, ndlr) c’est pour t’apporter de l’argent et, effectivement, ceux qu’on voit dans les boutiques sont là pour ça. Mais le maneki-neko peut être là pour tout. J’en ai chez moi avec écrit dessus : «santé», «fertilité», «bonheur»… Ça peut être décliné à l’infini. Sur le mien, il y a écrit «bonne chance» en japonais. 

 

 

Avant l’interview, tu parlais de Dragon Ball Z. Tu es branchée mangas ?

J’adore le Japon. C’est vrai qu’à l’époque de Dragon Ball, je ne réalisais pas encore à quel point j’étais marquée par le Japon. Quand j’habitais en Suisse, je squattais avec des amis plus âgés que moi. Mes potes étaient complètement barrés et ils avaient tout Dragon Ball et Dr. Slump (génial manga comique d’Akira Toriyama, le créateur de Dragon Ball, ndlr). On regardait des films de kung-fu, tous les films de Melville. On avait un projecteur dans notre maison squattée sur les bords du lac. C’était une vie décadente, culturellement très, très riche. Ils m’ont éveillée à des milliards de choses. 

 

Quel âge avais-tu ?

J’avais vingt-cinq ans je crois. D’ailleurs, je suis partie au Japon avec mon petit ami de l’époque avec qui je suis restée assez longtemps. La première fois que j’ai mixé au Japon, j’ai failli me marier là-bas. J’ai un bras complètement recouvert de tatouages, et ils sont en partie japonais.

 

Ce qui frappe dans le disque, c’est la cohabitation entre des morceaux aux rythmes assez marqués comme Bassline et les titres beaucoup plus «atmosphériques»…

C’est comme quand tu lis un bouquin : un coup tu lis un polar, ensuite une bio, après un essai. C’est pareil, quand je vais en studio, j’ai envie d’écrire un morceau dansant, puis celui d’après je commence et le morceau reste lent. Ça m’est déjà arrivé d’écrire un morceau lent, d’y mettre un pied et de l’accélérer ou, inversement, de commencer un morceau dansant et de me rendre compte qu’il aurait plus de force si j’enlevais toutes les rythmiques ou que je le ralentissais. Tu te laisses porter simplement par ton inspiration, ce que tu ressens dans l’instant et je trouve que c’est bien finalement… L’album s’est construit par hasard puisque je pensais travailler sur ces morceaux dans un studio plus tard. Je n’avais pas prévu qu’on les garderait tel quel. Et ça s’est fait en harmonie, sans vraiment y penser et c’est bien que ça soit comme ça. Je trouve bien qu’il y ait des morceaux lents. De toute façon, même si j’ai toujours fait des morceaux dansants, ce ne sont pas non plus des morceaux clubs à proprement parler. Quand je joue dans des soirées «techno», je n’ai jamais entendu personne - ou très peu - jouer mes morceaux. C’est rare et, souvent, ils les jouent pour me faire plaisir. Par contre, je ne sais pas si d’eux-mêmes, les gens jouent beaucoup mes trucs à part Frank Sinatra, et quand c'est le cas, c’est plutôt dans d’autres styles de soirées, pas des soirées à DJ's. 

 

 

La reprise de REM : pourquoi, comment ?

Parce que j’ai rencontré Michael Stipe par hasard dans un restaurant dans le sud de la France… Je vais fumer une clope. Un type se lève. Tout de suite, je le reconnais parce qu’il a un visage assez… Mais je mets un temps à réagir… Et il se lève et me serre la main. Je suis donc un peu surprise. Il me dit : «J’adore ta musique, c’est trop drôle de se croiser ici !»  Là, je pique un fard parce qu’il est impressionnant de douceur. Il a un regard profond, perçant, il m’a vraiment impressionnée. Il m’a prise de court et je lui ai dit : «Mais enfin, oui, comment ça se fait que tu connaisses ce que je fais ?» Il a répondu : «Tout le monde connaît Miss Kittin !». Moi, loin de m’imaginer ça, forcément, je lui ai dit : «Mais non, c’est moi qui suis censée venir vers toi, te serrer la main et te dire j’aime ta musique !». Je ne suis pas une méga-fan de REM, mais c’est vrai que c’est un personnage à part dans le rock, quand même. Il écrit des textes hallucinants et il a bien écrit au moins deux, trois bonnes chansons (rires). On aime ou on n’aime pas, mais il faut reconnaître le talent ! Mais moi, c’est vraiment sa présence qui m’a touchée. On a un ami commun, un photographe qui s’appelle Wolfgang Tillmans. Je lui dis : «Pour moi, Wolfgang a pris la plus belle photo de toi !». Il est assis sur une chaise, elle est mondialement connue… On parle donc de ça et je me dis que c’est certainement via Wolfgang qu’il a découvert ce que j’avais fait. On a parlé cinq minutes. En fait, le petit ami de Michael est Français. Ses parents ont un appart' sur la Côte d’Azur et c’est pour ça qu’il était dans ce restaurant. Bref, je rentre à Paris en me disant que c’est quand même incroyable que même Michael Stipe connaisse ce que je fais. C’est quand même la classe (rires).

Je suis rentrée à Paris et je me suis mise dans mon studio. Sans réfléchir, j’ai commencé à composer cette reprise, un peu comme une berceuse, comme pour faire durer ou me rappeler ce moment-là ou en hommage à ce moment-là ou à lui. Mais je l’ai faite pour moi, je ne l’ai jouée à personne, je n’ai pas osé la faire écouter parce que c’est étrange comme reprise pour moi (rires). Reprendre Depeche Mode, à la limite, mais REM, ce n’est pas attendu. Et en chantant les paroles, je me suis rendue compte à quel point elles étaient fortes, à quel point on avait oublié leur sens parce que c’est devenu un tube et que, du coup, on ne les écoute presque plus quand on entend la chanson. En la chantant, je me suis rendue compte à quel point c'est aussi un bel hommage à l’amitié. Je pensais à mes amis et je me disais que j’ai des super potes. Dans les moments où ça ne va pas bien, cette chanson me rappelle à quel point j’ai besoin de mes amis… C’était fort de faire cette reprise dans mon coin en pensant à Michael et mes amis. En plus, j’étais un peu malade et à la fin, j’ai la voix un peu éraillée. J’ai laissé le morceau dans un coin. J’ai programmé une boîte à rythmes, elle a tourné, et puis j’ai joué le synthé et c’est tout, il n’y a rien d’autre : une boîte à rythmes, un synthé et ma voix.

 

Oui, la reprise est vraiment minimaliste.

Il n’y a rien. Je me suis dis qu’elle était tellement minimale que je n’allais pas la faire écouter. Mais je l’ai envoyée à Wolfgang notre ami photographe en disant : «J’ai rencontré Michael et j’ai fait cette reprise en pensant à lui. Elle a été faite en deux heures.» Wolfgang l’a faite suivre à Michael qui m’a répondu par mail : «C’était chouette de te rencontrer, j’adore ta reprise, je la trouve même mieux que l’originale !». Il a dit ça sûrement parce qu’il en avait soupé de la sienne et que ça lui faisait peut-être du bien de redécouvrir son titre. Je me suis dis qu’il était trop gentil, qu’il disait ça pour me faire plaisir. Il ajoutait que si je voulais la sortir, il n’y aurait aucun problème… J’aime bien les albums avec des reprises et en travaillant sur le disque, je me suis demandée quelle reprise je pourrais faire et je me suis souvenue de cette reprise de REM que j’avais faite quatre ans plus tôt. Je l’ai réécoutée et je l’ai faite écouter à des potes qui sont tombés sur le cul. Ils m’ont conseillé de la mettre sur l’album et voilà.

 

 

Au fait, pourquoi avoir repris 3e Sexe d’Indochine sur ton album I Com de 2004 ?

(Rires) À cause de ce même Wolfgang que je venais de rencontrer dans un shooting pour The Face ou i-D. On est littéralement tombés amoureux quand on s’est vus, c’est fou. Je m’en rappellerai toute ma vie : on me dit : «T’as un shooting pour i-D chez Wolfgang Tillmans». Je le connaissais de nom parce que je connaissais ses photos, donc j’étais trop contente mais un peu stressée de rencontrer ce photographe que j’adore. J’arrive et, là, on n’a pas parlé, on s’est regardés… Il est gay, hein, donc on n’a jamais eu d’histoire d’amour mais je n’arrivais plus à partir de chez lui, je pensais à lui tout le temps… Il m’a appelé le soir et il m’a dit la même chose et depuis on est des potes… Et c’est lui qui m’a dit : «J’adore Indochine, j’adore l’album où il y a 3e Sexe (3, 1985, ndlr). Pourquoi tu ne ferais pas une reprise ?» Et pour lui faire plaisir ou pour le prendre au mot, j’ai fait cette reprise d’Indochine. Je l’ai faite aussi parce que c’était génial de chanter une chanson qui est à la base chantée par un homme. Chantée par une femme, elle fonctionne tellement bien… C’est vraiment une chanson unisexe comme son titre l’indique. Après, Jean-Baptiste Mondino a fait la pub pour le parfum Madame de Gaultier. Je sais qu’il aime bien ma musique et que c’est lui qui a choisi cette chanson pour le parfum, c’était chouette (son visage s’éclaire, ndlr). Parfois les choses se font comme ça et c’est très bien, ce sont de belles histoires.

 

 

Tu as quitté Berlin pour emménager à Paris. Pourquoi ?

J’ai déménagé il y a sept ans. C’était pour me rapprocher de mes amis. 

 

Dans une interview récente, tu chantais les louanges de la scène berlinoise…

Mais je l’adore toujours. Mon entreprise est encore à Berlin. Mon label est à Berlin, mon management est à Berlin… J’y vais très souvent, j’aimerais beaucoup m’acheter un appartement là-bas pour y aller plus souvent. C’est un endroit que j’aime… Il a une histoire qui fait qu’on peut se réinventer. On ne se repose pas sur ses lauriers, il y a tout à construire. C’est un endroit où il faut se regarder en face, ce qui nous fait avancer. Les Berlinois de souche sont des gens qu’on ne peut pas oublier à cause du Mur. C’est vraiment un endroit à part, qui a son histoire propre, qui a été enclavé et qui n’a jamais suivi les règles. Il y a eu aussi les Années Folles avec toutes ces soirées… C’est un endroit dingue et c’est aussi un endroit pauvre. C’est pas un Eldorado, il faut y aller en ayant un projet. Je disais pendant mes journées de promo à Berlin que c’est une ville qui apporte beaucoup, qui donne beaucoup. On peut y vivre facilement, on peut sortir facilement, rien n’est cher, on s’amuse beaucoup parce qu’on n’a pas la pression de gagner de l’argent pour survivre, mais il faut lui donner quelque chose en échange, je m’en suis rendue compte. Tous les gens qui sont allés à Berlin pour prendre, prendre, prendre, s’amuser, faire la fête, faire n’importe quoi et qui sont rentrés en vrac en France et bien, je me dis : bah oui, c’est parce qu’ils n’ont fait que prendre et n’ont rien rendu. Or, moi j’ai monté ma boîte, je paie des impôts en Allemagne, j’y ai encore beaucoup d’amis. Je me suis construite à Berlin en tant qu’artiste. Comme ça ne coûtait pas cher, j’ai pu monter mon business, ce que je n’aurais peut-être pas pu faire en France à l’époque et c’est pour ça que j’ai décidé de garder une partie de mes activités là-bas. Et je paie des impôts en France aussi, beaucoup d’ailleurs… Après, c’est aussi une ville qui est austère par rapport à Paris. Je n’avais jamais vécu à Paris puisque je suis du sud-est (elle vient de Grenoble ndlr). Je suis revenue à Paris pour prendre soin de moi, de ma vie sociale et de mes amis. J’étais trop loin d’eux. Je voyais qu’ils traversaient des moments pas faciles, moi non plus, et j’avais envie d’être là pour eux et pour moi. On ne peut pas remplacer ça. Même si j’ai des amis incroyables à Berlin, les vrais, les vieux amis sont précieux et il faut s’en occuper. Et je ne suis jamais repartie. Mais bon je ne suis pas si souvent que ça à Paris…

 

Pour en revenir à l’album, le morceau Silver Lake, fait référence au quartier de Los Angeles ?

Oui. J’ai fait le morceau en vacances…

 

À Los Angeles ?

Oui, j’ai beaucoup d’amis là-bas. Je détestais cette ville avant qu’une amie m’emmène trois semaines là-bas.

 

Et vous étiez à Silver Lake ?

Non, on était à Venice. On a logé gracieusement dans la première maison de Robert Trujillo, le bassiste de Metallica qui est marié à une Française. On s’est retrouvé trois semaines là-bas.

 

 

Trujillo était avec vous ?

Non, on l’a vu quelques fois mais il a déménagé à Oakland à cause de Metallica. Il a gardé la première maison qu’il s’est achetée avec ses premiers cachets avec Suicidal Tendencies et quand il était bassiste d’Ozzy. On dormait dans cette petite maison de surfer où il y a d’énormes affiches d’Ozzy dédicacées et marquées «Robert is gay», etc. L’amie qui m’a emmenée à L.A. est une bonne métalleuse. Elle m’a fait découvrir le L.A. rock’n’roll. Nous sommes allées dans des bars où Lemmy joue à la machine à sous au bout du bar. Elle m’a emmené dans des concerts et j’ai découvert le L.A. de Tommy Lee, le L.A. rock’n’roll donc, pas le L.A. botox et Hollywood. Et je ne pensais pas que c’était une ville aussi amusante ! Je n’avais pas du tout cette image-là et je me suis rendue compte que c’était le bon compromis entre une ville un peu rock’n’roll, un peu paillettes, une ville où les gens galèrent aussi… Mais, sous les palmiers, il y a une lumière fantastique, on peut être à la montagne et on peut être à la mer. On allait souvent à Silver Lake boire des coups dans un bar que j’adore. Il y a trois ans, j’y suis repartie deux mois en hiver pour faire un break avec l’Europe. J’ai loué une petite maison à Silver Lake. J’ai déconnecté de Paris. Je n’étais pas loin de mes potes là-bas, c’était un bon break, bien mieux que de partir quinze jours dans un hôtel. Depuis, quand vraiment j’ai besoin de décompresser, je loue cette petite maison dont la propriétaire est devenue une amie. Elle a un chien, j’emmène le mien, je loue une bagnole. Je vais voir mes potes métalleux, mes amis dans l’électronique. J’ai d’autres amis qui n’ont rien à voir avec ça aussi. Ça me déconnecte du stress parisien. J’avais emporté mon ordi et j’ai fait pas mal de morceaux de la deuxième partie de l’album à Silver Lake. Après le tremblement de terre et le tsunami, j’ai donné gratuitement ce morceau à un site japonais. C’était dans le cadre d’une compilation. On donnait ce qu’on voulait et on pouvait télécharger les vingt-cinq ou trente morceaux.

 

En parlant de metal, tu es sensible au mélange metal et machines à la NIN ?

Bien sûr. L’amie avec qui j’ai passé trois semaines à L.A. m’avait emmenée au concert de Nine Inch Nails. Elle avait un pote qui était roadie. Il est allé voir Trent Reznor pour lui dire qu’il y avait Miss Kittin, mais il est tellement autiste qu’il n’a pas voulu sortir de sa loge. Il a dit : «Tu lui diras que je ne peux pas venir la saluer mais que j’aime beaucoup sa musique». Je me suis dit alors : «Je vais prendre ma retraite, je pense» (rires). Depuis, il fait des musiques de films et a gagné un Oscar. J’adore. Je trouve ça génial quand on a une vision comme ça, c’est génial. (Elle réfléchit). Je suis contente de toucher autant de gens, je ne suis qu’une fille de province (rires). On est humble face à ça. Tu ne peux être qu’humble…

 

 

Tu as dit t’être lancée dans la musique pour quitter la province ?

Je ne dirais pas que je suis née dans un trou… C’est juste que le futur tel qu’il m’était présenté, ça n’allait pas être possible. Quand tu vas dans ta première rave party dans les bois, que tu passes une nuit de totale liberté et que tu reprends ensuite une vie normale, que tu vois les gens qui vont travailler, tu subis un tel choc que tu ne peux pas reprendre le cours de ta vie. Tu te dis : «Oulala, comment est-ce que je vais faire ? Il va falloir que je bosse dur pour vivre libre. Je ne sais pas quelle vie je vais entamer, mais je vais me démerder !». À partir de là, c’était sûr que j’allais avoir une vie artistique mais j’étais loin de m’imaginer qu'elle allait être comme ça.

 

Le fait d’avoir une vie extrêmement mouvementée…

Moi, je ne dis pas mouvementée, je dis une vie riche…

 

Miss Kittin en 1996 (extrait du catalogue de l’exposition French Touch au Musée des Arts Décoratifs)
 

Ce n’était pas péjoratif : tu bouges beaucoup.

C’est une vie d’athlète. Tu es obligé d’avoir une vie saine. C’est loin d’être une généralité. Moi, je suis obligée d’avoir une vie saine, avec des périodes où je me reconstruis, où je reprends mes forces, où je me nourris bien, où je ne sors pas. Il faut que j’aie une vie saine. En tout cas, je n’aurai pas pu faire ça depuis aussi longtemps si je n’avais pas une vie aussi équilibrée.

 

Tu fais souvent référence à des soirées mémorables, pourtant.

Ça n’empêche pas de faire des soirées mémorables, de s’amuser et se prendre des cuites. Mais on ne peut pas le faire tous les week-ends. Si je me mettais dans un état pas possible chaque fois que je mixais, je ne serais pas là aujourd’hui. Je n’aurais pas cette tête, il n’y a pas de secrets, hein. Après, si les autres font autrement, ils ont peut-être une autre constitution que la mienne… De toute façon, j’aime mon métier, j’aime mixer et je ne pourrais pas le faire si j’étais constamment dans un état second ou dopée. Je n’aurais pas toute ma tête donc je n’en profiterais pas.

 

 

Qu’est-ce que t’évoque le succès international de la musique électronique française ?

C’est une preuve qu'il ne s'agit pas simplement d'un mouvement d’illuminés, comme le déclaraient avant la police ou le Ministère de l’Intérieur. Autrefois, c’était la véritable chasse aux sorcières. Hé bien, tant mieux : tant mieux. Je ne vais pas m’en plaindre, c’est sûr.

 

Elle est très juste cette image de «chasse aux sorcières». Il n’y a pas si longtemps que ça, la musique électronique était souvent représentée comme un passe-temps pour dégénérés complètement drogués.

Je me rappelle de Laurent Garnier, c’était le premier à être invité au Grand Journal et ça n’arrêtait pas : chaque fois, on lui posait des questions sur la drogue et, à la fin, il s’énervait. J’étais devant la télé et je disais : «Non, non, non, Laurent ! Faut pas s’énerver !» J’ai toujours eu envie de dire : «La drogue est partout, ouvrez les yeux !». C’est Brett Easton Ellis, aujourd’hui. Ça a commencé avec les mecs dans les banques qui prenaient de la coke à donf’… Aujourd’hui, même moi, je le vois : je vais dans des dîners et c’est courant qu’entre deux plats, des gens se lèvent pour aller se taper un trait, c’est hallucinant. Je trouve ça ridicule. C’est entré tellement dans la norme que désormais, se faire un trait de coke est devenu comme boire une bière. On va où, là ? Et après, on dit que la techno est un monde de drogués, ça me fait bien rire. Ah oui, ça me fait bien rire.

Les mecs de la sécu' étaient toujours contents d’aller dans les soirées techno parce qu’il y avait de l’ecstasy et que tout le monde rigolait. Il n’y avait jamais de bagarres ! C’est ce qu’ils nous disaient… À l’époque, les Hell’s Angels étaient les seuls qui voulaient faire la sécu' dans les raves. Ils se sont gavés, ils n’avaient rien à faire ! C’est un faux débat : il est plus facile de stigmatiser un milieu que de se poser les vrais problèmes de société, comme essayer de comprendre pourquoi il y a autant de gens qui prennent des calmants ou un trait de coke. Pourquoi tout le monde a-t-il tellement besoin de péter un plomb le week-end ? Pourquoi est-ce que les gamins ont autant besoin de picoler ? Pourquoi le binge drinking ?... Parce que la société dans laquelle on vit n’est pas épanouissante! Et pourquoi, en Amazonie, les gamins n’ont pas besoin de se défoncer ? Ils ont juste besoin de prendre un thé avec une herbe hallucinogène et tout le monde est content. Et encore, il y a un sens derrière la prise de drogues dans les pays comme ça. Et, nous on est les soi-disants pays les plus évolués au monde et on se drogue, on boit et on fume sans raison, sans qu’il y ait un sens derrière, juste pour s’éclater ? Ça me fait rire. Au contraire, c’est la décadence totale pour moi. Et encore, heureusement qu’il y a la techno, les boîtes et les soirées pour décompresser, sinon on s’entretuerait. Je dis toujours qu’on fait un travail social. C’est difficile de donner de sa personne tous les week-ends pour des inconnus qui viennent de vivre une semaine de merde. Là, je vais aller jouer en Espagne. On connaît la situation économique de l’Espagne, ils ont vraiment besoin de lâcher. Surtout que ça devient presque impossible pour eux de payer pour aller dans une soirée… Et toi, t’arrives pour faire la machine à laver à émotion et les aider à supporter leur quotidien. C’est un beau métier, un métier épuisant. Émotionnellement, il faut bien avoir les pieds sur terre pour le faire. Je suis fière de le faire mais, je ne sais pas, il devrait être remboursé par la Sécu, non ?

 

Comment abordes-tu les lives ?

Je commence les lives, j’espère pour longtemps. Le 17 mai, je serai au Trianon. J’ai très, très hâte. C’est une nouvelle vie pour moi de faire un live sans mon coéquipier, sans mon roc. (Rires). Cette fois, c’est sans filet. Et c’est aussi à cause de lui que je suis obligée de le faire toute seule.

 

Pourquoi ?

Parce que si j’avais pris deux gars aux synthés, on aurait dit : «Ah, il y a deux The Hacker !». Comme j’ai fait l’album toute seule, je me suis dit : «Bah, allons-y ! Au moins, on ne pourra rien me dire ! C’est un beau pied-de-nez aussi de dire je peux faire tout toute seule.» Je n’ai pas besoin de prouver quoique ce soit, mais c’est une satisfaction personnelle.

 

++ Le site officiel de Miss Kittin. Calling from the Stars est sorti sur Nobody’s Bizzness/Sphere/Wagram Music.

++ Le 17 mai prochain, Miss Kittin présentera son nouveau live au Trianon à Paris.

 

 

Olivier Richard // Crédits photos : Miss Kittin, Phrank & D.R.