Cet album a un côté un peu "sudiste américain". Comment cela s’est-il décidé ?

Sharleen Spiteri (Texas) : Oui c’est comme un voyage-retour vers les débuts de Texas en 1989, quand nous étions déjà un peu dans un trip country, mais cet album ne sonne pas non plus «vieux». On a travaillé dessus avec Richard Hawley et Bernard Butler, ça s’est fait très naturellement. C’est un bon album je crois, il n’y a pas eu de deadline ni de pression de la part d’une quelconque maison de disque puisque notre contrat avec Universal était terminé. On l’a fait tranquillement.

 

Que s’est-il passé ces huit dernières années, entre votre dernier album et celui-ci ?

Aucun d’entre nous n’a réalisé que ça faisait déjà huit ans ! Nous nous sommes plus ou moins quittés en bons termes, on avait besoin de faire un break : on a tourné comme des malades pendant des années, on sort des disques depuis 1989... on a mérité un peu de repos. Et puis surtout, on avait un peu fait le tour, il n’y avait plus d’enjeux, plus de peurs, il fallait qu’on se repose, et le public aussi.

 

Comment la fascination pour l’Amérique a-t-elle commencé ? Même I Don’t Want A Lover à l’époque sonnait country…

Je crois que toute l’Ecosse éprouve une grande fascination pour l’Amérique, je crois que ça coule dans nos veines depuis la grande époque folk. Il y a quelque chose de l’Amérique qui résonne en nous ; je ne sais pas, mais c'est peut-être parce qu’en Ecosse, il fait froid et humide et qu’on a besoin de rêver de soleil, alors on voit l’Amérique comme une terre promise ? Je ne connais pas une seule personne en Ecosse qui ne peut chanter au moins une chanson de Johnny Cash. Moi même quand j’étais petite, j’étais nourrie à la country, on écoutait beaucoup de Gram Parsons à la maison, mais aussi du jazz et de la soul. Mais ma vraie passion, c’était les Pretenders.

 

 

C’est marrant que tu dises ça, je trouve que cet album a un son très proche du leur.

Oh merci, mon dieu, j’aime tellement Chrissie Hynde ! Nous sommes d’ailleurs devenues amies, c’est une femme incroyable et un esprit libre - sa ligne de conduite, c’est «fuck the world». Elle est toujours aussi rebelle, et elle est  toujours autant inspirée par ce qu’elle fait.

Je la connais depuis des années car elle a été mariée à Jim Kerr de Simple Minds (qui est aussi un groupe écossais), ce fut un vrai coup de foudre entre nous. Depuis, je vis notre relation comme un rêve éveillé : je suis amie avec l’une de mes anciennes idoles, c’est quand même surréaliste ! Je l’ai vue il y a deux semaines, et je lui ai enfin avoué quelque chose, le fait qu’elle a grandement inspiré l’une de mes chansons. En fait, pour tout te dire, il y a une version démo de Stop your sobbing sur laquelle elle a une voix absolument incroyable, si douce et intime.

 

Comment fais-tu pour être amie avec quelqu’un qui est ton idole ?

En fait je n’y pense pas, je l’aime en tant que femme - c’est une vraie, vraie femme, elle ne joue pas à être un quelconque personnage factice. On ne parle pas trop de musique  quand on se voit. On se parle de nos vies : elle est grand'mère, tu sais ! Bref, pour revenir à la chanson qui m’a été inspirée par elle, je suis allée à Sheffield avec Johnny McElhone chez Richard Hawley. J'avais rencontré Richard quelques temps plus tôt et il y a tout de suite eu un feeling entre nous, on s’est bourrés la gueule ensemble et on s’est dits qu’il fallait qu’on écrive ensemble. Il m’a donc invitée à Sheffield avec Johnny, avec qui j’écris toutes les chansons de Texas. L’une des premières chansons qu’on a composée s’appelle Dry Your Eyes, et donc même la ressemblance avec le titre de la chanson Stop Your Sobbing est dingue. La chanson évoque une conversation entre deux femmes, en mode «ma vie est foutue, je suis quadragénaire, mon mari m’a quittée mais je l’aime encore». Tout ceci est inspiré d’une conversation que j’ai eue avec une amie que je n’avais pas vue depuis longtemps.

 

 

As tu dit à ton amie que tu as écrit une chanson sur elle ?

Non, je lui ai dit de venir écouter un morceau chez moi ; c’était incroyable d'assister en temps réel à sa découverte de la chanson et de voir qu’elle comprenait que celle-ci parlait d'elle. Elle était contente d’avoir une chanson à son propre sujet.

 

Et c’était quoi ton délire avec Elvis ? Tu t’es déguisée comme le King pour le clip d’Inner Smile, mais parfois tu étais aussi habillée comme lui lors de certains concerts...

C’était mon gros délire, j’ai tellement aimé faire ce clip. Les femmes ont adoré, les gays ont adoré, mais les hommes hétéros n’ont pas aimé ! Ca les a bousculés dans leurs certitudes, car ils aimaient bien - ils savaient que c’était moi - mais pourtant j’étais grimée en homme, et ça, ça brouillait leur idée du genre et de la sexualité.

Pour les concerts, c'est Tom Ford qui m’a confectionné un costume. Le réalisateur m’a demandé un jour «tu voudrais être Elvis ?», et sa question tombait à pic car je voudrais être Elvis depuis l’âge de 5 ans ! (Rires)

C’est marrant, il m’a dit que j’avais plein de fans lesbiennes. Il m’a demandé pourquoi ; je lui ai simplement répondu «parce que je suis honnête, je suis une vraie femme, je ne mens pas». Ces femmes me voient comme une femme à l’aise et naturelle. Je ne suis pas une fille girly, je n’étais pas mignonne quand j'étais petite. J’étais très maigre et moche...

 

 

Oui, enfin ça c’est le speech que toutes les mannequins sortent, «j’étais moche, personne ne voulait de moi».

Ah mais moi, je t’assure que j’étais ignoble, j’étais un freak ! Ma sœur était trop belle, tout le monde formait toujours un attroupement autour d’elle, «Coleen, tu es trop belle etc.» et moi, on me regardait avec gêne et compassion.

Je pense que les gens m’aiment bien car ils peuvent s’identifier à moi. Tu vois, quand j’étais petite j’aimais Debbie Harry (la chanteuse de Blondie, ndlr), mais il n’y a juste absolument pas moyen que je lui réussisse à lui ressembler ne serait-ce qu'un seul jour dans ma vie - Debbie Harry, elle irréellement belle, un point c'est tout !  Mais au delà du physique, je pense que c’est plus la passion et l’attitude qui comptent.

Elvis était beau, mais surtout, il avait une sacrée personnalité, c'était vraiment lui que je voulais être quand j'étais petite. En fait j’étais obsédée par lui, je pensais qu'il était mon frère. C’est bizarre, mais je crois que c’est parce que j’ai eu un frère jumeau qui est mort à la naissance. Je pense qu’au fond de moi, j'ai toujours ressenti ce manque, et je me disais donc que si j’étais un garçon, je serais Elvis. Alors quand on m’a proposé d’être Elvis... c'était «fuck yeah» ! Ceci dit, ce fut un vrai boulot de se transformer en Elvis : j’ai dû subir plusieurs heures de maquillage pour rendre ma mâchoire plus large.

 

Du coup, j'imagine que les lesbiennes venant à tes concerts étaient absolument ravies ?

Ah ah, oui ! (Rires)  Mais j’étais habillée comme cela juste pour les rappels. Comme pendant tout le concert je cours dans tous les sens, à la fin j’étais en nage... donc quand je déboulais en coulisses avant le rappel, je m’allongeais sur le sol pour qu’on m’aide à mettre mon futal en cuir ! (Rires)

 

Tu aimerais bien avoir ton propre show régulier à Las Vegas comme Elvis ou Céline Dion ?

J’adorerais, je serais comblée. «As happy as a pig in shit» (Aussi heureuse qu’un cochon dans de la merde en VF, ndlr) comme on dit en Ecosse.

Peut être que d’ici cinq ans, je pourrais m’installer à Vegas. Tu es dans un bel endroit tous les soirs, tu n’as pas besoin de faire de soundcheck avant chaque concert, un seul suffit. Ce serait formidable.

 

 

Tu as déjà assisté à un concert à Vegas ?

Je n'ai rien contre Céline Dion, mais je sais pas si je pourrais tenir tout un concert ! (Rires) Tu vois à quoi ressemble le concert de comeback d’Elvis à Vegas ?

 

Oui...

Bah, il est hyper-drôle, il fait plein de blagues... Il n’y a pas de script, il se marre, il est naturel, heureux d’être là. J’adore.

 

Comment prends-tu le revival des années 90, vu que c’était la grande période pour Texas ?

C’est marrant, on a fait des concerts cet été et je voyais des gens qui avaient l’air super jeunes, je me demande comment ils connaissent nos chansons. Ils viennent nous voir et nous disent qu’ils sont fans, tout autant que leurs parents. En fait, je crois qu’on est devenus un «comfort band».

 

Tu penses quoi de toutes ces reformations, Blur, My Bloody Valentine... ?

My Bloody Valentine, je les ai vus il n'y a pas longtemps, ils ont joué deux fois - un soir a été super et l’autre était pourri. La fille d’une de mes amies voulait y aller, je l’ai amenée le soir où c’était pourri... Pas de chance.

 

 

Qu’est-ce que tu aimes actuellement ?

J’adore les sœurs Haim, elles sont hyper-talentueuses, leur singles sont supers, je pense que leur album le sera aussi et qu’il sera construit comme tel de A à Z. La plupart des gens ne font plus d’album.

 

Mais les gens n’achètent plus d’albums aussi.

Oui, c’est la faute de ce putain d’iTunes ! iTunes devrait forcer les gens à acheter les albums en entier et pas une ou deux chansons. Mais c’est aussi parce que les gens - et c’est immuable - n’aiment pas cette putain de chanson numéro 5 ou que sais-je... Mais après trois semaines d’écoute, comme par magie, ils l’adorent. Il faut juste se forcer à écouter les chansons. Les maisons de disques doivent comprendre qu’il faut qu’elles mettent les moyens pour pouvoir permettre aux artistes de faire des albums. Il n’y a plus de back catalogue et les artistes ne tournent plus, c’est la merde ! Les maisons de disques doivent sérieusement se ressaisir.

 

Tu crois que ca va arriver ?

Oui, mais ça va prendre du temps. Les maisons de disque ne pensent qu’à l’argent mais elles n’ont pas compris que l’argent peut se faire via un bon album. Notre premier album comprenait 5 singles ! Les gens doivent tomber amoureux des chansons, les mettre en parallèle avec leurs vies, trouver des liens avec leur quotidien. Les gens mettent leur iPod en mode shuffle, alors OK, c'est rigolo - mais en fait c’est naze, ça n’a aucun sens.

 

 

Oui mais à l'heure actuelle, les gens semblent zapper pour tout.

Oui, l’attention est de plus en plus réduite. Je vais te dire un truc : c’est Robbie Williams qui a tout déréglé. Quand il a signé son contrat dit «à 360°», la maison de disque a pris tout ce qu’elle pouvait prendre, sur les concerts, sur le merchandising... elle a pris un pourcentage sur tout, je suis sûre que si tu vas chier dans les bois, elle prendra aussi un pourcentage. En gros, le discours de Robbie Williams, c’était «moi, je désire telle somme d’argent (et c’était beaucoup), et si vous voulez rentrer dans vos frais, prenez des pourcentages sur toutes mes recettes pour vous refaire». En somme, il a tout tué, parce que maintenant, ce système est devenu le seul et unique mode de fonctionnement des maisons de disques - enfin des majors.

 

 

Aujourd'hui, les jeunes groupes doivent donc être particulièrement vigilants en termes de business, c'est ça ?

Les maisons de disques ne mettent pas un seul centime dans un disque, c’est dur pour les jeunes groupes d’aujourd’hui. Il ne s’agit plus uniquement de musique, qui est pourtant la chose la plus importante. En fait, il faut juste arriver à être programmé à la radio, c’est là où tu vois ce qui peut se passer.

L’industrie est gérée par des trucs comme The X-Factor,  aucun de ces gosses ne se fait d’argent, ils se font exploiter. Ils se font violer musicalement. Tu connais ce dicton ? «If you want to fuck me in the ass, at least ask me to bend over» (qu'on pourrait traduire en français par "si tu cherches à m'enculer, demande-moi au moins de me baisser ", ndlr).

 

Quand j’ai su que j’allais t’interviewer, j’ai repensé à mon adolescence. Texas était hyper-important quand j’étais ado, mais aujourd’hui, les plus jeunes n’ont plus de groupes référents, c'est assez triste...

Je pense que ça se fera, d’une manière ou d’une autre. Moi, j’ai une fille de 10 ans, c’est marrant d’entendre ce qu’elle dit. Elle aime Taylor Swift, elle me dit «Taylor Swift est une auteur-compositeur mais elle a trop de petits copains». (Rires)  Elle aime aussi Bowie, The Cure... bon, là elle aime ce qu’elle entend à la maison, ça aide ! Moi aussi par exemple, j’adorais Fleetwood Mac car mon père était un grand fan.

 

 

Tu vas les voir pour leur tournée ?

Evidemment. Mais est-ce que tu savais que j’ai fait la première partie de Fleetwood Mac ?

 

Ah non.

C’était parmi les tous premiers concerts de Texas, on a donc ouvert pour eux mais la veille, on avait joué dans un bar ! On a eu un appel de leur agent : le groupe qui devait faire leur première partie s’est désisté car il devait faire Top of the Pops à la place, Fleetwood Mac avait donc urgemment besoin d’une première partie en Ecosse, alors ce fut nous ! Je n’oublierai jamais ca ! Je me souviens de John McVie et de Mick Fleetwood qui nous regardaient depuis  les coulisses, c’était très impressionnant.

 

Ils étaient sympas ?

Oui, très. Bon, Stevie Nicks était quand même sur une autre planète...

 

Elle prenait encore beaucoup de drogues ?

Oui, je me souviens de son petit stratagème pour aller en coulisses prendre des lignes de coke entre le pont et le refrain. C’était complètement taré, j’avais 20 ans, c’était fou. Ils avaient quand même une armée d’avocats avec eux, chacun arrivait dans une voiture différente... Je ne voulais pas de ça pour Texas. Mais on apprend tellement avec les anciens, c’est ce que les maisons de disques devraient faire : pousser les petits groupes en première partie de groupes connus. Je me souviens avoir tellement appris de Robert Plant et de John Mellencamp, ils prodiguaient de très précieux conseils.

 

 

++ Le site officiel de Texas.
++ Sorti chez Pias, le dernier album de Texas, The Conversation, est déja disponible. Actuellement en concert à travers la Grande-Bretagne, le groupe entamera une tournée européenne à partir du mois d'octobre prochain.

 

 

Propos recueillis par Sarah Dahan // Crédit photo : Mary McCartney + D.R.