Est-ce qu’on peut revenir quelques années en arrière sur les circonstances de votre rencontre ? Hervé, pourquoi est-ce que t’étais parti à San Francisco ?

Hervé Salters (General Elektriks) : J’étais tombé amoureux de la ville, un hiver, alors que j’y passais quelques semaines avec ma femme pour les vacances. J’ai tout de suite trouvé que c’était un endroit spécial, où je me sentais bien. Trois mois plus tard, j’y retournais pour m’installer. On s’est rencontré quelques années plus tard – j’ai habité un peu de temps à Seattle entre-deux. C’est un ami commun qui nous a présentés : Vincent Segal, un violoncelliste exceptionnel qui avait joué sur Blazing Arrow. On a vite réalisé qu’on avait une vision similaire en ce qui concernait la musique, bien qu’on vienne chacun de deux backgrounds musicaux différents – on s’est juste dit qu'au fond, il n’y a pas de règle. Je suis plutôt un féru du synthétiseur vintage, avec une approche rythmique funk, et Xavier (Mosley, alias Chief Xcel) vient du hip-hop, avec un background de chercheur sonore, de producteur. On s’est un peu rejoint au milieu.

 

 

A partir de quand vous êtes vous rendus compte que vous vouliez monter un projet à deux ?

Chief Xcel (Blackalicious) : On a beaucoup travaillé ensemble, surtout après The Craft, le troisième album de Blackalicious. On travaillait déjà un peu ensemble, mais à partir de ce moment-là, on passait tout notre temps au studio ensemble, à travailler sur différents projets. Parfois, j’apportais certains types de beats au studio, ou Hervé travaillait sur quelque chose qu’on adorait tous les deux, mais qui ne fonctionnaient pas avec ce sur quoi on bossait. Donc on se disait, ok, on garde ça de côté, on y reviendra plus tard. Doucement mais sûrement, on a commencé à accumuler de plus en plus de ces idées. Puis un jour, on était au studio et Hervé me parlait d’une expérience qu’il avait eue aux côtés d’un groupe à l’intérieur duquel tout le monde se détestait, et je lui ai dit «man, that was kind of like… walking into a burning house». On s’est dit «ah ! ça ferait un bon titre de chanson !». Et c'est un peu de là que tout est parti.

 

Est-ce que vous aviez une vision concrète de l’album que vous désiriez composer ?

Hervé Salters : Non, c’est plutôt venu naturellement. D’ailleurs, ça correspond notre approche de la musique. On façonnait le genre de sons qui allaient émerger, cette espèce de funk moderne et grandiloquent. Mais ce n’était pas non plus une devise ou un drapeau qu’on voulait agiter. On a juste avancé et regardé ce qui se produisait, où notre inspiration nous emmenait. Et ça a donné cet album assez métissé, difficile à mettre dans tel ou tel bac chez un disquaire. On a suivi la muse !

 

Dans le livret de l’album, il est écrit que les chansons ont toutes été enregistrées entre 2010 et 2013. Vous pouvez nous parler de la réalisation du projet ? La façon dont il a voyagé (San Francisco, Paris, Berlin...) ?

Hervé Salters : Il est né à San Francisco, quand on a commencé à travailler réellement ensemble. Techniquement, les plus vieilles chansons (The Seat, Tokyo Airport ou The Nightbird) ont même démarré avant 2010. Mais c'est autour de cette période qu'on a commencé à se concentrer vraiment sur ce projet qui devenait de plus en plus sérieux. Puis je suis rentré en France pour défendre Parker Street, l’album de General Elektriks. Là, je disposais de mon studio à Montreuil, où Xavier m’a rejoint une dizaine de jours. C’est là qu’on a écrit la majorité du contenu de l’album. Six ou neuf mois plus tard, j’avais emménagé à Berlin et Xavier est à nouveau venu pour finir l’album, ou du moins l’enregistrement. On a travaillé via Internet pendant encore six mois environ. Donc l’album a voyagé parce qu’on voyageait, ce n’est pas quelque chose qu’on cherchait délibérément, mais on aime cette idée. Ca lui a vraiment apporté quelque chose de différent, ça n’aurait pas été le même album s’il n’avait été réalisé qu’à San Francisco.

Chief Xcel : Je suis d’accord. L’album est un peu une time-capture de nos vies à ce moment-là, il reflète donc toutes ces villes par lesquelles on a transité.

 

Si vous deviez rédiger la chronique de votre album, quelles influences mettriez-vous en avant afin de le situer ?

Hervé Salters : Je ne sais pas s’il y a vraiment un son auquel je le comparerais. (A Chief Xcel) T’en vois un ?

Chief Xcel : Je ne peux pas vraiment dire qu’il y en ait un.

Hervé Salters : On est pas mal inspirés par des trucs old school, même si on écoute aussi ce qui se fait aujourd’hui. Ca s’entend dans ce qu’on fait, mais ce n’est pas un procédé conscient, on n’essaye pas de faire partie d’un mouvement en particulier.

Chief Xcel : Cet album, c’est vraiment une combustion spontanée. Tout spécialement en ce qui concerne la session parisienne - parce que ma MPC avait gelé dans l’avion, donc en arrivant, elle ne marchait pas. Toutes les idées et notions que j’avais préparées en amont avaient disparu. On a dû improviser, donc on n’a pas pu prendre de recul et se dire «on veut faire un album comme-ci ou comme ça» : on a juste observé ce qui se passait.

Hervé Salters : D’un autre côté, je décrirais l’album comme une sorte de funk futuriste mélangé à pas mal d’autres ingrédients à l’intérieur. Et de ce point de vue là, on pourrait sûrement le relier au dernier album de Thundercat. C’est une musique différente, mais il contient le même genre de vibe futuriste.

Chief Xcel : Oui, c’est définitivement du funk futuriste ! On y entend plein de références différentes : il y a du New-Orleans dans l’album, de l’Afrika Bambaataa

 

 

Y a-t-il des artistes actuels que vous appréciez tout particulièrement écouter ?

Hervé Salters : Oui. Bon, ils ne sont plus vraiment actuels puisqu’ils ont arrêté, mais j’écoute beaucoup de LCD Soundsystem. Et plus récemment, l’album que je mentionnais à l'instant, Apocalypse de Thundercat. (A Chief Xcel) Et toi ? 

Chief Xcel : Il y en a plein. Je déteste cette question parce que c’est toujours après l’interview que je repense à plein de types que j’ai zappés sur le moment. Mais il y a The Sa-Ra Creative Partners, je suis un grand fan de types comme Om’Mas et Shafiq. J’aime bien les Londoniens de The XX. En hip-hop plus contemporain, il y a aussi ce mec de Brooklyn, Joey Badass… Je suis un fan de musique, donc il y en a pas mal…

 

Dans votre Oil and Aerosol Mix, je n’ai pas cru reconnaître beaucoup de chansons modernes. Le rap, c’était mieux avant ?

Chief Xcel : C’est relatif, ça dépend. Si tu as seize ans, le meilleur hip-hop c’est maintenant. C’est ce qui va être le plus pertinent, ce qui va te toucher le plus. Je ne suis pas du genre nostalgique… Si le hip-hop est bon, c’est qu’on est bons ; si le hip-hop craint, c’est qu’on n’est peut-être plus si bons ! (Rires) Il y a toujours quelque chose ou quelqu’un de brûlant.

 

Vos autres projets en sont où ? Blackalicious, c’est fini ? Et General Electriks ? Vous allez continuer uniquement ensemble désormais ?

Hervé Salters : Les deux. On prend Burning House très au sérieux, on a commencé à tourner et on souhaite emmener le projet le plus loin possible, et ce pour aussi longtemps que faire se peut. Mais je sais qu’il y a un nouvel opus de Blackalicious en chantier, de même qu’il y en a un de General Elektriks. Il y aura un autre disque de Burning House aussi, c'est sûr, mais on n’en est pas encore là ! On vient de terminer notre premier album, on en est contents, on veut être sûrs que les gens l’écoutent, et avec un peu de chance, qu’ils aient autant de plaisir à l’entendre que nous à le faire.

 

Votre premier single s’appelle Turn off the Robot. Dans votre bio, on peut lire la critique d’Uncut : "Better than Daft Punk". Daft Punk, c’est une référence qui vous inspire ?

Hervé Salters : (Rires) C’est juste une coïncidence, en fait ! On n'avait pas du tout Daft Punk en tête en composant ce titre. Il s'agit juste une chanson marrante, avec cette idée du robot paranoïaque qui ne voulait pas qu’on l’éteigne. On ne savait même pas que Daft Punk préparait un nouvel album, et on venait de masteriser Turn Off... lorsqu’ils sont revenus au top avec Get Lucky. Pas mal de gens nous ont demandé s’il y avait un rapport avec eux, mais non, il n'y en a pas. Et pourtant, personnellement, je suis fan de ces mecs. 

 

Votre projet s’appelle Burning House. Foutre le feu, c’est votre credo ? Hervé, t’écoutais NTM ?

Hervé Salters : J’ai écouté un peu NTM, au début, mais pas énormément. J’avais quelques vinyles de De La Soul ou de The Pharcyde, mais je ne m’étais jamais vraiment plongé dans cette musique avant que je bouge aux States, où ça a tout de suite pris beaucoup plus d’ampleur pour moi. Ca a pris beaucoup plus de sens, aussi. J’étais sur le sol natal de cette musique, je pouvais en toucher les racines. Et j’étais dans l’ébullition du Quannum Projects, ces mecs étaient chauds et faisaient quelque chose de radical à partir de ce son... Donc aller aux States, c’était un peu comme prendre des cours en super-accéléré pour moi ! Tout ça pour dire que le hip-hop, j’aimais bien, mais je crois qu’auparavant, je ne le comprenais pas vraiment - en tout cas pas comme j’ai pu le faire ensuite, de l’intérieur.

 

 

Chief Xcel, tu écoutes aussi un peu de hip-hop français ?

Chief Xcel : Un peu mais pas énormément. Ma première véritable expérience avec le rap français, c’était aux Transmusicales de 1999, avec le Saïan. J’étais épaté. Encore quinze ans plus tard, je parle aux gens de cette soirée. Je n’avais jamais vu une telle énergie.

Hervé Salters : Le truc cool, c’est qu’on a collaboré avec un des mecs du Saïan Supa Crew il y a quelques jours…

 

Oui, et Dany Dan...

Hervé Salters : …des Sages Poètes de La Rue, exactement. C’était un évènement génial, avec aussi Lateef the Truthspeaker et Lyrics Born.

Chief Xcel : C’était vraiment incroyable. Tu vois, comme je te disais, je suis un fan de musique, un fan de Vicelow (des Saïan Supa Crew), un fan de Dany Dan…

 

Hervé, tu habites désormais à Berlin. Tu peux nous parler un peu de la ville et de ce que tu fais là-bas ? C’est pour éviter la taxe à 75%, c'est ça ?

Hervé Salters : A vrai dire, je fais un peu la même chose qu’à Paris ou à San Francisco, c’est-à-dire m’enterrer dans le studio et travailler la musique. La ville est passionnante parce que beaucoup de gens prennent l’Art très au sérieux là-bas et le travaillent de manière radicale. Ce n’est pas une ville très chère et elle attire des artistes qui pensent peut-être moins en termes commerciaux et plus à aller loin dans leur truc. C’est très inspirant et ça se ressent dans l’air, dans les rues, partout. (A Chief Xcel) Et t’as senti ça toi aussi, pas vrai ? On pourrait avoir une longue discussion sur le sujet, mais la perception que j’en ai, c’est que ce n’est pas une ville-musée, c’est une ville qui avance, probablement à cause de son histoire, et aussi parce qu’elle attire des gens captivés à l’idée d’être à un endroit en perpétuel mouvement.

 

Chief Xcel, il paraît que tu collectionnes les vinyles et que tu en as amassé 20 000. C’est vrai ?

Chief Xcel : J’ai arrêté de compter quand j’en étais à environ 19 500, donc ouais, j’en ai beaucoup.

 

Ce serait quoi, les trois que tu garderais si ta maison était en feu ? 

Chief Xcel : Difficile. Je dirais John Coltrane - A Love Supreme. Probablement Public Enemy - It Takes a Nation of Milions to Hold Us Back. Et Magnum - Fully Loaded.

 

Et parmi ces 20 000, aucun plaisir coupable ?

Chief Xcel : J’en ai des tonnes ! Mais je ne le dirais jamais : si quelqu’un m’entendait dire de son album «arf, c’est un petit plaisir coupable», il y a des chances qu'il vienne me voir pour me dire «qu’est ce que tu viens de déclarer ? Que my music is shit ?!». (Rires) Non, je dirai rien sur le sujet !

 

Tu connais de bons spots pour chiner des vinyles à Paris ?

Chief Xcel : Je n’ai pas chiné à Paris depuis longtemps, donc à vrai dire, je comptais te poser la question à toi...

 

Et dans le monde, le meilleur endroit ?

Chief Xcel : J’en ai deux. L’un est un territoire encore relativement inexploré, donc je ne le dirai pas – je suis de l'école «garde ça pour toi».

Hervé Salters : Protège tes sources !

Chief Xcel : Bon, je vais t’en donner deux en fait. Pittsburgh est très cool, et aussi Calgary, au Canada.

 

Pour finir : à quelle heure un bon DJ doit-il passer du Burning House? 22h ? 5h ?

Chief Xcel : Je dirai 28 Steps à 5h du mat’, mais pour commencer la journée. Vers 10h, tu peux passer Whispers. Vers 1h ou 2h, tu peux mettre PPSD. Et à 7h... Turn Off the Robot

 

++ Le site officiel et la page Facebook de Burning House.

++ Sorti chez Naive, Walking Into A Burning House, le premier album du groupe, est disponible depuis le 23 septembre dernier et est en écoute intégrale sur Deezer.
 

 

Robin Korda.