Tu as déclaré que contrairement à False Idols, ton nouvel opus qui vient de sortir, tes deux derniers albums n'étaient "pas bons". Pourquoi donc ?

Adrian Thaws (Tricky) : Ils n'avaient rien de novateur, la musique n'était pas originale. Il est toujours difficile de porter un regard critique sur sa propre production, mais je peux affirmer au moins une chose : au sujet de mon premier album (Maxinquaye, ndlr), ou à tout le moins de la première partie de ma carrière, j'ai toujours eu droit à des commentaires élogieux de la part du public et de la critique, consistant en substance à dire "je n'ai jamais rien entendu de tel" ; en revanche, concernant mes deux derniers albums, même s'ils ont pu plaire, moi, je sais pour le coup mieux que personne que oui, j'ai bel et bien déjà entendu quelque chose de similaire. Et comment aurait-il pu en être autrement, puisque j'ai été très consciemment influencé par des groupes comme The Specials, par exemple ? A la suite de ces albums, j'ai donc pris conscience que ma tâche est quand même de proposer quelque chose de réellement nouveau. Certaines personnes apprécient certes mes deux derniers albums et les considèrent comme "bons", mais je me rends bien compte que ces opus ne sont en aucun cas originaux, musicalement parlant. En ne remplissant plus mon rôle, je me suis fourvoyé. Malgré de bonnes critiques, je n'étais pas satisfait de mon travail. Avec mon tout nouvel album, j'espère ainsi à nouveau présenter quelque chose dont les gens pourront dire : "je n'ai jamais rien entendu de tel". 

C'est intéressant que tu parles de l'originalité comme aspect central de False Idols, parce qu'en même temps, tu as déclaré au sujet de cet album que tu "revenais aux sources". Doit-on alors en conclure que tu fais un peu du neuf avec du vieux ?

En un sens, oui, parfaitement - mais c'est surtout que "le vieux" est ici en fait plus neuf que "le neuf" ! Il y a des années, Martin Munroe, un type d'Island Records, m'a dit : "écoute, tu ne devrais jamais te sentir frustré parce que tu ne sais pas où te situer dans le monde de la musique, car au final, les gens finiront par te suivre." Ce qui est dingue, c'est qu'on a eu cette conversation il y a au moins quinze ans… et il s'avère qu'elle décrit ce qui est en train de se passer, là maintenant. C'est incroyable à quel point ce mec était perspicace. Il se trouve que personnellement, je n'écoute pas la radio, mais par exemple, je discutais l'autre jour avec quelqu'un en Angleterre, et cette personne me disait : "c'est fou, je ne sais pas si tu te rends compte, mais en ce moment, la radio anglaise passe tout à fait le genre de sons que tu faisais toi dans les années 90, c'est ça qui marche…" 

Selon toi, un album comme Knowle West Boy était donc trop commercial pour être original, mettons ?

Non, ce n'est pas ça ; en réalité, le problème est que cet album a été fait pour Domino Records. Je savais pertinemment que la spécialité de Domino, c'est de produire des groupes à guitares, et faire cet album chez - et donc pour - Domino, c'était accepter de rentrer dans un moule qui n'est pas le mien à la base. Moi et le type du label, on n'a pas les mêmes goûts musicaux. Knowle West Boy n'était donc pas commercial à proprement parler, mais c'est juste qu'il n'était pas… "moi". Je n'étais pas moi-même, le disque ne me correspond pas vraiment. J'ai vraiment dû batailler pour chaque détail, à chaque fois que je voulais un son à moi, j'ai dû me battre pour l'imposer. Pareil pour l'album suivant. C'était épuisant. Alors que pour False Idols, j'ai tout fait comme j'ai voulu, et bim - j'ai pu le sortir.

Ca veut dire quoi, "être toi-même" ?

Ne pas avoir besoin de réfléchir. Ne pas se dire "alors là, il faut que je transforme cette piste en piste de guitare" ou que sais-je, mais simplement laisser faire les choses sans se poser de questions. "Revenir aux sources", justement, ça veut dire laisser parler la spontanéité, l'instinct de base. Pour Domino, j'ai essayé de faire le malin, et ça n'a pas marché. Parce que tu vois, je ne suis pas bête quand même : je me suis bien rendu compte que Domino, ils ont du mal à se vendre en ce moment. Ils essayent de toucher à l'électro, mais ça ne marche pas bien. Alors j'ai essayé de lancer mon truc chez eux, mais j'ai vite pris conscience que je n'avais pas choisi un label qui me correspondait. Ceci dit, je précise qu'un tas de gens qui bossent dans cette maison sont très sympas, tous les gens qui le gèrent au quotidien, ceux qui sont dans la division com' et ainsi de suite… je m'entendais très bien avec ces personnes, hein. 

Voilà pourquoi tu as ton propre label maintenant ?

Oui. Si je ne l'ai créé que très récemment (2012, ndlr), c'est parce qu'avant ça, je ne disposais pas d'une infrastructure suffisante pour assurer la gestion d'une maison de disques. Mais maintenant, c'est vrai que ça change énormément les choses : je viens de décrocher un contrat exclusif avec !K7 qui me permet de disposer désormais librement d'une telle infrastructure, ce qui signifie par exemple que j'ai assuré tout seul le mixage et le mastering de False Idols, en toute indépendance. Maintenant, je suis enfin maître chez moi ! Il n'y a personne pour venir me donner des directives… Pour l'enregistrement de Mixed Race par exemple, à un moment donné, le type du label a pris expressément le train pour venir écouter le disque chez moi et déterminer si moi, j'étais prêt pour passer au mastering. Mais enfin, c'est dingue ça : comment est-ce que ça peut-être à lui de le déterminer ? Faire du mastering de pistes, j'ai fait ça quasiment toute ma vie. Et qu'est-ce qu'il en sait, lui ? Il n'a jamais produit un seul album où il a assuré personnellement la partie technique. Aujourd'hui, je suis enfin libre : si moi, j'appelle mes partenaires de !K7 pour leur dire que je suis prêt, ils me trouvent un type pour assurer le mixage, et on fait ça ensemble. Ce ne sont pas eux qui viennent me tanner toute la journée pour vérifier que l'album est bien terminé. C'est moi qui choisis. 

 

C'est étonnant que tu parles tant de tes disques à travers le prisme des labels, plus qu'à travers celui de la musique en elle-même. Ca compte donc tant que ça pour un album, la maison de disques qui le sort ? Pour toi, un album = forcément un label spécifique ?

Absolument. Ab-so-lu-ment ! Parce qu'on revient toujours au même problème : les albums actuels sont en très large partie confectionnés par les ingés-sons, et ça influence énormément le type de musique qu'on produit, et aussi ce que désire le public. Par exemple, sur Mixed Race, on a essayé de me refourguer le producteur de M.I.A. Ah bon, mais pourquoi donc ? Quel rapport y a-t-il entre ce que je fais moi et M.I.A. ? On m'a répondu : "hé bien, c'est parce qu'il est vachement à la mode en ce moment". Alors là, franchement… si ton producteur te conseille de bosser avec tel ou tel type juste parce qu'il est "vachement à la mode", ça démontre bien à quel point il ne connaît rien sur ta propre musique. Ce genre d'attitude ne fait pas vraiment honneur à la musique en général... 

Bien sûr, mais pour le coup, je t'avoue que ça ne me choque pas vraiment qu'on te propose un collaborateur de M.I.A. On peut parfois trouver des parallèles entre ce que tu fais et ce qu'elle propose elle, tu ne trouves pas ?

Bof… Non, mais c'est surtout qu'elle, elle vient après moi, tu vois ce que je veux dire ? C'est plutôt elle qui sonne comme moi ! (Rires) Donc en toute logique, si l'un d'entre nous devait récupérer l'ingé-son de l'autre, ce serait plutôt à elle de le faire, non ? (Rires)

Et toi-même, en globalement vingt ans, tu as fait évoluer tes techniques de production ? Comment t'y prends-tu pour composer et enregistrer un morceau ?

Moi, je ne cherche absolument pas à jouer à la "course à la technologie". Je travaille toujours sur le même matériel et la même configuration qu'il y a quinze ans. Un clavier, un synthé… Par exemple, je n'ai jamais appris à jouer de la guitare, mon instrument de base, c'est vraiment le clavier en tant que tel. J'ai toujours produit ma musique de la même manière, et comme il n'y a pas forcément d'instrument sur chaque piste - parfois ce sont juste des samples - il m'arrive aussi d'avoir simplement à appuyer sur "play" pour enregistrer. 

Pour revenir à ton album actuel en tout cas, on a l'impression qu'il développe une atmosphère ultra-sombre, par instants presque proche du drone… mais surtout du trip-hop des origines évidemment. Et vu que tu es considéré comme l'un de ses pères fondateurs, ça veut encore dire quelque chose pour toi aujourd'hui, le mot "trip-hop" ?

Alors là, je ne sais même pas ce que ça veut dire, "le trip-hop". Personnellement, je n'ai jamais qualifié ma musique ainsi. C'est un mot qui a été forgé de toutes pièces, je ne sais pas du tout si ça existe comme genre, ou ce qu'il est censé signifier… 

Tu as en tout cas produit aussi des morceaux nettement plus enjoués, qui tranchent avec cette atmosphère majoritairement sombre...

Peut-être, mais je t'avoue que je ne réfléchis pas du tout en terme d'atmosphère lorsque je compose. Je ne me pose pas la question, parce que chaque personne peut percevoir très différemment un même morceau, en termes d'humeur et d'ambiance. Par exemple, toi tu me dis que ma musique est sombre, mais je connais une fille à Washington qui trouve mes morceaux très réjouissants, même carrément euphorisants. Mais voilà : il se trouve que cette fille a eu elle-même une vie très difficile, précisément très sombre. Elle a traîné dans le milieu du crime, elle a vu des choses sacrément dures, donc je pense que l'appréciation d'une "ambiance musicale" dépend intégralement du contexte et d'où tu proviens. Tiens, je connais aussi un gangster - et là je parle d'un vrai de vrai - de Los Angeles, qui est d'ailleurs derrière les barreaux en ce moment-même (ou alors il vient tout juste de sortir de prison, je ne sais plus), et lui, il n'arrive pas du tout à écouter ma musique quand il est défoncé : il ne peut pas, ça le rend complètement parano. Ce qui est très particulier, parce que lui, c'est un dur, un authentique gangster, tout ce que moi je ne suis absolument pas - hé bien figure-toi que ma musique l'effraie ! C'est fou, parce que moi ce qui m'effraie, c'est son histoire et son mode de vie à lui… Donc oui, tout dépend vraiment du contexte et de l'histoire personnelle de l'auditeur. 

Y a-t-il quand même des sentiments précis que tu cherches à faire naître chez tes auditeurs avec tes morceaux ?

N'importe quels sentiments ; l'essentiel est qu'ils ressentent quelque chose, et pas qu'ils se contentent de siffloter l'air comme s'ils écoutaient une petite chanson pop toute gentillette. Je veux que mes morceaux les fassent sentir vivants, de quelque manière que ce soit. Qu'ils les angoissent, les rendent joyeux, les rendent nerveux, les apaisent… Les gens ont tendance à oublier qu'ils sont vivants, tant ils sont pris par toutes les merdes du quotidien. On en vient à oublier qu'on est là, en train de respirer, donc je souhaite que ma musique leur rappelle qu'ils ne sont pas des êtres inanimés. 

Tu viens de dire que tu n'es pas du tout un gangster, mais on sait de toi que tu viens d'un quartier très difficile, que tu es passé par la prison, et puis sur beaucoup de photos, on te voit environné de fumée… Et en plus, tu es couvert de tatouages, donc tu t'attaches quand même un peu à une esthétique "ghetto", non ? La drogue par exemple, ça influence ta musique ?

Non, c'est juste que je fume beaucoup de beuh et que ces photos me représentent moi, tel que je suis. Elles sont authentiques : je ne prends pas de poses particulières ni de fringues ultra-stylées pour aller en photoshooting. Quand je vais en séance-photo, j'ai de facto un spliff à la main huit fois sur dix. Si je me trouve dans un endroit où j'ai la possibilité de m'allumer un joint, je vais le faire, sans réfléchir ni y prêter particulièrement attention. Tu sais, si je me trouve en pyjama à l'hôtel, par exemple, et que quelqu'un vient pour faire une séance-photo, hé bien il me prendra en photo en pyjama. Je ne vais pas me fringuer de manière extrêmement travaillée, passer par la case maquillage etc. Donc on me voit tel que je suis sur ces photos.

Pourquoi ça ? D'abord parce que je n'ai ni le temps, ni l'envie de me payer un designer / styliste pour s'occuper de mon image en permanence. Et puis ça ne m'intéresse pas de dépenser de l'argent pour ça. Parfois, il m'arrive de mettre des habits qu'on me prête, mais s'apprêter ainsi, ça prend vraiment du temps. Alors qu'il y a tant d'autres choses à faire… Rien que de partir en tournée, mettons, ça demande une préparation et un temps fous. Et puis il y a les conférences de presse, les opérations de com', les rendez-vous… Personnellement, je n'ai vraiment pas le temps de m'adonner en plus à des séances de mode permanentes. Honnêtement, je ne comprends même pas comment toutes ces stars de la pop lookées de la tête aux pieds font, elles, pour trouver ce temps-là.

Et comme tu es très occupé, est-ce que tu fais encore aussi du cinéma ? Tu avais tourné dans plusieurs films depuis ton petit rôle dans Le Cinquième Elément… tu continues ?

Non, je n'aime pas jouer en fait. Le travail d'acteur, c'est trop difficile pour moi. Et puis il faut passer ses journée à attendre assis sur une chaise que ce soit à toi d'entrer en scène, tout ça… J'ai fait plein de petites choses dans le domaine du cinéma indépendant, j'ai fait quelques apparitions en formes de caméos, mais avoir un vrai rôle dans un film tout entier, ça ne me dit pas. Il faut y consacrer une énergie folle tout en passant des jours entiers à tourner en rond : du début à la fin, un film, ça prend par exemple bien deux ans à faire, et on passe énormément de temps "bloqué" pour plusieurs raisons. Et puis en plus, je ne suis pas un très bon acteur, pas plus que je ne suis particulièrement passionné par ce métier, donc tout ceci fait que je ne cherche pas à tourner pour l'instant. Pour être acteur, il faut vraiment aimer ce qu'on fait et y mettre tout son coeur, parce qu'en vrai, c'est un travail souvent très ennuyeux ! Ceci dit, en ce moment, je réalise un court-métrage, mais je suis uniquement derrière la caméra - on me voit seulement deux secondes à l'écran. 

Si tu n'aimes vraiment pas ça, qu'est ce qui t'a motivé à prendre quand même plusieurs rôles au cours de ces dernières années ?

C'est parce qu'on me l'a proposé ! (Rires) Tu sais, ce n'est pas une blague quand je dis que je viens du ghetto. On ne propose jamais ce genre de choses à des gens comme moi normalement, alors j'ai sauté sur cette occasion extraordinaire dès qu'elle s'est présentée ! Quand on te le propose tu te dis "waouh, je vais être dans un film !", tu ne te poses pas la question ! Donc je l'ai fait, je n'ai pas aimé, j'ai arrêté. Voilà.

Et au quotidien, qu'est-ce que tu fais exactement ? Ca ressemble à quoi, la vie de Tricky ?

J'habite entre Paris et Londres mais je mène une vie très simple. Je vais chez le boucher, j'achète des légumes, je fais la cuisine, je checke mes e-mails, je passe des coups de fil pour le boulot, j'enregistre et je vais me coucher, pas plus tard que vers 23h30, minuit, pour me réveiller vers neuf heures le lendemain matin.
 

Si on regarde ta discographie, on trouve entre autres les titres Nearly God, Angels With Dirty Faces, False Idols… Tu as un truc avec la religion, non ?

Tout au contraire : je hais la religion. Je suis tout à fait contre la religion, je la combats. False Idols, ça parle justement de faux prophètes, d'usurpateurs : comme les autres, Jésus-Christ était une fausse idole (ce qui est formulé explicitement dans Somebody's Sins, la première chanson de l'album où la toute première phrase est "Jésus est mort pour les péchés de quelqu'un, mais sûrement pas pour les miens", ndlr). La religion est une instance de contrôle, un moyen d'avoir la mainmise sur les gens. Mais en même temps, elle est fascinante parce qu'elle a mis en place un système tellement ingénieux, tellement bien pensé que pendant des siècles, il fut inconcevable de lui échapper. On ne peut que saluer l'habileté de ceux qui l'ont instaurée, la religion est une arnaque tellement poussée, tellement aboutie qu'elle en devient génialement machiavélique : la Croix, quel symbole ! Comme des millions de chrétiens de par le monde, j'ai hélas été moi-même élevé dans un culte permanent, avec l'image du Christ omniprésente dans la vie de tous les jours. Si j'y fais référence, c'est donc précisément pour parler de ce qui parle à tout le monde, puisque c'est une image très répandue.

Moi, je crois en l'Amour. Je crois fermement en l'Amour. La Bible, c'est une sorte de bande-dessinée bourrée de n'importe quoi, avec tous ces soi-disants miracles où l'on se met à marcher sur l'eau et tout le toutim… Quiconque croit encore à ces âneries passé l'âge de douze ans est un imbécile. En revanche, si l'on regarde un peu la Nature de près, on se trouve très vite face à des phénomènes qui, eux, sont véritablement incroyables, mille fois plus exceptionnels que toutes les affabulations que l'on trouve dans la Bible. Lorsque j'ai vu naître ma propre fille, je peux te dire que j'étais nettement plus impressionné par ça que par l'histoire d'un type qui se met à transformer de l'eau en vin, à multiplier des petits pains, à nourrir des millions de personnes avec deux poissons ou que sais-je encore comme conneries ! La Nature à l'oeuvre, ça c'est quelque chose. Donc oui, je crois en l'Amour, et je crois en la Nature. Je crois aussi à ce qui ne s'explique pas, ou alors tout simplement à l'optimisme. Parce que ça, c'est prouvé : si tu te réveilles optimiste, tu passes une bonne journée quoi qu'il en soit. Si tu te lèves du mauvais pied, tu passes une journée de merde. 

Oui mais dans ce cas, ça relève de la psychologie. L'optimisme est un biais psychologique.

C'est surtout que derrière tout ça, la seule chose qui compte, c'est l'Amour. Pourquoi ? Parce que c'est la seule chose qui nous meut. C'est la seule chose qui nous permet de réaliser nos créations, qui nous donne la force d'avancer, l'Amour, c'est l'envie, c'est donc la volonté. C'est la seule chose qui compte, mais parfois, au contact du quotidien, il arrive qu'on l'oublie, et c'est à ce moment-là que les choses ne vont plus. Bon, "l'instinct d'Amour", c'est une fois encore une histoire de Nature, c'est un produit de l'évolution. La Nature produit des choses dingues, comme ce qu'on observe chez les éléphants, mettons : un éléphant suit sa compagne jusqu'à ce qu'elle meure, et revient ensuite chaque année au même endroit… 

 

Ah, mais en fait, tu es panthéiste.

Le panthéisme, tu dis ? Si c'est l'idée que Dieu est Nature, alors oui, à fond. 

(Suit une brève description du panthéisme)

Oui oui, c'est exactement ça ! Et voilà pourquoi je m'oppose très vigoureusement aux formes traditionnelles de la religion.

Dans cette optique, des poètes comme Rimbaud, ça doit te parler alors…

Oui, tout à fait. Ou alors tiens, pour reprendre un autre exemple, quand un enfant naît, il paraît que les premiers mois, le nourrisson ressemble au père, et que c'est ainsi que le père peut établir un lien très fort avec l'enfant, qui est naturellement très proche de la mère avant tout. Moi j'ai pu effectivement l'expérimenter avec ma propre fille, c'est vraiment renversant à quel point la nature est bien faite. Une fois de plus, ce genre de choses est tellement plus forte que ces histoires de Dieu et de Messie qu'on trouve dans la Bible… donc quitte à entrer en communion avec quelque chose, autant que ce soit avec la Nature. 

A la fin des années 90, tu as eu notoirement beaucoup de mal à affronter ta soudaine célébrité mondiale. Ca va mieux maintenant ?

Oui, parce que j'ai appris à maîtriser la célébrité. J'ai trouvé mes limites. Et aussi, lorsque j'ai pris conscience qu'il y avait certaines choses que je n'aimais pas et que je ne souhaitais pas faire, j'ai choisi de "stopper" et de maintenir ma carrière à un certain niveau, sans me compromettre pour devenir à tout prix le plus célèbre possible. Je n'ai pas cherché à monter toujours plus haut, et ça m'a permis de rester le même. J'aurais horreur d'être aussi célèbre que Lenny Kravitz ou Madonna pour ne citer qu'eux, je n'envie pas du tout leur quotidien. 

Parce que tu tiens par-dessus tout à ton indépendance ?

Parce qu'ils ne vivent pas dans la réalité. Je ne sais pas si on peut dire d'eux qu'ils ont "perdu pied" - je ne me permettrais pas un tel jugement, puisque je ne les connais pas personnellement - mais je ne veux pas être là où ils sont eux. Je ne voudrais pas particulièrement leur parler, ça ne m'intéresse pas de fréquenter leur milieu et de traîner avec eux, enfin je dis "eux", mais c'est valable pour n'importe qui évoluant dans leur monde. Par exemple, il m'est déjà arrivé de rencontrer Lenny Kravitz par hasard, je lui dis bonjour, il me dit bonjour, mais ça s'arrête là. Nous n'avons rien à nous dire, rien à faire ensemble.

La célébrité, ce n'est pas sain. Aujourd'hui, énormément de gens veulent être célèbres, mais si c'est ça, ton ambition première dans la vie, alors tu es malade. C'est une véritable maladie qui affecte les gens, que de vouloir être célèbre à tout prix ! Il suffit de voir ce que tant de personnes sont prêtes à faire pour devenir célèbres… ces gens souffrent, ils devraient consulter. 

Vaste problème, cette question de mentalité… Le sujet pourrait presque donner lieu à un débat politique à part entière. Et d'ailleurs, vu que cette problématique à l'air de te tenir à coeur, te sens-tu toi-même engagé politiquement ?

J'ai toujours eu une forte conscience de classe. Comme je l'évoquais tout à l'heure, j'ai grandi dans un véritable ghetto. J'ai toujours ressenti ce clivage entre "eux" et "nous". Là d'où je viens, on ne nous a jamais rien donné, rien du tout. Dans mon milieu… (il marque une pause) on n'en a rien à branler de la Reine. Et je suis bien content que Margaret Thatcher soit morte. Je n'ai aucun respect pour ces gens-là. Oui, ce sera toujours "eux" et "nous". L'élite, le status quo, les supers-riches versus nous. Et ça, ça fera toujours partie intégrante de ma musique, donc en un sens, que je le veuille ou non, oui, ma musique est politisée. 

Et tu as une idée de ce à quoi ta vie ressembleras quand tu seras vieux ? 

En tant qu'artiste établi, à mon avis, on a la responsabilité d'aider un nouvelle génération d'artistes à émerger, on a une responsabilité sociale vis-à-vis des futurs artistes. Moi, ce que j'aimerais faire désormais, c'est aider d'autres à percer. De participer à des projets d'entraide, des fondations pour les jeunes… Si False Idols peut me permettre de révéler de jeunes talents, alors c'est formidable.

Je pense que personnellement, je peux faire du bien à l'industrie musicale, car je ne suis pas du genre à signer un groupe parce qu'il se vendra, mais parce que j'aime profondément ce qu'il fait. J'espère que je pourrai signer des musiciens qui se seraient vus refusés ailleurs, et ainsi leur apporter des opportunités uniques. Par exemple, l'une de mes artistes, Fifi Rong (qui donne également de la voix sur False Idols, ndlr), cherchait un manager. Elle en a d'abord trouvé un qui lui a proposé "d'évoluer, en amenant sa musique à un niveau supérieur". Mais qu'est-ce qu'il y connaissait, ce type, à un "niveau musical supérieur" ? Lui, il était là dans le studio, à vouloir orienter ce qu'elle faisait musicalement… Moi, je lui ai conseillé de se tenir à l'écart de ce genre de personnes. Un manager n'a pas à être en studio avec toi ! Hélas, l'industrie musicale est bourrée à craquer de gens comme lui : des personnes qui ne connaissent rien à la musique, qui n'en ont jamais fait, mais qui passent leur temps à contrôler ce que tu fais toi. Moi, je ne me comporterais jamais comme ça, donc je pense que oui, je peux faire du bien à l'industrie musicale pour toutes les personnes qui ne veulent pas jouer à ce jeu stupide, qui ne veulent pas à tout prix sortir des singles etc. 

 

Il semblerait que tu aies vraiment un compte à régler avec l'industrie musicale…

Non, je n'ai pas de "compte à régler" proprement parler, mais je suis horripilé par la manière dont les choses se passent la plupart du temps dans ce milieu. Chez Domino, quand les albums étaient terminés, le boss du label disait "bon, maintenant c'est l'heure de déterminer de quel titre on fait un single". Sérieux, c'est quoi cette connerie de singles ? Mais enfin, on est des artistes, on n'en a rien à foutre de ce genre de trucs. Voilà précisément pourquoi j'ai envie d'aider ceux dont les majors ne voudront pas.

Quand je te parlais d'envisager l'avenir, je parlais aussi sur un plan bien plus terre-à-terre. Je me demandais entre autres comment tu envisages ton quotidien dans un futur plus ou moins proche.

Sur un plan personnel, je ne peux bien sûr pas dire de quoi le futur est fait. Mais surtout, je ne me pose pas la question, je ne sais pas, je vis ma vie au jour le jour. La seule chose que je sais faire dans la vie, c'est de la musique. Je ne sais rien faire d'autre : je n'ai aucune qualification dans quoi que ce soit d'autre, pas de diplôme valable. La musique est ma vie, et puis de toutes façons, je n'ai pas le choix !

Du coup, tu penses que tu aurais fait quoi si tu n'avais pas percé musicalement ?

J'aurais été un voyou. C'est quasiment du tout-cuit. Et pas du tout parce que je suis quelqu'un de fondamentalement mauvais - je pense tout simplement que je n'aurais pas eu le choix. Dans mon milieu d'origine, quand tu vois que tes amis qui bossent à l'usine n'arrivent même pas à payer leurs factures tandis qu'une tout autre frange de tes amis se fait l'équivalent d'un an de salaire en un petit mois d'activités criminelles, pour moi, le choix est vite vu. Je sais que je suis débrouillard, alors j'aurais sans aucun doute emprunté la voie de l'argent facile, au lieu de devoir me lever à 6h du matin pour trimer comme un chien dans un domaine qui n'offre aucun avenir, tout ça pour nourrir un système qui te maintient en esclavage. 

Ce serait donc un peu une question de déterminisme social, au final ?

Absolument. (Pensif) Et moi, je me serais engouffré dans cette voie.
 

++ Le site officiel de Tricky, où l'on peut retrouver toute l'actualité d'Adrian Thaws, tout comme télécharger gratuitement certains de ses titres.

++ Le nouvel album de Tricky, False Idols, est disponible depuis la semaine dernière sous tous formats, et peut également être écouté en intégralité sur Deezer.

  

Propos recueillis et traduits par Scae // Crédit photos : Aldo Belmonte.