Ce qui m’a d’abord frappé en écoutant After The Disco, c’est qu’on dirait que les beats se font plus discrets que sur votre premier album, à part sur quelques morceaux comme Holding on for Life. Il y avait une volonté de faire quelque chose de plus pop, de plus entertainment cette fois-ci ?

James Mercer (The Shins) : Je voulais un peu obtenir ce résultat, c’est vrai. Je ne sais pas pour toi, mais je voulais faire des chansons plus dansantes. Probablement parce que je n’avais pas beaucoup fait ça auparavant.

Brian Burton (Danger Mouse) : Ouais, on aurait pu facilement faire quelque chose d'un peu mid-tempo comme le premier album. Ce qui est bien. Mais quand on bosse ensemble, on fait ce truc : on part de choses étranges - ou qui nous sont juste étrangères - et comme ça, on arrive à quelque chose d’assez différent. Donc là, on est partis sur des drums plus rapides et sur un matériau plus simple. Et on a attendu de voir ce que ça donnait. Et certaines chansons sont comme tu le décris, et pour d’autres, ce n'est pas le cas. En ce qui concerne le terme de «pop», je ne sais pas trop… l’album est plus rapide, mais il est également triste.

 

Holding on for Life est d’ailleurs le premier morceau où l’on identifie tout de suite votre patte. A la première écoute du disque, c’est à ce morceau que je me suis dit «ah, c’est vraiment du Broken Bells». C’est un morceau plus ancien que les autres ?

Brian : Non, ce n’est pas le plus vieux… C’est marrant, je ne trouve pas qu’il est similaire à ce qu’on a fait auparavant, je le trouve même très différent en fait !

James : Je me rappelle ne pas l’avoir écouté pendant un certain temps. Et quand je l’ai ré-écouté, j’étais vraiment surpris par l’entrée de la guitare acoustique, j’avais complètement oublié ça. Parce qu’au début, ça sonne presque comme du hip-hop des nineties – à part pour ce petit synthétiseur un peu étrange –, et la guitare est arrivée d'un coup, et je me suis dit : «tiens mais c’est vrai, c’est du Broken Bells !».

 

 

Je posais cette question parce que lors de vos interviews réalisées après la sortie du premier album, vous déclariez avoir fait le tri parmi un grand nombre de morceaux, et que la majeure partie de vos autres titres en stock sortirait bientôt. Pourtant, un seul EP est sorti dans l'espace de quatre ans séparant les deux albums. Vous avez fait quoi des autres tracks ?

Brian : Elles sont toujours d’actu, mais toujours pas finies.

James : Je suis censé les écrire… Il me donne trop de devoirs ! (Rires)

Brian : En fait, le truc, c’est que lorsque je me lance dans un album, j’aime l’idée d’entrer dans une période à part entière. On avait tout ce matériau, on aurait pu en ajouter ici ou là, mais globalement, les esquisses de ce second album dégageaient quelque chose, et on s’est concentrés assez naturellement sur cette ambiance-là.

 

James, les Shins ont rencontré de grands changements de lineup à l’occasion de Port of Morrow. Du coup, les Shins, c’est toujours d’actu ?

James : Je pense que les Shins vont perdurer, mais en ce moment, m'occuper de Broken Bells est sans conteste mon objectif principal. The Shins, c’est une formation à laquelle je pourrai toujours revenir plus tard, mais ces jours-ci, mon groupe, c’est Broken Bells.

 

Concernant votre premier album, vous expliquiez à l'époque que les paroles relataient votre rencontre, et les échanges que vous aviez alors. C'est mignon, mais par définition ça ne peut durer qu'un temps... Alors, qu'est-ce que vous racontez cette fois dans After the Disco ?

James : Je pense que Brian peut répondre à la question mieux que moi, puisque c’est lui qui a écrit la majorité des paroles de l’album.

Brian : Je pense que c’est encore assez similaire aux conversations qu’on a eues. Je me suis laissé aller à des choses plus personnelles, plus intimes sur celui-là. Mais l’inspiration vient toujours du même endroit, de ces discussions où l’on parle de nos vies et de nos idées.

James : J’ai du mal à me mettre à écrire des paroles directes, alors que Brian est très bon pour cela, il sait comment dire les choses. Le truc, c’est qu’il faut écrire quelque chose de presque conversationnel, sans que ça sonne cheesy pour autant… Brian a beaucoup travaillé cet aspect sur cet album.    

 

Bon, et maintenant que vous vous connaissez bien, c’est quoi la plus grande qualité de chacun d’entre vous ?

James : Brian s’habille mieux que moi.

Brian : James chante mieux que moi !

 

Et le gros défaut relou ? 

James : Haha, mais comment répondre à cela ?

Brian : Il faut trouver quelque chose qui puisse être positif, tu sais, un peu comme à ces entretiens pour un boulot : «je suis très ambitieux, je travaille trop» !

James : Mais Brian travaille trop, ça c’est vrai.

Brian : James vit trop loin, à Portland.

James : Brian est très vicieux au ping-pong.

 

 

Brian, c’est vrai que tu t’habillais en souris lors de tes concerts parce que t’étais trop flippé ?

Brian : Oui, un peu. Je trouvais ça bizarre de me retrouver sur scène. Je crois que je le faisais pour avoir plus confiance en moi. Maintenant, je stresse juste parce que je n’ai pas envie que tout foire.

 

Pour votre premier album, vous n’aviez employé que le matériel de Danger Mouse. Esthétiquement, les plans, la créativité de Brian avaient l’air de primer. C’est encore le cas pour After the Disco ?

James : (à Danger Mouse) C’est quand même vraiment toi qui produis… Il y a une certaine palette de sons que tu adores.

Brian : Oui, mais je n’ai jamais fait de disque qui sonne comme celui-là auparavant. Je pense que c’est vraiment nous deux. Mais on enregistre bien sur les mêmes instruments, au studio, puisque je voulais qu’on retrouve un certain son.

James : Brian a tellement d’instruments cools, je ne sais même pas vraiment ce que j’aurais pu ramener de supplémentaire niveau matos. En fait, ce que j’ai fait, c’est que j’ai acheté les instruments de Brian que j’aimais !

 

Votre album sort en 2014, du coup je peux vous demander : c’est quoi le meilleur album que vous avez écouté cette année ?

Brian : Je ne sais pas… J’ai beaucoup écouté le Queens of the Stone Age. Je crois qu’il me faut un peu de temps pour délibérer là-dessus… Je serai peut-être capable de dire l’année prochaine quel était le meilleur album de 2013 - ce sera peut-être plus facile à ce moment-là.

 

Et toi ?

James : J’aime vraiment beaucoup le Tame Impala.

 

Brian, tu t’es fait connaître avec un album pirate, interdit par EMI à cause des droits des Beatles. Tu es aujourd’hui l’un des producteurs les plus influents du milieu - c’est quoi ton regard sur la propriété intellectuelle (et le piratage) ?

Brian : Il y a dix ans, quand on me posait des questions sur le Grey Album, je n’arrivais pas à répondre. Et ce dont je me rends compte, c’est que dix ans plus tard, c’est toujours aussi difficile ! Je ne sais pas, je pense que c’est différent pour chaque personne. En tout cas, je crois que ça ne change pas grand'chose à la façon dont on crée la musique. Ce qui change, c’est plutôt combien d’argent tu fais, comment tu te fais connaître, ce que tu contrôles… Mais d’un autre côté, si tu décides simplement de faire la musique que tu aimes… Il s'agit bien plus d'une problématique économique, ce qui n’est définitivement pas ma…(il réfléchit) ...tasse de thé.

 

 

James, après le premier album de Broken Bells, tu as produit Port of Morrow avec Greg Kurstin. Brian, tu as travaillé avec U2, Portugal. The Man ou encore Norah Jones. Qu’est-ce que ces expériences ont changé sur votre façon de travailler ensemble ?

Brian : J’ai appris beaucoup au contact de tous ces gens. Je crois que je travaille mieux avec autrui ; que j’arrive mieux à prendre en compte avec exactitude ce que veulent les autres, tout en parvenant à conserver une cohérence globale.

 

Brian, apparemment, il y a quelques années, tu avais l’habitude de comparer ton travail à la carrière de Woody Allen. C’est toujours le cas ?

Brian : En fait, c’est une misquote. Je n’ai pas vraiment dit ça. On me demandait de qui j’enviais la carrière musicale, il y a sept ou huit ans. Et je crois que j’ai dit qu’il n’y avait pas de carrière musicale que je jalousais particulièrement, mais que j’aimais bien les parcours de certains réalisateurs, et spécifiquement celui de Woody Allen. Mais je n’ai jamais dit que ma carrière pouvait être comparable à la sienne. Il est un peu dans cette optique du «fais ce que tu veux faire et seulement ce que tu veux faire». Et d’ailleurs, j’aime encore beaucoup ce qu’il fait.

 

C’est quoi son meilleur film ?

Brian : Probablement Manhattan.

 

Tu as produit l’album de U2. Mais tout ce que tu avais fait avant cet épisode était plutôt destiné à de la musique «indie», telle que les Black Keys, Portugal. The Man ou Electric Guest. Est-ce que tu vas aller plus loin dans ton exploration de la scène mainstream ?

Brian : … (pause)

Non.

... (Un silence, suivi d’un rire des deux)

 

Qui sont vos producteurs préférés ?

Brian : J’aime beaucoup Phil Spector et Ken Scott.  

James : Qui a fait Ocean Rain déjà ? (Il regarde sur son téléphone) Gil Norton ! C’est un album tellement brillant.

 

 

++ Le site officiel, la page Facebook et le compte compte Twitter de Broken Bells.

++ After The Disco, le second album de Broken Bells, est disponible depuis le 3 février chez Columbia et est en écoute intégrale sur Deezer.

 

 

Robin Korda.