Récemment, j’étais avec un ami à une soirée remplie d’étrangers. On s’est amusé à compiler les clichés sur les français. Si vous deviez en citer un, ce serait quoi ?
Max Bloom : Les Français sont géniaux : leurs croissants sont tout simplement délicieux. Le steak tartare aussi, j’ai eu droit à ma première fois hier. C’était génial.

Les Français aiment bien se plaindre d’eux-mêmes. On dit souvent qu’on est un mauvais public en concert, de rock notamment. C’est vrai ?  J’ai remarqué que vous n’aviez aucune date française prévue pour l’instant.

Max Bloom : A vrai dire, on a une date à Paris. C’est un secret show le 29 septembre, il n’a pas encore été annoncé… Par rapport au public, les gens disent la même chose sur Londres. On dit que les gens y restent les bras croisés et qu’ils ne sont pas aussi excités que dans d’autres pays. Mais à vrai dire, je m’en fiche un peu. Je pense qu’on peut montrer son excitation de façons différentes. Je suis resté tranquille durant certains des meilleurs concerts de ma vie, à regarder et écouter : je ne ressens pas le besoin de sauter partout, je ne crois pas que ce soit le signe ultime d’un bon moment. Si les gens veulent le faire, c’est super, mais l’important est qu’ils prennent du plaisir à ce concert : ce serait jouer à l’enfant gâté de faire la fine bouche parce qu’ils ne sautent pas comme des fous. Ces gens viennent pour nous voir, on est à Paris - ou n’importe où dans le monde - et ces gens sont venus pour nous voir. C’est ça, l’important.


Jonny vient du New Jersey, Marika vient du Japon, et vous deux, vous venez de Londres. Ce serait marrant que vous balanciez un ou deux clichés sur le pays d’origine de chacun d’entre vous.

Max Bloom : En ce qui nous concerne, on adore vraiment le thé - je crois qu’en ce sens, on remplit donc notre devoir d’Anglais. Jonny est un joueur et un fan de hockey sur glace, et ça aussi, je crois que ça correspond bien au stéréotype.

Et rien pour Marika à propos du Japon?
Max Bloom : Euh... (se tournant vers Ed Hayes)
Ed Hayes : (Rires gênés) Je viens d'intégrer le groupe, je ne peux pas me faire des ennemis d’emblée !

Décrivez nous votre groupe, la façon dont vous fonctionnez ensemble, puis votre musique en elle-même.
Max Bloom : On est quatre individus qui aiment s’éclater, clairement. Le processus est en général celui-là : j’écris et compose une démo, puis on apprend à la jouer en groupe. En général, la chanson évolue au fur et à mesure qu’on la joue, et le résultat s’avère différent de ce que j’avais en tête en amenant le morceau aux autres. Même après cela, le format n’est pas impérissable, il se peut qu’il change à nouveau avec le temps. Quant à décrire notre musique elle-même, c’est vraiment un domaine dans lequel je suis loin d’exceller. En général, lorsqu’on me demande quelle musique je joue, je réponds simplement : «du rock», ou éventuellement «de l’indie-rock». C’est difficile de définir notre musique d’un point de vue extérieur.

Vous avez entendu le morceau Yuck de 2 Chainz & Lil' Wayne?
Max Bloom : (Rires) A vrai dire non, on a vu ça tous les deux, mais on ne l’a pas écouté.

Aujourd'hui, tout le monde semble écouter du hip-hop. Pas vous?
Max Bloom : Non, en effet, c’est une chose à côté de laquelle on passe, je crois. Je n’ai vraiment pas l’habitude d’écouter ce genre de musique, j’ai l’habitude de la musique instrumentale, dans laquelle les lyrics n’ont pas tant d’importance. Mais j’ai essayé d’en écouter un peu ; je suis assez attiré par ce côté hypnotique, répétitif. J’ai trouvé que le dernier morceau d'Earl Sweatshirt avec Frank Ocean était très bon, par exemple. Je suis sûr qu’il y a plein de choses très bien. 

Max Bloom & Daniel Blumberg jouaient déjà ensemble dans Cajun Dance Party, puis dans Yuck. Le départ de Daniel signifie-t-il la fin d’une époque ? Ou peut-on imaginer un jour un nouveau projet estampillé Bloom & Blumberg ?
Max Bloom : (Hésitant) Je ne peux pas vraiment savoir pour l’instant, c’est très difficile pour moi de répondre à cette question. Daniel se consacre pleinement à son projet solo pour le moment, c’est la seule chose qu’il souhaite faire, donc je ne peux pas donner de répondre concrète. Mais, ouais, je ne sais pas ce qui peut se passer à l’avenir, et c’est une éventualité à laquelle je ne suis vraiment pas du tout fermé.

Rebirth et Middle Sea sont beaucoup plus dynamiques que l’album précédent, le son est plus dense, plus téméraire : y a-t-il eu un changement dans le processus de composition ?
Max Bloom : Oui, l’album a été enregistré différemment. Je n’ai pas vraiment changé ma propre façon de faire les choses, mais il a été intégralement enregistré en studio, et non chez mes parents. On a eu beaucoup plus d’espace et de temps, on a pu prendre le temps d’apprendre à vraiment maîtriser notre matériel - un matériel qu’on a d’ailleurs énormément enrichi. Le premier album, c’était une histoire de guitares-basse-batterie sur GarageBand. Là, on avait beaucoup plus d’instruments sur lesquels jouer, plus de boutons à trifouiller. On a pu se permettre d’expérimenter beaucoup plus.

Ce sont aussi les deux chansons les plus tumultueuses de l’album, qui est finalement assez calme. Pourquoi avoir choisi celles-là en particulier ?
Max Bloom : Pour moi, Rebirth était en quelque sorte une déclaration. En effet, c'est une chanson très particulière au sein de l’album... peut être qu'avec elle, ce que je souhaitais, c'était surprendre les gens. L'ensemble est assez différent de l’ancien album, et par rapport à ce dernier, ce titre apparaît aussi comme très spécial. J’ai un peu voulu prendre les gens de court, ou à revers. Quand à Middle Sea, j’ai l’impression qu’elle ressemble plus à nos anciennes compos que Rebirth. Je voulais que les gens l’entendent tout simplement parce que j’adore cette chanson, je la trouve très excitante, et c’est exactement ce que je veux que les gens écoutent avant la sortie de l’album.  

Qui écrit les chansons ? Les paroles du premier album étaient très autocentrées (solitude, mal de vivre, etc.). Les nouvelles semblent évoquer une histoire d’amour. Il y a une volonté de changement derrière ça? 
Max Bloom : Je crois que je n’ai pas vraiment réfléchi en des termes de «message» ou de quoi que ce soit - je crois que je n’ai simplement pas du tout réfléchi. Il s'agissait purement de quelque chose de personnel. Je n’ai pas pensé au premier album et à ce qu’on écrivait alors. J’ai juste écrit ce que j’avais sur le cœur à ce moment-là.

Quelles sont vos chansons d'amour préférées?
Max Bloom : Attends, j’en ai une en ce moment, elle est géniale. Comment elle s’appelle ? Attends, je vais regarder dans mon iPod.
Ed Hayes: I Want To Hold Your Hand des Beatles n'est pas mal du tout dans le genre.
Max Bloom: I Live For You de George Harrison. C’est ça, ma chanson d’amour préférée.

Vous avez travaillé avec Chris Coady, producteur star de la scène underground US (Smith Westerns, GGD, Beach House, TV On The Radio…). Quelle a été son influence ?
Max Bloom : Il m’a appris énormément, pas directement, mais juste en le regardant faire des trucs. Il utilisait finalement assez peu l’ordinateur, et passait beaucoup de temps sur l’analogique - les pédales de guitare par exemple - à tourner des boutons dans tous les sens. Donc il a laissé une empreinte forte sur le son de l’album. C’était une personne très fun et on s’est vraiment liés d’amitié. J’ai passé deux mois avec lui, plus de douze heures par jour. C’est comme s’il était devenu mon meilleur pote d’un coup. C’était bizarre, je crois que c’était une période spéciale pour lui également, bien qu’il enregistre des albums à la pelle. Ca fait drôle de ne plus se voir après ça, parce que je suis à Londres et lui à New-York. Quand Chris enregistre, il devient un membre du groupe. Il peut tout enregistrer, il a énormément de savoir et de savoir-faire, c’est un genre de génie. C’était un hacker auparavant, donc il est hyper-doué dans toutes les technologies. Mais c’est aussi quelqu’un qui s’adapte énormément, il a vraiment fait partie du groupe durant ces deux mois. Il n'était pas dirigiste, il ne nous disait pas quoi faire, on travaillait tous ensemble dans la même optique. Et surtout, surtout c’était un mec vraiment cool et sympa.

Le nouvel album a été enregistré au Dreamland Recording Studios, un studio dans une église à l’écart de la civilisation. Après le départ de votre leader, ça a été une expérience qui vous a ressoudé en tant que groupe ? Ça se ressent dans le disque ?  On parlait tout à l’heure de la densité du son des premiers extraits...
Max Bloom : Oui, je pense. Même si c’est un énorme cliché, cette période était caractérisée par des "montagnes russes émotionnelles". On a annoncé que Daniel s’en allait, et le jour d’après, on partait aux Etats-Unis. C’était quelque chose d’énorme pour nous de faire face au départ de Daniel et de devoir l’annoncer. Se couper de la civilisation à ce moment-là, c’était vraiment ce dont on avait besoin – être seuls entre nous, loin des autres. Cette période là, c’était vraiment quelque chose... on a dû se soutenir les uns les autres. Si on n’avait pas eu cette opportunité, les choses auraient été plus compliquées.

En écoutant votre disque, j’ai l’impression qu’il y a une sorte de déclic autour de Somewhere. La fin de l’album est très pop, apaisée, et laisse énormément de place au songwriting et au chant. Ca fait très crooner moderne. Est-ce que le disque a été conçu comme un album-concept ?
Max Bloom : En fait, il n’y avait pas vraiment de concept avant l’album. C’était plutôt une idée globale qui a émergé après une ou deux chansons. Ce n’était pas vraiment intellectualisé, c’était plus une vibe, une atmosphère globale que je voulais insuffler au disque. Et puis je voulais un album-fleuve, aussi.

C’est aussi la fin de votre ère entièrement Do It Yourself
Max Bloom : En fait, je ne suis pas sûr que ce soit vrai que ce soit la fin de notre période DIY. Je considère tout à fait la possibilité d’y revenir un jour. Mais j’avais vraiment la sensation qu’il fallait qu’on enregistre cet album en studio. Je voulais un producteur pour cet album particulier qui correspondait à cette période particulière. Comme ça, je pouvais me consacrer pleinement à d’autres choses. Evidemment que je m’impliquais dans l’enregistrement, mais je pouvais me délester de certaines responsabilités. Le groupe pouvait ainsi expérimenter, jouer et ne pas se restreindre. L’autoproduction est quelque chose que j’aime, mais c’est aussi particulièrement stressant. On n’a pas l’habitude d’être en studio : Yuck, c’est basé sur nous, "nous enregistrant nous-mêmes". On a un son qui nous est propre, et on a fait un album avec. Mais je voulais faire quelque chose de différent. Ce n’était pas évident au début de donner le contrôle à quelqu’un d’autre, et aussi de lui laisser avoir une certaine influence. Cela nous mettait une certaine pression de nous dire que l’opinion d’autres personnes allait jouer sur notre album. Mais on a fait des compromis, les producteurs aussi, et on a eu ce qu’on voulait à la fin. Et l’important était là : avoir une production derrière nous, c’était aussi de la créativité en plus, et ceci nous a finalement aidé. Je crois que je n’aurais pas été satisfait d’un autre disque autoproduit chez mes parents. Je voulais avancer et progresser.

Max, est-ce difficile de devenir le frontman ? Tu es reconnu par les fans du groupe, mais Daniel avait ce charisme d’artiste un peu foutraque (dessins, etc.) alors que tu t’es toujours tenu bien plus en retrait.
Max Bloom : Je ne me vois pas vraiment comme un leader, mais je crois que je vais me mettre à beaucoup plus le ressentir en concert. C’est quelque chose qui m’excite beaucoup, de voir comment ça va se passer. Je pense que je vais m’éclater, même s’il y a certaines barrières psychologiques que je vais devoir dépasser. Chanter, c’était déjà beaucoup de pression. Même si je chantais un peu sur le premier album, ça n’avait rien à voir avec ce sentiment. Je crois que tu dois apprendre à utiliser ta voix, exactement comme avec n’importe quel instrument. Ca prend du temps, tu dois t’améliorer... et prendre confiance en soi prend du temps également.

Dans le passé, vous avez fait des clips à l’esthétique marquante (et parfois nsfw). Dans le dernier clip de son nouveau projet, Hebronix, Daniel est à l’écran avec Sonja Kinski et Stacy Martin, deux actrices/mannequins. Mais vous, vous avez décidé de dévoiler les deux premiers extraits du nouvel album de Yuck dans des vidéos hyper-discrètes (le nom YUCK et quelques vagues effets expérimentaux). Pourquoi ?
Max Bloom : A vrai dire, je voulais que les gens se concentrent sur la musique, pour commencer. On vient de faire une vraie vidéo pour Middle Sea qui est géniale, mais je ne voulais pas donner de vidéo tout de suite qui puisse trop tôt dévier l’attention de la musique elle-même. C’est un ami qui a fait les premières vidéos : il filme l’écran de son ordinateur portable, on voit les pixels, etc. Je trouve qu’il a très bien géré tout ça. Ca donne quelque chose qui te plonge dans la musique plus qu’elle ne t’en détourne.

Il y a une comparaison que je n’ai jamais lue nulle part et qui m’est tombée dessus en réécoutant votre album, c’est Girls. Eux aussi jouaient sur un tiraillement entre guitares aux reverbs soniques et un certain romantisme pop. Le leader Christopher Owens a également quitté son groupe pour mener un projet solo plus personnel. C’est une comparaison qui vous interpelle ?
Max Bloom : J’adorais Girls, on a fait une tournée ensemble en Australie. On se connait donc un peu. Je comprends pourquoi les gens peuvent nous comparer, même si je ne peux pas écouter Yuck en me disant «tiens, ça sonne comme Girls». Mais je crois qu’on m’a déjà fait cette comparaison, et je me suis dit «bon, si c’est le cas, ce n’est pas la pire comparaison possible !». (Rires)

J’ai lu quelque part que lorsque votre batteur Jonny a rencontré Daniel pour la première fois, il portait un t-shirt Animal Collective. Max, tu es dans le rock depuis des années. Si vous deviez changer complètement d’orientation musicale, dans quoi verseriez-vous ?
Max Bloom : Je crois que peu importe le style que j’adopterais, j’essaierais de faire quelque chose que les gens n'ont jamais entendu dans ce genre.
Ed Hayes : On a déjà parlé de musiques de films, aussi.
Max Bloom : Exact, c’est quelque chose qui nous brancherait beaucoup.

Et pas de hard rock, alors ? (Ed Hayes porte un t-shirt Iron Maiden, ndlr)
Ed Hayes : Haha, non, ça c’est juste une relique de ma jeunesse.  

Pour finir, ça veut dire quoi Yuck ?
Max Bloom : Ça veut dire… ça ne veut rien dire ! (Rires) Je vais te dire un truc. Je crois qu’un nom de groupe que tu peux expliquer n’est pas un bon nom de groupe. Quand on a choisi Yuck, c’était juste parce que le nom nous faisait marrer. Je crois que si tu demandais aux Beatles, «pourquoi les Beatles ?», leur réponse serait beaucoup plus ennuyeuse que leur musique.

 

++ Le site officiel et la page Facebook de Yuck.
++ Le nouvel album de Yuck, Glow and Behold, sort le 7 octobre chez Caroline/Universal.

 

Robin Korda.