En fait, en 1968, c’est tout un album de ce calibre que l’Américaine a composé et enregistré. Le problème, lady Margo s’en explique ci-après, est que Take A Picture fit à sa sortie un flop remarquable. Le disque, fort heureusement, a été réédité à la fin du siècle dernier, et la bonne parole s’est répandue chez les collectionneurs de disques, puis chez les gens dotés d’oreille et d’une connexion internet. A l’instar de quelques incunables sortis de l’oubli (Billy Nicholls, Tages, The Free Design ou la récente hype Rodriguez), Take A Picture est une time capsule exquise qui ravira les amateurs de belles choses (Zombies, Beach Boys, Montage, The Ivy League, The Association, Sagittarius, The Millenium, The Left Banke etc.). L’auditeur y découvre des pop-songs à la finesse folle et aux arrangements millesimés (Wurlitzer, wah-wah feutrée, basse medium, batterie groovy, cordes). Les musiciens sont inconnus (John Hill, Phil Bodner, Paul Griffin, Buddy Saltzman, Kirk Hamilton) mais remarquables. Et surtout, il y a des bijoux mélancoliques, beaucoup de chansons d’amour et même une chanson d'amour dédiée aux chansons d'amour

 

 

En quoi, peut-on se demander, est-il intéressant de parler de cette vieillerie aujourd’hui ? D’abord parce que le meilleur de la pop indé des dernières années est, consciemment ou pas, redevable à la New-Yorkaise au timbre nuageux : par exemple Broadcast ou la mirifique Melody's Echo Chamber pour ne citer que ses héritières à frange. Ensuite parce que les chansons rêveuses de Guryan méritent d’être toujours plus connues — bien qu’elles aient été reprises par pas mal de monde (Jackie DeShannon, Bobbie Gentry et Glen Campbell ou même la femme-hibou Marie Laforêt). Pourquoi cette chanteuse géniale n’a-t-elle pas été la star de la fin des sixties? Guryan était aussi belle et mystérieuse que Françoise Hardy ou Claude Jade. Et potentiellement aussi douée pour l’écriture que pas mal de génies de l'époque...

 

 

Margo Guryan vit aujourd’hui paisiblement en Californie. Elle a enregistré en 2006 une chanson anti-guerre en Irak, publié d’intéressants inédits et démos et passé sa vie à enseigner l’harmonie, le solfège et l’art de la composition. Elle a aussi accepté de répondre à nos questions par courriel avec toute la gentillesse qu’on lui soupçonnait. Sauf peut-être quand on la titille sur le jazz ou qu’on lui parle de la pop actuelle. 

 

Que faites-vous ces jours-ci ? Vous enseignez le songwriting ?

Margo Guryan : En gros, j’enseigne la musique par le biais du piano. C’est à dire la lecture, l’écriture, la saisie et le mesuré. Je considère que les intervalles et les accords sont prépondérants, car ils rendent la lecture de notes plus aisée et permettent de mieux comprendre comment est faite la musique. Je parle de composition, j’encourage mes étudiants à faire leur propres compositions, leurs propres chansons, ce qui me permet de leur démontrer comment leurs idées peuvent être développées, enrichies. Ça me donne aussi une idée des genres musicaux qu’ils apprécient (jazz, pop, rock etc.) afin que je puisse approfondir mes cours.

 

 

Comment êtes vous tombée amoureuse de la musique ? Quel fut votre première émotion en la matière ?

J’ai toujours aimé cela. A 4 ou 5 ans, mon père m’a appris la mélodie de Tea For Two que j’ai appris à jouer des deux mains, pendant qu’il me jouait les accords d’accompagnement. Mais j’ai vraiment connu mon premier émoi musical au cinéma ! J’ai vu un film - Rhapsody, avec Elizabeth Taylor et Vittorio Gassman - dans lequel on entendait le Concerto pour piano numéro 2 de Rachmaninov et le Concerto pour violon en ré majeur de Tchaikovski. J’ai quitté la salle de cinéma, la tête remplie de cette musique magnifique. Ce n’est que quelque temps plus tard que je suis tombée amoureuse d’une autre musique merveilleuse : le jazz. C’est l’incroyable complexité des rythmes qui m’a attrapée cette fois, c’était si bon... 

 

 

Comment avez-vous commencé à écrire des chansons ?

J’ai commencé à écrire des chansons - je dirais confectionner - à un très jeune âge. J’ai toujours des carnets de cette époque, remplis de paroles. Je savais déjà lire et écrire les notes. J’ai aussi la faculté de mémoriser les mélodies dès la première écoute. La première chanson que j’aie enregistrée se nommait Moon Ride, je l’ai écrite à 16 ans et l’ai enregistrée deux ans plus tard avec Chris Connor au Studio Atlantic. Atlantic m’avait signée comme artiste mais la session était catastrophique. Je n’étais pas (et ne suis toujours pas) une vraie chanteuse. 

Un peu plus tard, j’ai signé un contrat de compositeur chez April / Blackwood Music. A l’époque, les démos des chansons étaient faites à la va-vite et chantées par des filles très jeunes avec de jolies voix. C’est à ce moment que j’ai demandé à faire un autre essai. On a alors essayé de doubler mes prises de voix pour qu’elles sonnent mieux. Il s’est avéré que je n’étais pas si mauvaise. Tout ça abouti à des démos très correctes... et à un nouveau contrat d’enregistrement !  

 

Pourquoi votre carrière a-t-elle été si brève ?

Tout simplement parce que je ne voulais pas être sur le devant de la scène. Quand la direction de Bell Records a compris que je ne ferais pas la moindre promotion, il ont arrêté aussitôt les frais. L’album est passé direct dans les bacs à 39 cents et y est resté jusqu’à ce que les Japonais le découvrent, vers 1999...

 

 

Qui sont les musiciens sur le disque ?

Des musiciens de studio, la crème de la crème. Mon meilleur souvenir est qu’ils m’aient demandé de leur chanter What Can I Give You ? pendant qu’ils enregistraient l’instrumental, afin qu’ils aient une idée de la chanson qu’ils jouaient. Après cela, Paul Griffin, un formidable pianiste, est venu me voir, “j’ai rarement entendu un truc aussi joli”, je me suis sentie très fière, un peu comme si je faisais partie de leur monde. 

 

 

A l’époque, quels artistes pop impressionaient la fan de Bach que vous êtes ?

Les Beach Boys, les Beatles, Harry Nilsson, The Mamas & The Papas, Ray Charles, les Stones, Spanky & Our Gang, Simon & Garfunkel, les Who, Aretha Franklin. Ces artistes n’avaient rien à voir avec Bach, mais leurs disques étaient merveilleux. J’ajouterai aussi Glenn Gould pour le côté Bach de la question. 

 

Que pensez-vous de l’évolution de la composition récemment? La pop actuelle est construite sur moins d’accords...

Pas grand-chose. Les accords sont pauvres, si tant est qu’on puisse parler d’accords... Quant aux paroles... Je trouve qu’elles manquent cruellement d’imagination. 

 

Y a-t-il encore des interactions entre la pop et le classique ?

Bien sûr ! Pendant des années le classique et le jazz ont fait bon ménage. J’ai été frappée par le Third Stream de Gunther Schuller. J’entends aussi ce mariage chez un jeune compositeur nommé Vardan Ovsepian... oui, lui l'illustre bien. Autrement, nul ne peut ignorer  l’incroyable contribution qu’a apporté George Martin avec la production de Sergent Pepper's Lonely Hearts Club Band, il est à la base de toutes ces interactions. 

 

 

Et le jazz ? N’est-il pas un peu trop tranquille et prévisible aujourd’hui ?

Désolé, mais je vous renvoie de nouveau à la musique de Vardan Ovsepian. C’est parfois tranquille, mais complètement imprévisible. Depuis qu’Ornette Coleman a emené le jazz dans une direction har-melodique, c’est un peu faux de dire que le jazz est pépère et prévisible. Je me dois aussi de mentionner Sara Serpa, une chanteuse portugaise qui utilise sa voix comme un instrument. Elle est une compositrice formidable et follement originale. 

 

Vous ne m’avez pas posé de question à propos de mes paroles. Je dois vous préciser qu’enfant, j’écrivais sans cesse des poèmes, bien avant d’apprendre le piano. Plutôt que d’acheter des cartes d’anniversaires, j’écrivais des poésies.

Adolescente, un livre m’a énormément influencée : Raintree County de Ross Lockridge Jr. (mauvais film, excellent livre). La fin de chaque chapitre menait directement au suivant sans ponctuation, alors que le nouveau chapitre pouvait très bien se dérouler à un autre moment ou un autre lieu. Et pourtant, la transition était parfaitement homogène. J’ai utilisé cette technique dans pas mal de mes chansons.

 

 

Basile Farkas.