Entamons l'interview avec certaines images en rapport avec ta musique et ce qu'on connaît de ta propre vie. Qu'aurais-tu à dire sur cette personne pour commencer ?

 

 

Ghostpoet : Ah, Flying Lotus. Un producteur incroyable. Un musicien très intéressant, vraiment très créatif. Il fait vraiment son propre truc dans son coin, sa personnalité est très singulière. J'apprécie énormément ce qu'il fait. Il est très intelligent dans sa manière de procéder.

 

Essaierais-tu par hasard de faire de la musique un peu comme lui, au niveau des instrus par exemple ?

(Rires) Non, pas du tout ! Pourquoi donc ? Lui a vraiment un truc spécial. Que moi je n'ai pas, hélas ! Je ne suis pas sûr que nos musiques se rapportent l'une à l'autre, mais je l'adore en tout cas.

 

Et lui, tu le connais ?

 

 

(Rires) Dave Okumu ! Enorme, ce type. Il a participé à la production de mon album, en chantant et en composant quelques riffs de guitare aussi. Ce qui frappe chez lui, c'est avant tout sa gentillesse. Ce type est l'un des mecs les plus sympas que je connaisse. Il a un coeur gros comme ça, mais surtout... il est tellement grand ! Dès qu'on le voit, on se dit "ah, ça c'est Big Dave " ! (Rires) J'ai beaucoup appris rien qu'en le regardant. Il utilise un tas de pédales d'effets quand il produit, il est lui aussi très, très créatif, c'est un bonheur de le voir à l'oeuvre. Et en plus, c'est instructif.

 

 

Musicalement, tu as toi-même eu une formation classique ?

Non, je suis intégralement autodidacte. J'ai appris à faire de la musique en bidouillant dans tous les sens, j'appuie sur des touches et des boutons et je regarde ce que ça donne. Je fais comme ça depuis que je me suis mis à produire.

 

Puisqu'on parle de techniques de production, ça te parle, un studio comme ça ?

 

 

(Très intéressé, détaillant l'image avec attention) Hmmm... Qui est donc ce monsieur ?

 

C'est le studio d'Arnaud Rebotini.

C'est fascinant. Fascinant, vraiment... Pour mettre ça en parallèle avec mon album, oui, on a utilisé pas mal de matériel analogique. On a enregistré dans une petite pièce comme ça. J'aime composer avec des instruments analogiques, c'est mon ami le producteur Richard Formby - qui s'est occupé de mon album - qui m'a familiarisé avec cette manière de travailler. Lorsqu'il a commencé à bidouiller sur ses machines, ça m'a immédiatement hypnotisé. Je lui ai dit "c'est comme ça que je veux qu'on produise l'album" ! Lui-même en possède énormément, de machines. Dans son studio, moi, j'étais comme un gamin dans un magasin de jouets. Formby a vraiment su donner vie à mes idées.

(Il réexamine l'image de plus près) Oui, le plus important pour moi, c'est d'être en contact physique avec la musique ; pouvoir faire varier un paramètre à la main, en tournant un potentiomètre, pas en cliquant sur un écran. Pouvoir déplacer des trucs. En tripatouiller d'autres.

 

D'ailleurs, il semblerait qu'on t'ait pas mal comparé au monsieur ci-dessous.

 

 

(Rires) Tricky ! Oui, "il paraît" qu'on me compare à lui... ce qui est très drôle, parce que j'ai découvert sa musique il y seulement deux ans - et uniquement parce que tout le monde venait me dire que ma musique ressemble à la sienne ! Du coup j'ai un peu écouté ce qu'il faisait. C'est pas mal, vraiment pas mal. Mais je ne cherche vraiment pas à ressembler à qui que ce soit, je n'ai pas d'idole ou de modèle spécifique dont j'essaie d'émuler le son. C'est très flatteur d'être comparé à tant d'artistes talentueux, mais tout ça ne me parle pas trop à vrai dire.

 

Passons à autre chose. Dans "Ghostpoet", il y a ghost... Tu aimes les fantômes ?

 

 

C'est quoi ça ? Une fille avec des longs cheveux ? Ca ne proviendrait pas d'un film par hasard ?

 

C'est Sadako, le personnage principal de The Ring.

(Eclat de rire) Ah ah oui, c'est la fille qui sort de la télé ! Et tu me la montres parce que c'est un fantôme, petit malin ! (Il prend un air espiègle) Quel film cinglé, je me souviens... il m'avait retourné la tête. J'adorais les histoires de fantômes quand j'étais tout petit, oui. Mais ça m'effrayait vraiment beaucoup. C'est rigolo d'avoir pensé à ghost en tant que "fantôme", parce qu'en fait, je ne suis pas particulièrement fan de tout ce qui fait peur. Si je m'appelle "Ghostpoet", c'est parce que je souhaite dire par là que je ne suis pas un personnage, plutôt un esprit qui s'efface derrière sa musique. Je ne cherche pas à créer de personnage, ou de personnalité médiatique qui s'impose sur le devant de la scène. Au contraire, je cherche véritablement à mettre la musique en avant, et rien d'autre. C'est l'Art qui compte, pas la personne, voilà pourquoi j'utilise ce terme d'esprit, ou de spectre. Je ne suis pas une célébrité, je suis juste un être humain parmi des milliards qui a décidé d'être un peu créatif. Je ne suis pas une personne exceptionnelle comme, mettons, un astronaute. En voilà un truc de fou, être astronaute ! Moi, je ne suis vraiment juste qu'un musicien...

 

 

Et à part la musique, il paraît d'ailleurs que tu adores cuisiner aussi. Tu as déclaré que si tu n'étais pas musicien, tu serais probablement restaurateur. Que penses-tu donc de l'amour immodéré que tes compatriotes portent à ce produit ?

 

(Rires) Moi, je fais partie des Anglais qui adorent ! On pourrait d'ailleurs établir un parallèle avec ma musique. Au Royaume-Uni, Marmite, c'est "on aime ou on déteste" (le slogan publicitaire historique de la marque est "you love it or you hate it", ndlr). Je créé délibérément quelque chose dont je sais que certaines personnes vont adorer, d'autres détester. Ce clivage ne me pose pas de problème... Je suis en paix avec moi-même là-dessus. Marmite, c'est cool. (Rires)

 

Pour continuer sur la cuisine... Tu penses quoi de la personne ci-dessous ?

 

 

Jamie Oliver. Un bon chef cuisinier. Il possède plusieurs restaurants en Angleterre... Rien de précis à ajouter.

 

Et lui, il te parle plus ?

 

 

C'est quoi son nom à lui, déja ? Ah oui, Gordon, Gordon Ramsay. Pourquoi me parler de lui en particulier ?

 

Hé bien il a fait la une des journaux britanniques ces derniers temps, surtout depuis qu'il est accusé de fraude fiscale...

(Grand éclats de rire) Ah, mais c'est un coup classique ça ! Tout le monde fait de la fraude fiscale, il n'y a rien de plus courant... Mais je n'étais pas au courant pour lui, non. Il est cool, ce type. C'est un ex-footballeur d'ailleurs, un gars vraiment chouette. Oui, moi aussi, j'aimerais bien être un chef cuisinier. Ce qui va peut-être finir par arriver un jour.

 

 

Tu ouvrirais quel type de restaurant si tu étais cuisinier ?

(Il réfléchit) Je crois que j'ouvrirais un coffee shop, une sorte de traiteur plutôt qu'un restaurant - mais ce serait un endroit où l'on travaille avec de très, très bons ingrédients, où l'on fait des pâtisseries, tout ça... Un restaurant, c'est vraiment une dynamique très difficile à gérer au quotidien. Et en plus à Londres... Chaque jour, on y voit un nouveau restaurant qui ouvre. Il y en a littéralement partout. C'est un environnement très compétitif. Moi, j'adore tout particulièrement le café, donc j'ouvrirais peut-être un endroit en rapport avec l'univers du café.

Au niveau du menu, ce qui m'intéresserait, ce serait de présenter une carte qui entremêle plein d'ingrédients inattendus. Des choses traditionnelles comme de la cuisine plus exotique. Ce que j'aime en cuisine, c'est quand on a un plat qui mixe différents ingrédients de manière tellement contre-intuitive qu'on se dit que tout ça ne peut absolument pas aller ensemble... et que dès qu'on le mange, on a une révélation et l'on se dit "waouh, ça c'est super fort". J'aime combiner des choses culturellement variées qui ne sont a priori pas faites pour aller ensemble. 

 

Sautons du coq à l'âne en matière de culture britannique. Daniel Craig représente-t-il l'idée que tu te fais de James Bond ?

 

 

(Mort de rire) Oui ! J'aime vraiment beaucoup son interprétation du personnage. Lorsqu'il est apparu pour la première fois à l'écran en tant que James Bond, j'ai pensé à la série Bones. L'univers ultra-sombre qui y est développé, comportant typiquement des scènes de combat plus réalistes qu'avant, me fait penser à l'ambiance que l'on retrouve dans cette série, et ça j'aime bien. Il a un grand sens du rythme. Et puis il a toutes les filles, une vie excitante... tout le monde rêve d'être James Bond, non ?

 

Je ne sais pas trop. Personnellement, je ne crois pas. Je ne tiendrais jamais le coup... Tu ne crois pas que c'est hyper-stressant comme boulot, d'être James Bond ?

(Il grimace, amusé) En vrai, stressant ? Peuh, mais non ! Il est cool ! Il faut être cool pour être James Bond, et si tu es cool comme lui, tu fais ce que tu veux !

 

Ca veut dire quoi "être cool" ?

Non, mais pour moi, c'est différent. Je ne parlais pas "d'être cool" en général, je parlais d'être cool comme James Bond pour l'incarner. Lui, rien ne peut le déstabiliser. Mais si on veut parler "d'être cool" au sens plus général... je crois que ça veut dire ne pas être un mouton. Faire sa propre tambouille sans hurler avec les loups, bien sûr. Ne pas essayer de copier ce que tout le monde fait. Ou alors réussir à se constituer son propre univers, qu'il s'agisse de musique ou de n'importe quoi d'autre d'ailleurs. Ca, c'est cool.

Moi, je ne suis pas cool.

 

Ah bon ? C'est bizarre, tu as pourtant l'air tellement posé, serein, là comme ça... Pourquoi dis-tu que tu n'es pas cool ?

Je manque bien trop d'assurance. Personnellement, je n'ai pas confiance en moi. Et en plus, je suis un nerd. J'aime internet, j'aime les synthés et les machines de geek ! (Hilare)

 

 

Alors tu peux toujours devenir cool dans le genre de Steve Jobs. Il paraît qu'il était insupportable au quotidien, mais lui, pour reprendre ta définition, il a su créer son propre truc sans suivre personne... et puis plein de gens trouvent qu'il est cool, non ?

(Rires) Oui, moi je l'aime bien ce type. Il était innovant, et je suis d'accord : lui, c'est mon type de cool. C'est comme ça que je le vois. Mais justement, n'étant pas cool moi-même, je ne crois pas être la personne la plus qualifiée pour déterminer ce qui est cool ou pas. (Rires) Quand j'étais jeune, j'essayais très fort d'être cool. Ca n'a pas vraiment bien marché, hein... Quand on essaie trop fort d'être cool, c'est de notoriété publique que le résultat n'est pas vraiment à la hauteur ! Essayer d'être cool ça c'est stressant, pour le coup. Essayer de maintenir une image auprès de ses pairs... pfouh...

 

En parlant de ça, que penses-tu du système scolaire anglais ?

 

 

(A nouveau hilare) Ca va, il remplit son office. Je ne peux pas me plaindre. Ca m'a plutôt plu. Mais surtout, je crois que j'ai apprécié la fac, plutôt que l'école. Tout simplement parce qu'à l'école, on est en permanence testé, toujours sur la sellette... à devoir apprendre des trucs par coeur, répondre à des interros... alors qu'à l'université, on est plus libre de s'intéresser au savoir comme on l'entend. Et puis j'aime le concret. J'ai bien aimé passer des diplômes, parce que ça m'a permis de me découvrir, c'était une bonne expérience pour me connaître moi-même. Mais après, c'est toujours difficile de savoir ce que l'on en retire. C'est une question complexe qui demande beaucoup d'introspection et de lucidité.

 

Il paraît que tu adores le foot aussi ?

 

 

Oui, c'est vrai, mais pas eux : eux, ce sont les fans de Manchester United. Je n'aime pas cette équipe. Moi, je soutiens Liverpool. D'ailleurs, voilà encore un truc stressant : être un supporter hardcore. Parce que si ton équipe préférée perd, hé bien tu as la rage pour tout le week-end ! (Rires) C'est un emotional rollercoaster d'être un supporter. Et je peux le dire... je suis comme ça avec Liverpool ! Je les ai soutenu pendant très longtemps, oui.

 

C'est une vision courante à la sortie des clubs, des filles comme elles ?

 

 

(Rires) Ah, mais je crois que c'est comme partout ! Ne me dis pas que c'est juste en Angleterre qu'on a droit à ça, non ? Mais en même temps, bien que vu comme ça, c'est une situation cocasse, je crois que je comprends ce qui est derrière, c'est-à-dire toute cette culture de la consommation déraisonnée d'alcool, de bière etc. Il faut voir aussi comment la plupart des gens vivent, à faire un boulot qu'ils n'aiment pas de 9h à 5h tous les jours... Ils sont stressés toute la journée, ils ont des factures à payer, des responsabilités, il doivent courir partout tout le temps... C'est normal que le week-end, ils se mettent des races phénoménales. Franchement, pour moi, c'était pareil. Pour moi, c'est un comportement on ne peut plus humain.

 

Et est-ce que tu aimes bien ce monsieur ?

 

 

Boris Johnson... Un plutôt bon maire. Ceci dit, j'ai horreur de parler politique. J'essaie d'éviter la politique, la religion et ce type de sujets sensibles. En tant que musicien, il est pour moi important de rester le plus neutre possible. Je n'ai pas envie que des considérations qui n'ont rien à faire avec la musique viennent sur surimposer sur celle-ci aux yeux des gens. Il faut être une sorte de page blanche... A partir du moment où l'on devient une figure politisée, ou quelqu'un que l'on identifie à une religion, ça veut dire qu'on cible des personnes en particulier, un public précis. Et justement, c'est ce que je ne veux pas. Ma musique ne s'adresse à personne en particulier.

 

++ Le compte SoundCloud, la page Facebook et le site officiel de Ghostpoet.

++ Sorti le 6 mai dernier sur le label Play It Again Sam, Some Say I So I Say Light est disponible sur tous formats.

 

 

Propos recueillis et traduits par Scae // Crédit photo de Une : Sean Conroy.