Quand j’écoute Exotica, c’est vraiment un rapport son et image qui me vient à l’esprit. J’imagine une parisienne très élégante, aux ongles et aux lèvres rouges, tout droit sortie d’un film de Truffaut et perdue dans les méandres de l’amour, vous voyez ce que je veux dire  ou je délire complètement ?

Clara : Oui tout à fait, surtout que ce sont ces films qui nous ont marqué visuellement, les films français des années 70. Quand je suis en phase d’écriture de textes, je regarde beaucoup de films, et pour les titres qui sont présents sur l’EP, je me suis refait tout Chabrol, genre Juste avant la Nuit, Le Boucher, Les Innocents aux Mains Sales - qui n’est pas un très bon film mais qui est très intéressant au niveau visuel. Truffaut, je connaissais déjà plutôt bien. Et en général, ce sont des films que je regarde pour l’aspect esthétique et visuel, pour les vêtements des comédiennes notamment, donc oui, je comprends ce que tu veux dire. La distance temporelle avec ces réferences permet de laisser plus de place au fantasme et au rêve, qui sont des élements essentiels dans l'écriture des textes.

Julien : On aime aussi Zulawski avec L'important c'est d'Aimer, mais aussi beaucoup Rohmer, d’où le morceau Conte d’été. On aime l’aspect désuet et désincarné des années 70.

 

Même au niveau du phrasé et du vocabulaire employé, il y un côté suranné et désuet qu’on n'entend du coup pas beaucoup. Pensez-vous qu’une interprétation peut sauver un titre un peu banal ?

Clara : Oui, tout à fait - tout comme une mauvaise interprétation peut couler une bonne chanson.

 

Il y a un côté assez mutin dans ta façon de chanter, c’est hyper-sexy et sensuel à la fois...

Clara : Oui c’est vrai, mais il y aussi beaucoup d’ironie et de jeux de mots, ça reste sérieux mais on trouve quand même une certaine  légèreté.

 

 

Quels sont tes auteurs de référence ?  

Clara : Au niveau des textes en français, je pense évidemment à Gainsbourg. Ce n’est pas très original, je sais, mais je pense qu’il a trouvé le bon équilibre, il a su sublimer le quotidien. Les objets qu’il évoque sont choisis de manière méticuleuse, rien n’est laissé au hasard. ll y a juste ce qu’il faut de réalité dans ses chansons.

Julien : Par exemple le morceau D’un taxiphone qu’il a écrit pour Isabelle Adjani est sublime. Le choix du sujet est grandiose, l’objet n’existe plus depuis les années 40 et là, il en fait une chanson à la fin des années 80. Mais même dans le jeu des rimes et des consonances, Clara est assez proche de lui.

Clara : Je pars souvent de répliques de films, de phrases qui font mouche, qui me marquent. Désorbitée, c’est parti d’une réplique d’Albator. C’était des mots qui n’existent pas vraiment mais qui claquent, à base de cosmique et de scientifique, c’était le point de départ du champ lexical du morceau.

 

D’ailleurs, la référence à Elli et Jacno revient souvent, vous en pensez quoi ?

Julien : C'est vrai qu'elle revient, oui, mais on ne saisit pas vraiment le rapport, on ne le ressent pas dans notre musique. Je pense que les gens disent ça à cause de la ressemblance entre Clara et Elli, et aussi parce qu'il y a un mec pour l’accompagner. Nous, on se sent plus proches de Chamfort, ou du son de Haine pour Aime de Gainsbourg. Mais on accepte cette comparaison cela dit, ce sont des artistes de renom.

Clara : Disons qu’Elli et Jacno, c’est plus naïf et plus épuré. En ce moment c’est une référence qui revient souvent dès qu’un groupe chante en français, et encore plus quand il s'agit d'une fille avec un garçon.

 

Toute l’éclosion de groupes français comme Granville, Aline ou Pendentif, ça vous touche ou pas ? Même s’ils ne sont pas dans le même registre que vous, ils sont "apparentés pop" et ne sont pas dans la description du quotidien chéri par certains chanteurs français dont vous ne vous réclamez pas…

Clara : Disons que ce n’est pas la musique qu’on fait.

Julien : On n'a pas envie de faire partie d’une quelconque scène, tout ça, ça me fait penser à la scène des baby-rockers, ça sent un peu le pet flambé.

Clara : Non mais c’est plus qualitatif quand même.

Julien : Désorbitée est un morceau sorti il y a longtemps, l’idée de faire un groupe en français a été pensée il y a un petit moment, et à l’époque, tout le monde se moquait de nous.

Clara : Mais en réalité, Exotica n’est pas un groupe franco-français, on ne veut pas se cantonner qu’au français, on se dirige vers l’anglais, c’est une nécessité pour nous. On n'a pas envie de s’enfermer dès le départ vers un quelconque genre, et d’ailleurs, sur l’EP on chante aussi en anglais, on ne se ferme aucune porte. Sur l’album qu’on est en train d’écrire, ça va encore plus loin.

Julien : En ce qui concerne les morceaux en français qu’on retrouvera sur l’album, on tend vers une production plus moderne, plus américaine ou anglaise, moins référencée. C’est un peu plus proche de Hot Chip, c’est plus électro, plus club.

 

 

Mais vous préparez un album de tubes en fait, parce que sur les 6 titres de l’EP, il y a six tubes.

Julien : Avec l’album, on peut se permettre de prendre notre temps, de laisser la place à des parties plus allongées, plus lentes et plus tristes.

Clara : Après, la notion de "tube" n’est pas objective, ça dépend si tu te trouves en face d’un créatif ou d’un commercial.

 

Pour moi, Désorbitée a le potentiel de pouvoir toucher tout le monde - vous pensez que le destin de ce morceau est de rester une pépite cachée, un secret gardé des dieux, ou d’atterrir sur les radios ?

Julien : Hé bien évidemment, nous aimerions que le morceau rentre en radio et qu’il soit apprécié par tout le monde. Maintenant, ça dépend de plein de facteurs différents.

Clara : Je pense que notre label a le même avis que toi puisqu’il a souhaité ressortir cet EP sur un support physique, tout en mettant l’accent sur Désorbitee, partant du fait que ce titre a un potentiel. Après, pour les gens du milieu de la musique, ce titre n’est plus tout récent, il a déjà beaucoup circulé, il est sorti en 2011, donc ce n’est pas totalement évident.

 

Selon vous, quelle est la femme française la plus sophistiquée ?

Clara : Actuellement personne, mais par le passé j’aurais dit Romy Schneider, même si elle n'était pas française mais tout de même très attachée au pays, ou Stéphane Audran. Catherine Deneuve était assez dingue aussi, elle a porté des costumes extraordinaires, du Chloé dans les années 70

Julien : Moi, je dirais Romy Schneider.

Clara : Oui, elle a ce côté a la fois doux et triste qui nous correspond bien. Elle a une  élégance rare et innée, elle n’a jamais été vulgaire.

 

 

Et l'homme français au chic ultime ?

Clara : Tellier est à la fois chic et l’inverse, il est chic et dégoûtant. (Rires)

 

Oui, caca-chic en somme…

Clara : Toi Julien, tu aimes bien Burgalat.

Julien : Oui, que ce soit dans ses choix ou dans sa façon d’être, il est très élégant. Sinon, Gainsbourg à l’époque de Aux Armes Etc. c’était parfait : le pantalon en jean, les Repetto blanches, ambiance baroudeur, tout était nickel. C’était une super période, avant l’alcoolisme... Mais c’est fini cette image du mec à la fois mec, capable de régler n’importe quelle situation de mec, tout en étant en même temps fragile, avec des choix esthétiques imparables.

 

Ca vous manque, ce coté suranné chic ?

Julien : C’est quelque chose qu’on aime bien. Dans les années 60-70, l'échange entre l’homme et la femme est intéressant, même s'il en découlait un jeu de rôles genré un peu crade à la maison.

Clara : Voilà encore un truc qui n’est plus possible aujourd’hui. A l’époque, bon nombre de femmes étaient à la maison et n’avaient que ça à faire. Ca prend beaucoup de temps d’être apprêtée ! Aujourd’hui, qui a le temps de se faire des brushings tous les matins ? Je regardais La Chamade avec Catherine Deneuve il n’y a pas longtemps, et lorsqu’elle se réveille le matin, elle a dix tonnes de mascara et de faux cils sur les yeux, forcément, tu te sens moche après ! (Rires)

 

L’envie du dramatique semble très forte chez Exotica, on pourrait même parler de "concept". Vous êtes d'accord ?

Clara : Non, ça ne va pas jusqu’au concept, c’est juste que ça nous ressemble, Exotica est le miroir de ce que nous sommes.

 

 

Tu évoquais à l'instant La Chamade de Sagan, ce qui m’amène à vous demander quel est votre livre de chevet  ultime ?

Clara : Dernièrement, j’aurais envie de citer Beauvoir. Je ne l’avais jamais lue - comme tous les monstres sacrés, son oeuvre comporte a priori un côté rebutant car on nous rabâche les oreilles avec depuis toujours, donc on n’a pas vraiment envie de la lire ni de l'aimer. Et en fait, j’ai lu Les Belles Images et ce fut un véritable choc, je me suis vraiment retrouvée dans sa façon de s’exprimer. Ca m’a permis de me plonger dans les travaux de Simone de Beauvoir, et il y a définitivement quelque chose dans son style, sa façon de formuler ses pensées qui m’a touchée. J’en ai discuté avec ma mère qui m’a confié que les Mémoires d’une Jeune Fille Rangée était son livre de chevet quand elle était jeune. Je trouvais ca drôle, j’aime bien me dire que ce n’est donc pas un hasard si j’aime désormais tant Simone de Beauvoir.

Julien : Pour ma part, je dirais Le Mépris d’Alberto Moravia, et Villa Amalia de Pascal Quignard.

Clara : La différence entre Julien et moi est que je suis très vite mal à l’aise avec les histoires un peu tordues où les choses ne sont pas nettes. Par exemple, les films de Pialat me mettent extrêmement mal à l’aise. Julien aurait donc tendance à naturellement aimer Godard et moi Truffaut, où les choses sont bien claires et définies. J’ai du mal avec les entre-deux, les trucs glauques. J’aime que ça soit clair et limpide. (Rires)

Julien : Oui c’est vrai, j’aime bien les histoires un peu glauques, d’ailleurs en littérature j’adore Houellebecq, c’est réel et cracra. (Rires)

 

Comme vous le disiez auparavant, le cinéma est une influence majeure sur Exotica, alors s'il y avait un film qui vous a le plus bouleversé, ce serait quoi ?

Clara : C’est difficile à déterminer car on regarde énormément de films. Parmi ceux que j’ai regardés dernièrement et qui m’ont beaucoup interpellée, il y a L’âge Atomique d’Helena Klotz. Je pense que ce film ne peut pas laisser indifférent : soit tu détestes, soit tu adores, soit tu trouves ça vide, soit ça t’émeut. Moi je l'ai trouvé très lyrique, très romantique. C’est un film très contemplatif, il comporte des scènes qui me fascinent, notamment celle qui se passe dans un nightclub où la musique qui y est passée est du John Maus. Alors déjà, j'étais hyper-contente qu’il y ait une scène avec du John Maus dedans, mais comme en plus j’ai l’impression d’avoir été comme hypnotisée, je crois que je pourrais la regarder une fois par jour, chaque jour. C’est hyper-romantique, il y a un côté initiatique et sentimental hyper-fort.

Julien : Moi, j’aime les classiques du cinéma français : Ma Nuit chez Maud, ou Pauline à la Plage, ou encore Le Vieux Fusil... Ca ne se fait plus du tout ce genre de films, on n'a plus droit à ça quand on regarde du cinéma français d'aujourd’hui. Avec le cinéma actuel, je n’arrive plus du tout à ressentir le truc qui me bouleverse dans ces films-là.

 

Disons que les «hommes forts» du cinéma français  qu'on essaie de nous vendre aujourd’hui, c’est Jean Dujardin et Gilles Lellouche, donc ça change la donne…

Clara : Oui, c’est des gens à qui on n'a pas envie de ressembler.

Julien : Les acteurs ne jouent plus pareil, il y avait vraiment quelque chose au niveau du jeu des acteurs au moment de la Nouvelle Vague qui était un peu... mauvais mais charmant. Aujourd’hui, le jeu est un peu sans saveur.

Clara : Même au niveau esthétique aujourd’hui, il n’y a aucun film qui m’apporte un véritable plaisir visuel. Nous ne sommes pas pour autant hostiles à ce tout ce qui est contemporain : on est fans de toute la team Apatow, et nous sommes de grands consommateurs de séries. On n'est pas vraiment nostalgiques au final, parce que ce qui nous intéresse le plus, ça reste le futur.

 

 

Clara, tu parlais tout-à-l'heure de "film contemplatif", un aspect dont Sofia Coppola a pour le coup fait sa formule... Est-ce que ça, c’est un cinéma qui vous touche ?

Julien : The Virgin Suicides est un pur chef-d’œuvre.

Clara : Pour le coup, j’ai vu Somewhere pas mal de temps après sa sortie, je ne savais pas trop à quoi m’attendre mais j’ai plutôt bien aimé, j’ai trouvé qu’elle a su parfaitement retranscrire le vide de la vie de ces acteurs. Dans ce film, j’ai eté fascinée par la scène où les filles font du pole-dance dans la chambre de Stephen Dorff, j’ai dû la regarder 25 000 fois ! (Rires) Elle a réussi à rendre cela mignon alors qu’à la base, c’est quand même la grosse lose. J’irai toujours voir le nouveau Coppola par curiosité, mais au final, ça ne me bouleverse pas plus que ça.

 

C'est quoi la chose la plus romantique que vous ayez faite pour quelqu’un ?

Clara : Le laisser emménager chez moi. (Rires)

Julien : Non, toi c’est d’écrire un morceau peut-être. 

Clara : Ah oui, je t’ai écrit un morceau. J’aime écrire sur les gens, la chanson Si Je Suis Partie qu’on trouve sur l’EP est à propos de mon ex-copain.

Julien : Ca me fait penser à la période de Michel Berger où il communiquait par morceaux interposés avec Véronique Sanson, c’était vraiment fort.

 

Oui, c’était très beau. Vous êtes dans la team Véronique Sanson ou dans la team France Gall ?

Julien : Moi, je suis complètement dans la team Véronique, je suis très fan ! L’album Vancouver est vraiment très beau, ainsi que l’album Hollywood. C’est l’une des rares personnalités françaises avec Gainsbourg qui a su faire un truc à moitié "Los-Angeles" et  à moitié "France", où ça joue vraiment très bien et où les textes sont parfaits.

 

Ca entre en fait en résonance avec ta vie Julien, toi qui oscille entre Chateau Marmont et les envies américaines, et Exotica pour le côté plus frenchy, non ?

Julien : Oui, je suis totalement obnubilé par cette classe américaine de la fin des années 70 et du début des années 80, où tout le monde était bourré de coke mais faisait tout à la perfection.

 

En parlant de coke et de perfection, vous vous verriez enregistrer à la plage, genre à la Fleetwood Mac ?

Julien : Ah oui, à fond !

Clara : Pas à la plage, mais plutôt dans une maison qui surplombe la ville. La plage, ça mène à la paresse, ça ramollit je trouve. Tu n’as pas besoin d’être à la plage pour t’imaginer y être.

Julien : Mais ces albums étaient justement enregistrés à mi-chemin entre la plage et la ville, à Big Sur ou dans les environs de Los Angeles.

 

 

En terme de couple vous êtes plutôt Elli & Jacno, Birkin & Gainsbourg ou Schneider & Delon ?

Julien : Schneider & Delon, car en matière de classe, c’est assez ultime.

Clara : Oui, mais Gainsbourg c’est quand même très fort au niveau de la musique et des textes.

Julien : Le truc avec Gainsbourg & Birkin, c’est que c’était un peu cracra sur la fin, leur vie de couple ne devait pas être évidente.

 

Il paraît que votre nom vient de l’Exotic Tour de Depeche Mode, est-ce que vous en êtes fans ou c'est juste que vous aimez le nom ? Et si oui, est-ce que vous allez les voir sur leur nouvelle tournée, il passe bientôt en France ?

Julien : Oui, on les aime depuis les tout-débuts. Et c’est l’un des rares groupes qui a su rester bien ; comparé à U2 qui a sombré dans la dégueulasserie, Depeche Mode c’est la constance.

Clara : Oui, j’ai très envie de les voir, ils commencent à se faire vieux, donc c’est le moment idéal. On les aime car ils n’ont pas choisi la facilité mainstream, ils restent dans l’expérimentation. Et Dave Gahan est un performer extraordinaire.

Julien : Il a toujours su rester classe.

 

Julien, sur le premier album de Chateau Marmont, la chanson Affaire Classée apparaît comme tombée du ciel et rappelle beaucoup Exotica - et surtout Gainsbourg. Pourquoi ne pas avoir fait appel à Clara pour la chanter ?

Julien : C’était une envie, un exercice auquel on voulait s’astreindre avec Raphaël, on a beaucoup réfléchi sur ce que Gainsbourg avait écrit pour Deneuve. On l’a écrite très rapidement en prenant beaucoup de plaisir. On a choisi Alka Balbir pour la chanter car elle a une voix très proche de celle d’Adjani, c’était un clin d’œil en somme.

Clara : Ouais, je ne suis pas totalement convaincue par cette explication, je leur en veux beaucoup mais je me vengerai ! (Rires)

 

++ La page Facebook d'Exotica.

++ Désorbitée, le premier EP d'Exotica, est disponible en digital et en vinyle.

 

 

Sarah Dahan // Crédit photo : Barrère & Simon.