Certains ont pu te connaître avec ton groupe Los Hermanos, et tu as par ailleurs joué dans Little Joy aux côtés de Fabrizio Moretti…

Rodrigo Amarante : ...Oui, et j’ai aussi un autre groupe, Orquestra Imperial. C’est un big band comme tu pouvais en trouver dans les années 40 et 50. Ce groupe a 12 ans d’existence, nous avons beaucoup tourné.

 

Quel est ton rapport à la musique ? Quand as-tu commencé à t’y intéresser ?

Mon père joue de la guitare et du piano depuis toujours, on écoutait beaucoup de musique à la maison. La seule religion tolérée à la maison était la musique. Du côté de la famille de mon père, il y avait quelqu’un qui tenait une école de samba, donc j’ai grandi dans cet environnement où l'on jouait tout le temps beaucoup d’instruments. Mes parents étaient aussi des grands fans de rock, des Beatles notamment.

 

Puis tu as quitté le Brésil pour partir à Los Angeles, où tu vis depuis quelques années maintenant, c'est bien ça ?

Oui, j’y vis actuellement - ça fait six ans maintenant. Je vivais à Echo Park, mais les loyers ont beaucoup augmenté car c’est devenu un lieu très prisé par les investisseurs. Tous mes amis ont fui Silver Lake et Echo Park, donc désormais, je vis dans le quartier mexicain de Glassell Park (au nord-est de l'agglomération, ndlr).

 

 

Retrouves-tu une communauté artistique là-bas ?

Oui, en te baladant dans le quartier, tu comprends très vite que pour l’instant, il n’y a que des artistes, car il n’y a pas encore de boutiques branchées ! (Rires)

 

Tu ne veux pas retourner vivre au Brésil ?

Non, même si j’y retourne régulièrement, je n’ai pas de plans particulier, je n’ai pas envie de m’installer pour de bon à un endroit précis. A vrai dire, j’aimerais bien venir vivre à Paris. J’aime tellement Paris... et puis je veux améliorer mon français.

 

Oui, d’ailleurs tu chantes en français, en anglais, en portugais et en japonais sur l’album ! C’est pour te la péter ?

Non, j’ai choisi de chanter en français sur la chanson Mon Nom car je parle du fait d’être étranger, donc ça tombait sous le sens. Et puis c’était aussi un défi pour moi d’écrire et de chanter en français. J’adore les langues et j’adore le français ; c’est difficile d’écrire dans une langue qu’on ne maîtrise pas bien, il faut être clair dans les choses qu’on veut communiquer, il fallait que je sois concis. La culture française a appris au monde à s’intéresser aux choses exotiques, et c’est pour cela que je l’aime tant.

 

C’est-à-dire ?

Tu ne t'en rends peut-être pas compte parce que tu es toi-même Française, mais d’une manière foncièrement culturelle, les Français jouent un rôle de peuple d'anthropologues. Ainsi, j’ai l’impression que beaucoup de world music a été découverte grâce aux Français. Et il n’y a pas que ça, je te donne un exemple : Pierre Verger - le photographe - est devenu très important au Brésil. Les Brésiliens ont découvert la culture africaine à travers les yeux d’un Français basé au Brésil... quand tu y penses, c’est fou ! Il a fait son travail d’anthropologue, et pour moi, ça, c’est indiscutablement français. Et sinon, en français, je peux me permettre d’écrire en métaphores, de révéler d’autres significations des mots : ainsi, quand je dis «aubergines», je parle en réalité des pervenches. Et quand je parle de «plates-bandes», je ne parle pas de jardinage, mais de boulevards et des marginaux qui vivent dans la rue.

 

 

Tu t’intéresses à la culture française depuis longtemps, du coup ?

Oui, j’ai quelques amis français, et puis je suis aussi tombé amoureux d’une Française avec qui je suis sorti pendant quelques temps. D'ailleurs, c’est comme ça que j’ai commencé à apprendre la langue au départ.

 

Par amour, donc ?

Oui, mais j’ai aussi voulu apprendre le français pour comprendre ce que disait Serge Gainsbourg. Et pareillement, j’ai appris l’anglais pour comprendre ce que disaient Morrissey et John Lennon. J’adore les langues car elles me permettent d’entrer directement en contact avec une culture : ça n’a aucun sens de lire du Bukowski si tu ne parles pas anglais. Je voulais donc aussi être capable de lire les auteurs français en français.

 

Tu connais cette chanson de Roxy Music, A Song For Europe, dans laquelle Bryan Ferry chante en trois langues ? Tu te verrais faire la même chose ?

Oui, je la connais et je l’aime beaucoup ! J’ai déjà fait une chanson où je mêle deux langues - le portugais car c’est ma langue natale, et l’anglais, car la fille que j’aime parle cette langue et que je voulais qu’elle me comprenne. Du coup, ça ira pour cette fois, ce n’est pas une compétition non plus !

 

Et si tu tombais amoureux d’une Allemande, tu écrirais en allemand ?

Peut-être... mais ça prendrait pas mal de temps ! (Rires)

 

 

Tu as commencé à faire de la musique pour draguer les filles ?

Non, j’ai commencé à faire de la musique avant même de savoir où se trouvait mon pénis.

 

Tu étais tout petit ?

Non, c'est mon pénis qui était tout petit ! Non mais plus sérieusement, la musique était dans ma vie depuis toujours. A l’âge de six ans, j’ai commencé le piano ; après, il est possible que j’ai choisi de jouer de la guitare pour draguer des filles. Mais c'est aussi parce que je voulais jouer fort et que le piano ne me permettait pas cela. Je voulais quelque chose de violent.

 

Pour le coup, ta musique n’est pas franchement violente actuellement...

Non, mais elle l’a été. Cet album n’est pas révélateur d’une identité figée dans le temps, il correspond juste à une partie de ma vie à un moment donné. C’était très rafraîchissant de faire un album en-dehors du Brésil, dans différentes langues qui plus est.

 

Tu en as ressenti le besoin ?

Oui, ça s’est fait assez naturellement. J’ai été invité par plein de musiciens à aller jouer avec eux en-dehors du Brésil, j’ai pu rencontrer plein de gens qui n’avaient pas d’a priori sur moi, qui ne connaissaient pas ma musique... c’était assez vivifiant. C’est très excitant de recommencer dans un endroit différent. J’avais besoin de ça.

 

 

Tiens d'ailleurs, le 21 décembre dernier, il a été annoncé que 5000 Brésiliennes manifesteraient topless contre l’hypocrisie de la société brésilienne. T’en penses quoi ?

Selon moi, c’est une très bonne idée ! (Rires) Le Brésil est une société très masculine. Il y a plein de choses à dire sur ce pays qui connaît plein de problèmes - par exemple quand tu vois ce que gagnent des professeurs, comparé à des footballeurs, c’est effarant. C’est une bonne chose que les gens manifestent, car sinon, ça ne risque pas d'être les médias brésiliens qui vont montrer quoi que ce soit : ils préfèrent présenter les femmes comme des victimes et publier des recettes de cuisine. En plus, je trouve que les femmes sont bien plus intelligentes que les hommes. J’aimerais bien un gouvernement brésilien sans hommes.

 

Que voulais-tu dire à l'instant à propos des professeurs ?

C’était juste un exemple de quelque chose que je trouve injuste. Les professeurs ne jouissent pas du statut qu’ils devraient avoir. Le salaire d’un prof au Brésil est ridicule, tu ne peux pas vivre décemment. Ma mère est prof, et récemment, il y a eu une manifestation pour que leurs salaires soient révisés. Résultat ? Les profs ont été punis pour avoir manifesté : ils ont dû venir travailler tous les samedis qui ont suivi. Bien évidemment, c’est illégal, mais personne ne dit rien. Les profs devraient être vénérés, mais le monde n'est dirigé que par la publicité.

 

Et comment se porte la jeunesse brésilienne alors ? Trouve-t-on un mouvement d’opposition en son sein ?

Je n'en sais rien : je suis parti du Brésil il y a déja six ans. Si ça se trouve, il se passe des choses, mais les médias n’en parlent pas. C’est une grosse corporation qui dirige tout le pays. Alors bien sûr, on y trouve quelques bons magazines indépendants, mais c’est à peu près tout. J’étais au Brésil quand il y a eu les manifestations dont je te parlais, et quand je lisais ce qui se disait dans les médias, je n’en croyais pas mes yeux - ça ressemblait à du fascisme ! Tout était transformé, ils faisaient passer les manifestants pour des vandales, des anarchistes... c’était effrayant.

 

Pour finir sur toi, quel est le temps fort de ta carrière ?

En ce moment ? Vraiment, je ne sais pas... je me concentre sur le futur en fait. J’ai de la chance : j’ai pu jouer avec mes héros, comme Gilberto Gil. Oui, je me sens chanceux. Et comme je ne suis jamais satisfait, il faut que je rende tout ce que j’ai reçu à travers ma musique.

 

++ Le site officiel et la page Facebook de Rodrigo Amarante.
++ Cavalo, son premier album solo, vient de sortir chez Rough Trade. Disponible ici, l'album est en écoute intégrale sur Soundcloud ainsi que sur Deezer.

 

 

Sarah Dahan.