La première chose qui frappe à l'écoute de ton album, c’est le contraste avec Paralytic Stalks. Alors que ton album précédent laissait une grande place aux expérimentations sonores, celui-ci fait la part belle à un songwriting plus resserré. On se croirait au début des années soixante-dix. Quelles ont été tes influences pendant l’écriture du disque ?

Kevin Barnes : Le Dylan des années soixante, soixante-dix, beaucoup, les Stones de la même période, le Grateful Dead du début des années soixante-dix, Neil Young, Leonard Cohen… des gens comme ça.

 

C’est donc la fin de ta période Prince / George Clinton / nu-disco qui avait démarré – je pense – juste après Skeletal Lamping ?

Je ne suis pas sûr que c’en soit la fin, mais oui, je voulais faire quelque chose de différent cette fois. Explorer d’autres régions. J’ai vraiment pris beaucoup de plaisir durant cette ère R&B et soul – d’ailleurs, je pense que ce sont des influences qui demeurent encore dans ce nouvel album, même s’il n’est pas aussi glam que les précédents. En tout cas, je ne sais pas si je vais retourner dans cette direction-là, ou non.

 

Qu’est ce que tu chantes sous la douche désormais ?

A peu près n’importe quoi de Benny Goodman ou de Prince.

 

On a interviewé récemment Jagwar Ma. Ma signifie «Cheval» en chinois, donc ça crée une sorte d’animal totem bizarre. Si tu devais inventer une créature à deux têtes qui te caractériserait, ce serait quoi ?

Je crois que ce serait peut-être un croisement de renard et de furet. Les belettes sont de curieux animaux, qui creusent dans la terre pour se cacher ; quant aux renards, il y en a beaucoup dans ma région, j’adore les voir seuls rôder la nuit… Je les trouve très cool.

 

Tu peux citer un groupe à nom d’animal que tu écoutes particulièrement ?

(Après un temps de réflexion) Tame Impala.

 

 

J’ai lu dans une interview que tu as été très directement influencé artistiquement par la littérature de Sylvia Plath. Tu peux nous en parler ? Sylvianbriar, c’est elle ?  

J’ai beaucoup lu sa poésie, j’ai fait quelques recherches sur sa vie. C’est un personnage fascinant. A la fois par sa personnalité brillante et torturée, sa vie tragique, sa fausse couche, son suicide… Parfois, j’avais l’impression de recréer son esprit sur l’album, en pensant à la fois à ses écrits et à sa vie personnelle. C’était très inspirant. Le titre de l’album vient du poème Leaving early. Je crois qu’il a été écrit lorsqu’elle se réveillait à l’hôpital après sa fausse couche, ou une tentative de suicide. Le premier vers est «Lady, your room is lousy with flowers». Ce vers m’a marqué. Et Sylvianbriar est une invention en référence à elle, oui.

 

Tu lis beaucoup ? Il y a d'autres auteurs qui t’ont particulièrement marqué ?

Durant l’écriture du dernier album, je lisais beaucoup de McCarthy, Henry Miller, Burroughs, la poésie de Sylvia Plath, Allen Ginsberg… J’étais à San Francisco, donc j’étais vraiment imprégné par la culture beat generation. D’où la moto sur la pochette, c’est un peu un symbole de l’état d’esprit, le côté wild de ces types.

 

Tu étais dans quelles dispositions d’esprit quand tu as commencé à écrire l’album ?

Je voulais faire quelque chose plus direct : concrètement, ça voulait dire de se débarrasser de tout surplus de production musicale. Je voulais faire des morceaux capables de bien fonctionner à la guitare acoustique. C’est ce qui m’a attiré vers des types comme Dylan, Neil Young ou Leonard Cohen. Ils peuvent faire tellement avec juste une guitare : ils n’ont pas besoin d’un grand groupe, d’une orchestration complexe. C’était un peu mon défi pour cet album. Je voulais me concentrer sur les paroles et la performance vocale.

 

J’ai vu que vous aviez enregistré l’album sur une machine à 24 pistes, ce qui t’a amené à devoir faire des prises en live. Ca a une influence sur la façon dont il a été composé ? C’était une contrainte que tu désirais t’imposer ?

C’était un grand challenge parce que ça faisait six ou sept albums que je ne travaillais que sur ordinateur, enregistrant tout moi-même, chaque instrument à la fois. Je voulais retourner au travail en groupe, à plus de spontanéité, pouvoir capturer un temps, un moment, une atmosphère qui vient de plusieurs personnes partageant une même pièce. Exactement comme on faisait des albums dans les années soixante et soixante-dix. Je travaille depuis tellement longtemps sur ordinateur : je connais toutes les astuces pour que la machine fasse tout le travail pour moi. Mais là, il n’y avait plus de technologie sur laquelle s’appuyer. Tu entends ce que tu as vraiment joué, et tu ne peux pas faire grand-chose pour l’améliorer, le faire sonner mieux que ce que c’est vraiment. Donc j’ai dû retourner à la pratique intensive de la guitare, comme à celle du chant. On enregistrait en effet souvent plusieurs instruments à la fois, et je ne voulais pas être celui à cause de qui tout le monde devait rejouer.

 

Du coup, qu’est ce que tu as joué sur cet album ?

La basse et les guitares électriques et acoustiques.

 

C’est vrai qu’il y a un autre changement qui peut passer inaperçu, et que tu as mentionné rapidement tout à l’heure : c’est le changement de style de pochette. Toutes les pochettes de tes derniers albums répondaient à la même esthétique, avec un foisonnement de dessins. Celle de Lousy With Sylvianbriar est très différente, avec des couleurs un peu psychédéliques, et aucun être vivant sur la pochette. Comment ça se fait ?

La plupart de mes covers ont été réalisées par mon frère, mais celle-là a été faite par l’artiste Gemini Tactics (aka Nina Barnes, la femme de Kevin Barnes, ndlr). On a collaboré en tentant de créer une image qui évoquerait l’esprit de l’album. Et j’ai eu cette vision d’une moto comme sujet principal, dans un paysage psychédélique, qui a tout de suite tilté dans mon esprit.

 

La critique était relativement mitigée au sujet de Paralytic Stalks. C’est quelque chose qui t’a influencé dans ton choix de délaisser la production baroque qui le caractérisait?

Lors de Paralytic Stalks, je voulais faire quelque chose de très complexe : c’était un défi. Je voulais voir jusqu’où je pouvais aller, faire quelque chose d’imprévisible, pas facile à écouter. J’étais influencé par The Age of Adz de Sufjan Stevens ; j’aimais ces chansons longues, tentaculaires, tortueuses. Je voulais faire quelque chose d’un peu similaire : des chansons plus longues, avec des passages instrumentaux très rêches. Donc je pense que pour les gens qui s’attendaient à du Hissing Fauna ou de la synth-pop un peu funky, c’était sûrement un peu too much. Ils ne s’attendaient pas à entendre ça, et je crois qu’il y en a certains qui se sont un peu ennuyés en l’écoutant ! Mais j’ai adoré travailler sur cet album. Cela dit, au moment de me mettre à l’album suivant, je n’ai pas eu envie de continuer dans la même direction : j’étais vraiment attiré par l’acoustique, la poésie des paroles, plutôt que par l’expérimentation sonore.

 

Mais rétrospectivement, tu aimes cet album ?

Oui, j’en suis très fier. Je n’écoute pas vraiment la critique, et je pense que c’est l’album le plus intéressant que j’ai fait, avec des chansons complètement folles comme Exorcismic Breeding Knife. Je comprends qu’on n’écoute pas ça tous les jours, mais ça me va : je ne crois pas qu’une bonne chanson soit forcément une chanson qu’on écoute tous les jours. Certaines chansons ne sont pas censées apporter du plaisir, mais des émotions plus abstraites. Je suis fier d’avoir composé de telles chansons, sur le plan artistique. Mais ce sont des chansons très difficiles à mettre en place en live, elles nécessitent beaucoup d’instruments, des cuivres, il y a cent pistes à l’intérieur de chaque chanson…  C’est un curieux petit album.

 

 

Of Montreal est réputé pour ses concerts complètement délirants. C’est un risque de faire un album moins turbulent, moins farfelu, non ?

Je ne pense jamais vraiment à la réception de mon album lorsque je travaille dessus, c’est la dernière chose qui me vient à l’esprit. C’est une fois qu’il est fini que je me demande comment je vais le présenter. J’ai pas mal d’idées, mais je pense qu’on va garder ce fort aspect visuel et théâtral… Déjà, parce que c’est fun pour nous : c’est fun pour moi d’avoir cet entourage en tournée - j’ai toujours l’impression d’être dans un film de Fellini -, de travailler avec mon frère, qui s’occupe des saynètes, tous ces costumes…

 

Comment tu comptes adapter Lousy With Sylvianbriar sur scène ? Tu as créé de nouvelles saynètes ?

Oui oui, on a commencé à travailler dessus.

 

Ton nouvel album m’a parfois fait penser à certaines chansons de Satanic Panic in the Attic, comme City Bird ou Erroneous Escape Into Erik Eckles. C’est un album qui a été important pour toi?

C’est le premier album sur lequel j’ai recommencé à travailler seul, juste après la séparation du groupe. Donc j’ai commencé à explorer de nouvelles choses, notamment électroniques, qu’on ne faisait pas en groupe. Et je pense que c’est assez similaire avec ce qui s’est passé sur Lousy with Sylvianbriar, puisque j’ai engagé de nouvelles personnes pour remplacer mon ancien groupe. C’est un album de transition, un peu comme l’était Satanic Panic in the Attic.

 

C’est le 12ème album d’Of Montreal. A quoi tu carbures ?

… Au maté brésilien.

 

Tu n’as jamais envie de commencer un nouveau projet, dans un registre différent ? 

Parfois, si. Mais dès que je commence à écrire une chanson pour un autre projet ou pour un autre groupe, je suis trop gourmand et je me dis «ah, ça devrait être pour Of Montreal !». Donc ça ne marche jamais vraiment.

 

Votre musique est différente, mais Of Montreal me fait un peu penser aux Flaming Lips : une patte très personnelle, un projet emmené par un leader charismatique, des albums très différents les uns des autres, des prestations scéniques hors du commun… Qu’est-ce que tu penses de cette comparaison ? Tu écoutes / connais personnellement les Flaming Lips?

On a fait des concerts ensemble. C’est assez marrant, parce que ce qu’ils font est tellement au-dessus de ce qu’on fait… Visuellement, quand je les regarde, je me sens à la fois comme un enfant et comme un complet amateur. Ils sont en major, donc ils ont de plus gros budgets, et nous, on galère pour tout financer, donc j’essaye de ne pas être trop dur envers moi-même, mais je les adore, je les trouve fantastiques. Leur parcours est inspirant, le fait qu’ils continuent à faire de nouveaux albums. The Terror est très différent, très sombre : c’est cool de voir qu’ils avancent encore. Il y a peu de groupes qui ont des carrières de vingt ans, encore moins qui continuent à prendre des risques après tout ce temps-là. 

 

Est-ce que, comme eux, tu pourrais te lancer dans de grands projets de multiples collaborations ? Si oui, si tu devais choisir une poignée d’artistes pour le restant de ta carrière, ce serait qui ?

Dur. Erykah Badu serait sur la liste, je crois. Elle a une vraie voix. Je trouve que beaucoup de chanteuses de R&B ont une sorte de soul un peu superficielle, avec les mêmes gimmicks tout le temps. Mais Erykah, je me sens connecté à elle. Elle dégage le même genre de truc que Marvin Gaye avait. J’aimerais retravailler avec elle. Sinon, dans le genre grand rêve, ce serait travailler avec Bowie, mais plutôt le Bowie de 1972 ! Le Prince de 1982, évidemment. Et le Brian Eno de 1976.

 

Tu dis que tu n’arrêtes jamais de composer. Tu as commencé à écrire le prochain album alors ?  Il sera dans quel genre ? Tu as quelque chose à nous révéler ?

Oui, j’ai déjà commencé à écrire deux chansons. En fait, elles sont même déjà enregistrées. J’aimerais expérimenter quelque chose d’un peu plus funky, encore une fois sur ma 24 pistes analogique. Quelque chose un peu dans la lignée de Remain in Light ou de Lodger, avec des influences africaines, des percussions... Pas forcément quelque chose d’électronique, ce sera joué en groupe à nouveau. Mais bon, ces albums, je ne sais même pas comment ils les ont faits. Ils sont tellement brillants. C’est incroyable… Je crois que c’est beaucoup d’expérimentation. 

 

++ Lousy with Sylvianbriar, le nouvel album d'Of Montreal, sort le 8 octobre chez Polyvinyl. 

 

 

Propos recueillis par Robin Korda.