« Vous m'auriez reconnu ? » s'enquiert Joann Sfar. Ses dessins ne lui ressemblent pas, mais pourtant oui, on le reconnaît sans douter. Sfar, 35 ans, marié, deux enfants, est l'auteur de plus de 110 albums de BD, dont quelques très gros succès, comme la série Le Chat du Rabbin, vendu à 450 000 exemplaires, ou celle desPetit Vampire (120 000 ex). Avec ses copains Marjane Satrapi, Riad Sattouf, Christophe Blain, entre autres, il a su conquérir un lectorat plus large, plus féminin, qui « achète une BD comme on achèterait un roman. La nouvelle génération d'auteurs dont j'ai la chance de faire partie utilise la BD comme d'autres utilisent la littérature ou le cinéma. Les auteurs et les lecteurs sont peut-être devenus mûrs au même moment. »

Après une maîtrise de philosophie obtenue à Nice (mention Très Bien), Sfar entre aux Beaux Arts de Paris : « Beaucoup de gens apprennent le dessin en copiant d'autres dessinateurs, moi j'ai appris le dessin d'après nature : on allait au zoo, on dessinait des ossements… Ça fait forcément un dessin plus aéré, plus vivant.» Il dit chercher le “dessin juste”, celui qui raconte précisément ce qu'on veut dire, et met toujours sa plume au service d'une chose : le récit. «Le dessin, s'il n'y a pas une histoire derrière, ça ne m'intéresse pas» explique-t-il. Ses BD ressemblent à des contes philosophiques, sans morale mais toujours profonds, servis par un dessin sensible, habité et très expressif : « Si je devais citer les gens dont je me sens le plus proche aujourd'hui, ce serait plus des gens de télévision que de BD. Quand je vois les séries de la chaîne HBO comme Rome ou les Sopranos, je me dis qu'on est vraiment dans la même écriture.» Ses séries à lui mettent en scène des animaux, des vampires, des mousquetaires, des musiciens Juifs d'Europe Centrale, des rabbins… Il dit dessiner comme il regarderait la télé : dans les bons jours, ses personnages parlent tout seuls et l'histoire se raconte elle-même.

Juif originaire d'Ukraine du côté maternel, d'Afrique du Nord du côté paternel, élevé dans cette double culture, Sfar a fait du judaïsme le thème central de son travail. « Les racines, elles te clouent au sol. Un héritage, tu peux en faire ce que tu veux » a-t-il l'habitude de dire. Il refuse de se voir comme un “auteur juif” et perçoit son judaïsme comme une histoire, une culture. Son plus gros succès met en scène les dialogues entre un chat espiègle et iconoclaste, doué de la parole, et un rabbin en reprenant la tradition talmudique du questionnement, de remise en question des textes et de la pensée juive. « Quand l'éditeur l'a accepté, il m'a dit : on n'en vendra pas beaucoup mais on va faire un beau livre. Moi je suis ravi que ça marche parce que c'est tombé sur un des trucs qui me tenait le plus à coeur dans mes travaux.»

Connaisseur de la culture juive, à la fois érudit et ouvert, Sfar, laïque, radicalement républicain et anti-communautariste, refuse de servir de porte-parole, (« parce que je connais trop mes coreligionnaires et je sais qu'il n'y en a pas deux semblables») et revendique le droit à se moquer des croyances. Ses albums sont salutaires dans ce climat de crispation français : « On n'a plus le droit de rigoler, on n'a plus le droit de se moquer de la religion. Ca, ça va pas du tout. Je ne pensais même pas qu'on aurait à se reposer ces problèmes de liberté d'expression. Moi, j'aime bien pouvoir dire des bêtises.» Il refuse de donner une éducation religieuse à ses enfants. Rappelle qu'il a épousé une catholique. Et se permet d'ironiser sur son propre succès auprès de ses coreligionnaires : « En général, ça part d'une bonne intention, ils sont contents de voir un livre avec un rabbin rigolo qui ne raconte pas n'importe quoi sur le monde séfarade. Mais le résultat de leur enthousiasme me fiche mal à l'aise. Surtout quand certains se mettent à me parler en hébreu pour bien montrer qu'eux et moi nous faisons partie d'un club dont les autres lecteurs sont exclus » écrit-il.

Joann ne travaille pas vite, mais dessine tout le temps et depuis toujours. « J'ai perdu ma mère au moment où les satisfactions viennent du dessin (3 ans? ndr) et donc, depuis, je dessine comme un fou qui s'accroche au pinceau parce qu'on lui a retiré l'échelle » écrit-il dans Ukulélé, l'un de ses carnets dans lesquels il raconte son quotidien, son histoire, et donne son avis sur tout, ou presque : la religion, l'intolérance, la République, la philosophie, l'école, la musique tzigane. Comme ses autres BD, c'est drôle, insolent, intelligent. Et jamais manichéen.


OEUVRES CHOISIES:
- Le Chat du Rabbin (4 tomes), éditions Dargaud
- Petit Vampire (7 tomes), éditions Delcourt
- Grand Vampire (6 tomes), éditions Delcourt
- Pascin (7 tomes), éditions L'Association
- Les Carnets (5 tomes), éditions L'Association