Votre nouvel album va sortir début septembre (l'interview a été réalisée début juillet, ndlr), comment vivez-vous ce retour musical ?

Lionel : Pour nous, c'est vraiment une renaissance. On se détend maintenant, le disque est fait et les difficultés ont déjà été surmontées il y a un an. Il y a une nouvelle formule, un nouveau groupe, un nouvel état d'esprit... Symboliser une renaissance par une sortie de disque, c'est important pour nous.
 
Vous avez été absents pendant pratiquement 3 ans suite à un événement tragique, qu'est-ce qui vous a donné envie de continuer Girls in Hawaii ?
Lionel : C'est une question qu'on nous pose souvent, j'arrive jamais trop à y répondre. Quand ça fait 10 ans que tu fais ce métier, t'es amoureux de la musique depuis que t'es petit, c'est par là que ça doit reprendre. Tu connais le mécanisme, tu sais que tu dois prendre ta guitare, composer, ça revient vite. La vie a repris le pas.
 
Vous vous sentez toujours Girls in Hawaii ?
Antoine : On s'est posé la question à savoir si on voulait continuer sous ce nom là, si ça avait du sens. La seule manière de pouvoir répondre à la question si on avait encore envie et si on pouvait le faire, c'était d'essayer. 
 
Vous avez peur que le public vous ait oublié un peu ?
Lionel : On n'en a pas discuté entre nous, mais oui, j'en ai eu l'impression à un moment. Mais on a quand même eu besoin de faire ce disque, il y a 2 ans je n'y pensais pas du tout, plus la sortie se rapproche, plus je me pose cette question.
 
 
Le public a l'air plutôt heureux de vous retrouver...
Lionel : Oui... Evidemment c'est un plus, que tu ne fasses pas une sortie "plouf". Tu viens avec quelque chose de personnel et de difficile à exprimer par rapport à l'absence, au décès. C'est bien qu'il y ait des gens pour l'entendre.
Antoine : C'est une période d'accélération, on passe d'un truc à un autre beaucoup plus facilement. J'ai pas eu l'impression que les gens nous aient oublié, mais qu'ils soient passés à autre chose. C'est une curiosité de la part des gens, de voir ce qu'on va faire après ce qui est arrivé. 
 
Vous avez joué en Chine du 19 au 26 juin, vous aviez un public d'expats ? Comment le public chinois a-t-il reçu votre musique ?
Lionel : Il y avait des vrais Chinois. On s'était dit à un moment qu'on allait se retrouver avec beaucoup de Français et quelques Belges. Il y a eu une date où il y avait beaucoup d'expats, quand on a demandé qui était Français ou parlait français, la moitié de la salle répondait. Mais les deux autres dates étaient dans des endroits publics,  donc gratuites, il y avait beaucoup de familles, de badauds. Ils paraissaient curieux, ils applaudissaient, c'était un public proche de nous.
 
Vous avez bien mangé là-bas ?
Lionel : Oui, moi j'ai fini par un Burger King j'avoue, parce que tu manges chinois du matin au soir, c'est assez particulier. Un soir, on s'est retrouvés dans une ruelle avec plein de plats partout, plein de Chinois, plein d'enseignes lumineuses, ils te dressent vite une table et tu manges pendant une heure et demie. C'est super gai.
 
Il y a quelques années, vous aviez dit accorder plus d'importance à vos concerts dans certains pays plutôt que d'autres. C'est toujours le cas ? 
Antoine : Ah oui on a dit ça ? Dans quels pays ?
 
La France, l'Italie et l'Allemagne.
Lionel : Là où il y a de l'argent, donc on ne fait plus l'Italie... (rires)
Antoine : On n'accorde pas plus d'importance à nos concerts en France, c'est qu'on en a fait beaucoup plus, et que la promo de l'album et les tournées ont été plus importantes en France, en Belgique ou en Suisse. On y a passé beaucoup de temps en fait, le reste des pays c'est quelque chose d'exotique pour nous. C'est hyper gai de rencontrer d'autres publics, d'aller plus loin, plus au sud, plus au nord. C'est un à-côté, il y a une tournée sur laquelle le groupe vit vraiment, où il y a plus de gens, et le noyau c'est France, Belgique, Allemagne, Suisse, Italie.
Lionel : On prend tout ce qu'on peut prendre en plus, on a fait la Chine, l'Islande. C'est gai de sortir des petits circuits, c'est quand même notre troisième tournée, on essaye de garder un peu de fraîcheur.
 
 
Pour ce retour, vous avez laissé Tchad Blake s'occuper du mixage, pourquoi l'avez-vous choisi et comment s’est produit la rencontre ?
Antoine : Très bien, c'est notre éditeur qui nous a proposé de bosser avec lui, c'était notre choix numéro un et il fallait voir s'il acceptait. Il aimait bien les morceaux et a accepté de le mixer. Il travaille d'une manière assez particulière, il ne se déplace plus beaucoup, il habite au Pays de Galles en plein milieu de nulle part. Il reçoit les morceaux par internet, il les mixe, et il les renvoie. Pendant tout un temps on ne l'a jamais vu, il ne répondait pas trop à nos mails, il n'avait pas spécialement envie de nous parler (rires). Ca fait 30 ou 40 ans qu'il mixe pour plein de groupes, il a dû avoir plein d'histoires avec des gens chiants, des artistes jamais contents, il a vraiment mis en place une manière de travailler où si tu viens chez lui c'est que tu aimes son boulot, et comme son boulot a quand même un prix, ça te coûte cher, donc c'est que tu le veux vraiment. Il envoie une première version du mix, tu écoutes et peux faire des corrections, mais une fois, pas deux, après il faut payer en plus.
Lionel : C'est dissuasif (rires).
Antoine : C'était un peu à prendre ou à laisser, et nous, l'univers nous plaisait à mort. Y'avait plein de petits trucs, mais on s'est dit que pour une fois, on va pas le faire chier et on va pas se faire chier nous-même à essayer de corriger des mini-détails infimes. On a voulu laisser Tchad Blake plus libre. Et finalement on a décidé d'aller le rencontrer une fois sur la fin.
Lionel : On a pretexté quelques petits changements à faire.
 
Du coup vous avez pu apprendre quelques petites choses de lui ?
Antoine : En tant que musicien, il nous a juste expliqué des choses assez intéressantes, que nous prenions plaisir à écouter, sur des groupes qu'on aime bien. 
Lionel : C'est marrant, évidemment on pose toujours des questions sur des personnes avec lesquelles il a travaillé, comme Tom Waits... Et il nous a dit que notre musique lui faisait penser aux Pink Floyd.
 
Ah bon ?
Lionel : Parce qu'on lui a demandé, il a dû vite trouver un truc (rires).
 
Votre EP Misses est d'abord sorti en vinyles numérotés, donc collector. Vous êtes fan du format vinyle ?
Antoine : Ouais, c'était une proposition du label Naïve, qui nous a proposé de participer au Record Store Day, l'opération nous a beaucoup plu. C'était chouette de revenir dans ce cadre là, avec un objet limité. On voulait pas spécialement revenir directement avec un disque, on avait envie juste quelques mois avant de lâcher un morceau. Et puis on est assez fans du vinyle, de pouvoir mettre des faces B, des morceaux qui ne se trouvent pas sur un disque où l'on est censé garder que le meilleur. Quand on était ados on était fans des groupes qui sortaient leurs faces B, c'est une mine d'or.
Lionel : Tu te rends compte que le groupe, à côté de son catalogue officiel, il a plein de super chansons. Il y a vraiment un truc myhtologique qui tourne autour des faces B pour un fan de musique.
Antoine : Il y a des morceaux moins travaillés, moins sérieux, qui vont un peu dans tous les sens. Et le fait que ce soit un vinyle, limité à  1000 exemplaires ça enlève de la pression, c'est pas l'album officiel que tu sors, chroniqué, ça permet de plus se lâcher. 
 
Vous pensez qu'il va se vendre cher d'ici plusieurs années ?
Antoine : On en a gardé 100 pour notre retraite (rires). Non, je ne sais pas, il nous en reste un peu.
Lionel : Je pense pas qu'il va prendre beaucoup de valeur.
 
 
 
Sur l'EP, là où règne le calme et une ambiance cotonneuse, vous avez décidé de glisser un remix électro du morceau Misses. Un peu déroutant comme choix, non ?
Antoine : L'idée c'était de bien expliquer que ce n'est pas vraiment un EP, c'est un single d'un morceau, sur lequel on joignait des faces B, on voulait faire comprendre que le principal morceau de cette sortie était Misses. Donc on avait envie d'un remix du morceau sur la face A, et deux faces B derrière. On a demandé à quelques personnes de remixer le morceau, on a reçu pas mal de propositions, beaucoup étaient très sages et très classiques. On a demandé à un musicien Liégeois, Cupp Cave, qu'on connait et qu'on aime vraiment beaucoup, avec une règle : reprendre des éléments de la chanson et faire un morceau/remix qui ne ressemble pas du tout à l'original.
Lionel : On a beaucoup de retours très mitigés. Il y a 9 personnes sur 10 qui ne comprennent pas ce qu'on a foutu (rires). En Angleterre, il y a une critique qui a écrit que le morceau électro était super et qu'elle trouvait dommage que le single ne soit pas aussi chouette. En tout cas, ça montre bien qu'on a envie de se faire plaisir.
 
Vous avez demandé à des gens connus de s'occuper du remix ?
Antoine : On pensait demander à Vitalic pendant un moment, mais on avait qu'une semaine pour le faire donc...
 
Vous comptez succomber au phénomène électro sur votre prochain album ?
Non, pas vraiment, mais le travail du disque a été un peu plus dans ce sens-là. On en a parlé l'autre jour en interview avec Daniel (le bassiste) : il y a quinze - vingt ans, les styles musicaux étaient vraiment séparés, mais maintenant, avec l'utilisation presque permanente de machines, la musique pop ou rock devient facilement un hybride et accueille des sons électros.
 
Vos groupes electro actuels préférés ?
Antoine : Boards of Canada.
Lionel : Moi c'est Cupp Cave que j'ai écouté en boucle.
 
 
La scène musicale belge se porte bien en ce moment ?
Antoine : Ouais ouais, y'a une recrudescence du côté flamand. Il y a un ou deux super chouettes groupes flamands qui marchent bien ici, comme Balthazar ou Brains.
 
Ca fait plus de 10 ans que vous avez commencé Girls in Hawaii, vous avez toujours la même approche de la musique ou ça évolue avec la pratique et l'âge ?
Lionel : La musique a forcément évolué, les teintes sont toujours les mêmes, en revanche la façon de l'aborder et de la faire est différente. On apprend à faire confiance aux gens autour de nous - avant, on décidait de tout faire. Ce n'est pas forcément viable sur la durée je crois, ça nous permet d'examiner ça à plus long terme maintenant. Parce qu'il y a toujours un moment où tu te sens un petit peu au bout de tes idées, et en fait, quand tu commences à les exposer à d'autres gens, à leur demander leur avis, tu te rends compte que tu repars sur plein d'autres idées ; la présence d'autrui est donc nécessaire pour exciter ces idées nouvelles. Et musicalement on nous dit souvent que c'est plus mature, il y a moins ce côté "bubble-gum" qu'on avait avant, c'est plus adulte.
Antoine : Forcément, un disque qui vient après un événement particulier, la teinte du disque en est empreinte. On ne voulait pas faire quelque chose de glauque, on avait envie de moments sombres mais lumineux aussi parfois, en utilisant beaucoup de claviers, des choses un peu planantes, certaines envolées aussi. Faire un disque pour nous maintenant, c'est moins s'isoler pendant deux ans mais plutôt s'entourer des gens intéressants et se mettre dans un contexte qui fait que les choses se créent avec plusieurs énergies.
 
Les filles à Hawaii, c'est un fantasme, ou vous avez déjà pratiqué ?
Antoine : Pratiqué ?!
Lionel : Jamais. Je n'ai jamais mis les pieds là-bas et je n'ai jamais rencontré une Hawaïenne de ma vie.
Antoine : Je n'y suis jamais allé. En fait, notre fantasme n'est pas de rencontrer une fille à Hawaii mais d'être une fille à Hawaii. 
 
++ Everest, le nouvel album du groupe, est sorti le 2 septembre. Disponible sur iTunes. Le concert du Trianon le 20 novembre est complète mais le groupe sera en concert à l'Olympia le 18 mars.
 
 
Alexandra Gérard.