Jagwar Ma, ça veut dire quoi ce nom ?

Jono Ma : C’est un peu une créature mythologique qu’on a inventée, puisque «Ma» signifie «cheval» en chinois. A vrai dire, on aime juste la façon dont ce nom sonne. Un jour, un ami nous a offert une photographie de jaguar ; Gab et moi, on a tous les deux une Fender Jaguar, et Jack, qui assure la basse et certains chœurs, conduit une Jaguar. On n’a pas eu à chercher longtemps, en fait.

 

Vous avez buzzé d’une façon virale avec Come Save Me puis The Throw, qui ont hyper bien tourné sur les blogs. Internet et la nouvelle façon de consommer la musique que ça implique, c’est un truc qui vous plait ? Ou vous êtes plutôt des nostalgiques du vinyle et des cassettes passées sous le blouson ?

Gabriel Winterfield : Tout est bon, je pense.

Jono Ma: Je pense qu’Internet rend service à la fois aux artistes et aux mélomanes. C’est sûr qu'il est difficile de soutenir que la musique numérisée et les mp3 ont la même qualité sonore que les vinyles, mais de toute évidence, l’accessibilité et la liberté dont on jouit sur Internet pour découvrir toutes sortes de musiques obscures sont plus grandes qu’elles n’ont jamais été. Même si c’est vrai que parfois, on a l’impression que la musique perd un peu de sa valeur lorsqu’elle devient vraiment trop accessible.

 

Je parle d’internet parce que votre musique semble couvrir des inspirations ultra-différentes, des inspirations que le net vous a sûrement aidés à ingurgiter, non ?

Jono Ma: A nos débuts, l'un de nos potes nous a décrits comme «les Beatles du Berghain». On a trouvé que c’était une métaphore sympa. On adore vraiment les mélodies mémorables, et les Beatles sont le plus grand groupe de l’Histoire dans le domaine, donc toute comparaison à eux est la bienvenue. Mais on fait aussi quelque chose de beaucoup plus moderne, avec des éléments de dance-music électronique, et le Berghain est peut-être le meilleur club du monde. Quand j’y repense, c’était une comparaison assez flatteuse, en fait. (Sourire)

Jack Freeman: Il y a aussi un manager qui nous a vus en Angleterre et qui avait dit un truc marrant. Il comparait le jeu de Gab aux Monkees. Puis il a réfléchi et a dit : Non, en fait, c’est comme si King Tubby faisait une reprise de Hey Hey, We're The Monkees.

 

 

Midnight Juggernauts, Tame Impala : il y a un vrai «son» australien qui s’est développé et s’impose désormais mondialement. Vous pensez faire partie d’une scène ? Votre musique est-elle marquée par une «Aussie touch» ?

Gabriel Winterfield : Ouais, en fait, on est un peu le mélange parfait de Midnight Juggernauts et de Tame Impala !

Jono Ma : A vrai dire, j’ai l’impression que ce n’est pas quelque chose dont on était spécialement conscients à l’époque, quand on était juste à Sydney. Maintenant qu’on voyage et que les gens nous en parlent, on se rend compte de cette scène qui est passionnante. Pas seulement de Sydney, mais aussi de Melbourne et de Perth, puisque Canyons et Tame Impala viennent de là-bas. Il y a vraiment de la bonne musique qui vient d’Australie et on espère faire partie de cette mouvance là, oui. Il y a aussi des groupes qu’on connait personnellement, puisque le batteur des Midnight Juggernauts, Daniel Stricker, jouait auparavant dans mon ancien groupe, Los Valentinos. D’ailleurs, les Midnight Juggernauts sont venus nous voir quelques semaines au studio où nous enregistrions, en France.

 

Dans votre musique, on sent un tiraillement entre la beauté de la composition (avec des chants qui versent quasiment dans la sunshine-pop) et l’appel d’un groove assez club (où sur Four notamment, le rythme se fait presque minimal). Qu’est ce qui vous importe le plus ? L’émotion ou faire bouger les foules ?

Jono Ma : Ce sont deux choses qui nous importent autant l’une que l’autre. C’est un peu notre mission, de faire danser, mais aussi de faire ressentir quelque chose. Il y a beaucoup de musique dansante vide d’émotion, et c’est quelque chose qu’on souhaite absolument éviter.

Gabriel Winterfield : Il s'agit aussi de quelque chose de personnel. On a essayé de donner une voix, une personnalité à notre disque. Le fait que le titre Four figure sur notre album aux côtés d'autres chansons très différentes prouve que la musique électronique occupe une place certaine au sein de l’album, mais aussi que ce disque ne peut pas se résumer à sa seule facette électro. Et ce même si cette chanson en particulier est, émotionnellement parlant, peut-être la plus basique de l’album.  

 

On pourrait imaginer un EP ou un album de remixes de Jagwar Ma par Jagwar Ma, comme les Daft Punk s’apprêtent à en sortir un ?

Jono Ma : Ouais, tout à fait. Probablement pas sur cet album, puisqu’on a déjà une poignée de remixes, notamment les cinq de The Time & Space Machine, mais aussi quelques autres qui arriveront bientôt. Je pense qu’on n’a pas envie d’user encore et encore le même album avec un tas de remixes, mais carrément, oui, pour un prochain album, c’est quelque chose qui pourrait nous intéresser, de déconstruire et reconstruire les morceaux.

Gabriel Winterfield : Au niveau créatif, on a envie d’avancer, plutôt que d’être fixé sur le passé. Il s'agit ici de chansons qu’on a écrites il y a désormais pas mal de temps.

 

 

Les sonorités électroniques de l’album rendent vraiment bien. Vous êtes des inconditionnels de l’analogique ?

Jono Ma : Ouais. Tous les sons de l’album finissent par passer dans un ordinateur. Mais on a tout enregistré à travers des pré-amplis des années soixante, on est vraiment dans le vintage, on est amoureux du matériel analogique : TR-808, MPC-60, MS-20’s… Bref, on est fans de machines qui précèdent les années quatre-vingt dix. Idem pour les guitares. On adore cet équipement venu du passé et qui résiste au temps. Même si, encore une fois, tout finit sur l’ordinateur et qu’on profite des avantages du monde numérique, le fait de pouvoir manipuler et rajouter des effets sur des choses qu’on a déjà enregistrées au préalable compte beaucoup pour nous. 

 

Comment fonctionne votre duo ? Est-ce parce que chacun d'entre vous apporte une culture différente que vos morceaux entremêlent comme ça pop et dance music ?

Jono Ma : Je ne pense pas que ça se conçoive en noir et blanc, genre "l’un n’écoute que de la pop et l’autre de la musique électronique". On adore tous les deux chacun de ces genres. Je suis probablement sûrement un peu plus attiré par le dancefloor que Gab', et lui est un peu plus versé dans le songwriting.

Gabriel Winterfield : En fait, il s'agit un peu de cette culture Internet dont on parlait tout à l’heure. Ca n’a plus de sens de dire "je n’écoute que du punk", ou du goth, ou je ne sais quoi. Même si, plus jeune, j’étais attiré par les Mods et que je suis sûrement passé par une période un peu punk par la suite, je me suis rendu compte à quel point on pouvait s’ouvrir aujourd’hui.

Jono Ma : Il y a du bon dans tout, en fin de compte.

 

Avec vos deux premiers singles, on vous comparait tout le temps aux Stone Roses et à un tas de vieux trucs. Deux ans se sont écoulés depuis Come Save Me, et certains morceaux de votre album sonnent beaucoup plus modernes. Ces morceaux sont plus récents ? Est-ce une volonté d’émancipation ou une évolution naturelle ?

Jono Ma : Je ne pense pas qu’on ait beaucoup changé dans notre manière de faire avec le temps.

Gabriel Winterfield : D’ailleurs, les singles ne sont pas vraiment sortis de manière chronologique. 

Jono Ma : Ouais, par exemple, la chanson What Love a été écrite au même moment que Come Save Me – c’était sa face B. Donc, même s'il est clair que le début de Come Save Me possède un son très sixties, l’autre face du disque sonnait déjà bien plus moderne. C’est juste une histoire de feeling distinct selon chaque chanson.   

 

 

Donc impossible de savoir si le futur de Jagwar Ma sera plus pop ou plus dansant ?

Gabriel Winterfield : Non, et on ne veut surtout pas choisir. Dans le fond, quelle est vraiment la différence ? Comment est-ce que tu décrirais la musique de Daft Punk aujourd’hui, dance ou pop ? Ou Katy Perry ?

Jono Ma : Je pense qu’on aime tous les deux la pop, la musique qui relie les gens, mais on aime aussi la musique électronique deep et abstraite. Donc si on arrive à continuer de se nourrir autant de l’une que de l’autre, on va le plus possible perséverer dans cette voie.

Gabriel Winterfield : On a autant besoin de l’une que de l’autre. C’est comme nous demander si demain on veut déjeuner ou dîner. Wow mec, les deux j’espère !

 

On sent quand même toujours beaucoup d’admiration pour les signatures dans votre album. Noel Gallagher lui-même a vanté les mérites de votre musique. C’est quelque chose dont vous êtes fiers ? Il vous a contactés personnellement ?

Jono Ma : Non, on n’a pas eu de contact direct avec lui. C’est une information de seconde main, probablement même de quatrième. Mais c’était hyper-flatteur de sa part. Jack et Gab sont tous les deux de grands fans d’Oasis, donc ça signifiait énormément pour nous qu’un type de cette envergure adore notre musique. On a ressenti la même chose avec Karl Hyde, du groupe Underworld. Il a entendu un de nos enregistrements sur la radio BBC et il a également réagi très positivement. C’était énorme, pour moi qui suis probablement encore plus fan d'Underworld que d'Oasis. Ce genre de retour fait vraiment plaisir à entendre.

 

Dave Ma, le frère de Jono, réalise tous les clips de Foals depuis leur création. C’est également lui qui s’est chargé des vôtres ?

Jono Ma : Non, il n’a fait aucune de nos vidéos. J’ai co-réalisé la première et j’ai apporté les idées de la deuxième (qu’on a faite avec un ami de Sydney). Notre prochain clip est réalisé par un type qui vient de Londres. L’idée de travailler avec Dave Ma est excitante, mais aussi un peu terrifiante puisqu’il est mon frère - et mon grand frère en plus ! Sachant que j’aime m’impliquer dans les clips, ça pourrait être un peu… tendu. Il a un style vraiment distinctif, et je pense qu’un jour, une chanson viendra, où l’on se dira «celle-là, il faut que Dave travaille dessus».

 

 

Jono, tu as travaillé avec les Foals en tant que producteur. J’imagine que c’est ton frère qui vous a présentés ? Tu peux nous parler un peu plus de cette expérience ?

Jono Ma : Oui, tout à fait, c'est mon frère est à l’origine de cette collaboration. Il s'agissait de pré-production, la fin de l'album a été confiée a Flood et Alan Moulder, qui sont sûrement les meilleurs producteurs sur Terre actuellement. Je pense donc que mon rôle n’a pas été exactement… essentiel. (Sourire) Mais au début de l’enregistrement, ils sont venus en Australie et on a passé un peu moins de trois semaines au studio ensemble. Ce qui veut dire que j'étais présent au moment où émergeaient les chansons et les idées ; ils étaient assez inexpérimentés en ce qui concernait les synthétiseurs modulaires, donc je peux au moins me vanter de les avoir initiés à ce domaine précis.

 

Il y a des artistes avec qui vous vous verriez collaborer, en tant que Jagwar Ma ?

Jono Ma : Oui, carrément. On a mixé Howlin avec Ewan Pearson, qui est un producteur basé à Berlin. Il fut un super mixeur, mais il a été question de terminer avec Philippe Zdar. J’ai été à son studio, ici, à Paris : c’était absolument incroyable, il possède une collection prodigieuse de synthés d’anthologie. On adorerait travailler avec lui.

 

Dernière question : vous pouvez nous parler un peu de la pochette de Howlin ?

Jono Ma : C’est mon frère qui l’a faite. Avant d’être réalisateur de films, il était photographe. On a donc donné notre disque à Dave et à un autre ami qui est graphiste. On avait donné quelques indications sur ce qu’on voulait, puis on les a laissés s’imprégner de l’ambiance de l’album en leur faisant confiance. Ils nous ont finalement présenté plusieurs essais, mais cette photo-là nous a vraiment tapé tout de suite dans l’œil… Ca fait un peu bizarre, là, après avoir dit que ce serait tendu de travailler avec mon frère ! Non ?

 

 

++ La page Facebook et le compte SoundCloud de Jagwar Ma. Sorti chez Marathon Artists, leur album Howlin est disponible depuis le 7 juin dernier.
++ Le 2 novembre prochain, Jagwar Ma est à l'affiche du festival Pitchfork, à la Grande Halle de la Villette à Paris.

 

 

Robin Korda.