Tu as commencé ta carrière dans la musique à 20 ans au sein du groupe Les Désaxés. C’est un concours de circonstances ou tu avais l’envie d’être une rockstar ?

Pierre Mikailoff : J’avais tout à fait envie d’être une rockstar, c’était l’idée, mais ça n’a pas tout à fait fonctionné. Le deuxième concert que j’ai fait avec eux, c’était au Gibus en première partie de Sylvain Sylvain. Au total on a fait deux vraies tournées, sinon on était plutôt réduits à trouver des dates nous-mêmes, généralement le week-end. Il y a aussi eu la tournée RMC - il faut savoir qu’à l’époque, RMC était encore une radio importante, et c’était l’une des seules à avoir gardé la formule des podiums d’été. C’était une vraie tournée, avec des semi-remorques qui s’installaient tous les soirs, ça attirait beaucoup de monde : le record a été de 35 000 personnes, ce qui est quand même pas mal. Ca nous a un peu fait ressentir ce que les rockstars vivent : le fait de ne pas pouvoir partir car il y a trop de monde, d’être escortés par des gendarmes... c’était rigolo.

 

En dehors de cette tournée vous n’avez pas eu l’occasion de vous sentir rockstars ?

Non, car on a toujours été des candidats au succès, sans jamais devenir énormes, on a toujours été «frémissants» mais ce n’est pas allé plus loin. Donc nous n’avons pas eu l’occasion de prendre la grosse tête.

 

Du coup, le groupe a peut-être vocation à devenir culte, comme beaucoup d’artistes qui n’ont pas eu droit à la reconnaissance du grand public, non ?

On n'était pas assez losers pour être des «losers magnifiques», c’était ça notre problème : on était entre deux. On était pas assez hardcore pour les labels indépendants, et en même temps pas assez pop et mainstream pour le monde de la variété. Certains programmateurs hésitaient à nous programmer à cause de cela.

 

 

Comment étaient les relations au sein des Désaxés ?

Forcément, il se passait des trucs drôles ; on était 4 mecs sur la route qui racontent des conneries toute la journée. Mais nous étions sur deux rythmes différents : le batteur et moi étions assez nocturnes, on aimait bien déconner, et le bassiste et chanteur étaient bien sages, on les avait surnommé «les curés nazis» car ils ne voulaient jamais faire la fête. Mais les grands moments se sont passés en studio, on s’amusait beaucoup. A l’époque, il n’y avait pas ProTools, donc on ne faisait pas les disques à la maison, on allait en studio - des beaux studios - où il y avait de vrais ingénieurs du son qui passaient une journée entière pour obtenir un son de batterie... c’était un laboratoire où le temps s’arrête. On passait des heures sur un son de caisse claire.

Quand on a signé sur une major, on a enregistré dans un studio anglais. C'aurait dû être le rêve, mais ça ne le fut pas du tout parce que le disque, Celle que je préfère, nous a échappé. On a bossé avec le producteur Eric Clermontet, qui a par la suite bossé sur l’album de Bashung, Osez Joséphine, et c’est quelqu'un qui est hyper-rigoureux, qui a fait le conservatoire et qui écrit tout sur partition. Du coup, il a écrit tous les arrangements du disque sur partition, on ne pouvait pas en sortir ! Il avait aussi fait beaucoup de programmation, c’était super frustrant de bosser comme ça. Il ne partageait pas avec nous, mais en même temps, on s’est laissés faire car on venait de signer avec un mec qui s’appelle Thierry Haupais. On s’est donc dit que s’il nous mettait entre les mains de ce gars-là, c’est qu’il devait y avait une raison. On avait d’ailleurs rencontré le producteur au préalable, nous étions allés chez lui, il nous avait raconté ce qu’il voulait et nous avions été séduits. Mais la réalité fut par la suite toute autre.

 

Vous avez été déçus du résultat ?

Oui, un peu... dans l’ensemble nous étions déçus, oui. C’est un disque qui sonne très froid, c’est très années 80, quoi.

 

C’est trop daté selon toi ?

Oui. Mais celui d’après, on l’a fait dans les studios d’EMI de Boulogne avant qu’il ne soit détruit. Ca, c’était génial - c’est là où ont enregistré les Beatles, les Stones, les Pretenders, et puis on bossait avec Vincent Frerebeau, le fondateur du label Tôt ou Tard. C’était assez formidable, les Stones venaient d’enregistrer l’album Dirty Work et on les sentait encore présents. Sur le boîtier des casques il y avait encore écrit Ketih, Mick, Charlie, Bill. En plus, quand les Stones sont en studio, ils aiment bien lire la presse et découper des conneries qui sont écrites dedans pour en faire des vannes ; le studio était donc tapissé de petites blagues. Tout cela était resté comme des reliques, les ingénieurs ne voulaient pas nettoyer le studio.

 

 

L’histoire dit que faute de promo, votre carrière s’est ralentie pour enfin se stopper net. C’est vrai, ça ?

Pendant trois ans, on était sur un label indépendant qui s’appelait Réflexes et qui s’est arrêté faute de moyens. Toutefois, le fondateur voulait remonter un label et signer à nouveau avec nous, mais on ne lui a pas fait confiance. On a fait une grosse connerie : on s’est dit qu’il fallait aller sur une major. Or, lui a mis sur pied un nouveau label qui s’appelait Wanted et qui avait bien marché, grâce au carton qu'avait fait Guesch Patti. On s’est donc retrouvés chez Phonogram, et voilà qu'on enregistre le disque Celle que je préfère. La promo ne se passe pas mal, on rentre en programmation sur NRJ (ce qui est hyper-dur à obtenir), donc on s’en sort plutôt bien. Et d'un seul coup, la promo s’arrête net après qu’on participe à une émission qui s'intitulait La Nouvelle Affiche. C'était diffusé sur la chaîne qu’on nommait FR3 à l’époque, et cette émission marchait à l’applaudimètre : les téléspectateurs appelaient pour voter. La maison de disque du groupe vainqueur de cette émission allait mettre le paquet sur la promo ; or ce soir-là, nous concourrions contre Les Innocents qui présentaient Jodie, leur single - et ils ont gagné. En toute logique, leur maison à eux - Virgin - a mis le paquet sur leur promo, et nous de notre côté, Phonogram nous a plus ou moins laissé tomber.

 

Comment as-tu  rencontré Jacno, pour qui tu as été guitariste par la suite ?

Je l’avais rencontré une première fois pendant les Désaxés. Il était question qu’on fasse un album ensemble, on avait rencontré plusieurs producteurs mais on tenait a rencontrer Jacno : on avait adoré ce qu’il avait produit pour Daniel Darc, on était fans de son album solo, et puis de toutes façons on l’aimait depuis toujours - on le vénérait même ! On en a donc parlé à Hervé Bordier, qui était l’un des mecs à la tête des Transmusicales de Rennes et qui était aussi un grand fan de Jacno. Il a été OK pour nous mettre en contact. Quelque temps plus tard, on a donc rencontré Jacno dans un bar des Champs pour boire des cocktails tout en parlant du disque qu’on souhaitait faire ensemble. Ca s’était hyper-bien passé, et on s’est quittés en pensant qu’on se reverrait pour l’album... sauf qu’il ne s’est jamais fait car Phonogram n’avait pas assez de blé pour nous.

D'ailleurs, quelques années plus tard, alors que je travaillais avec Jacno, que nous étions amis et que je dînais chez lui, il a ressorti la cassette démo des Désaxés que nous lui avions envoyée à l’époque.

 

Oui, tu as d’ailleurs fini par devenir son guitariste. Comment ça s’est passé ?

Au moment où il avait sorti Faux témoin (produit par Etienne Daho), il s’était dit que ce ne serait pas mal de faire de la scène. En dînant avec Vincent, il lui a dit qu’il cherchait un guitariste : Vincent lui a filé mon numéro, qu’il a noté sur un paquet de Gitanes - mais son paquet de Gitanes est resté dans la poche de sa veste qui, elle, est restée dans un placard pendant plusieurs mois ! Au bout d’un moment, il a ressorti cette veste, il a retrouvé le paquet - et donc mon numéro - et il s’est dit «tiens, si j’appelais ce guitariste». A la suite de quoi, il m’a appelé pour qu’on fasse connaissance.

 

 

Mais vous vous connaissiez déjà depuis l’époque des Désaxés, non ?

Oui, mais comme il me l’a dit, c’était une époque très dure pour lui. Il a vécu une période un peu en roue libre : on l’avait rencontré en 88-89, mais il ne s’en rappelait pas du tout. Je lui avais rememoré notre rencontre mais il ne s’en souvenait pas, il avait pas mal de trous de mémoire par rapport à cette période-là. L’audition chez lui était très drôle. Déjà, il faut savoir que j’ai mis du temps avant de comprendre son fonctionnement et son vocabulaire. Il me disait «appelle-moi le matin», donc moi, je l’appelais à 10-11h... et puis au bout de 5-6 messages que je lui laisse, il a fini par me rappeler pour me dire que par "matin", il entendait 17h.

Une fois que j’ai compris ça, je l’ai appelé à 17h, et nous avons pu prendre rendez-vous. Je suis allé le voir vers 18h, donc pour lui, c’était le petit déjeuner, en mode bouteille de Bordeaux et croissants. Et l’audition a commencé : il ne disait pas grand'chose, on a écouté son disque puis il a sorti sa guitare et m’a demandé de jouer. Depuis les Stinky Toys, sa guitare était accordée en mi, un accordage de bluesman qu’utilisait aussi Keith Richards. J’ai donc joué un peu, il a vu comment je me débrouillais, puis il m’a demandé de reposer la guitare : je faisais partie de son groupe. C’était aussi fluide que ça. Ensuite, on a bu des coups et écouté des disques. Tout ça au milieu de dizaines de coups de fils, car il faut savoir que lorsque Jacno sortait un disque, son téléphone sonnait dans tous les sens - les attachées de presse, les journalistes, tout le monde voulait le rencontrer, et comme tout le monde savait qu’il n'était joignable qu'entre 17h et 21h, tout le monde appelait sans arrêt. Du coup, quand tu avais rendez-vous chez lui à ce moment-là, c’était infernal. Il commençait une phrase et il devait incessamment s’arrêter pour répondre au téléphone.

 

Ce n’était pas difficile de travailler avec quelqu’un que tu vénérais, comme tu l’as précisé tout-à-l’heure ? Ou bien tu finis par oublier ce statut-là ?

Non, tu n’oublies jamais vraiment, ou alors il faut vraiment beaucoup de temps. Pour moi, Jacno était le Keith Richards français. J’étais vraiment fan des Stinky Toys, puis j’étais fan de Rectangle, et quand je le regardais, je voyais l’idole... et au fond, c’était génial d’être en face de lui. Il disait souvent qu’il voulait tourner et faire de la scène, mais en fait ce n’était pas tout à fait vrai, il était trop perfectionniste pour ça ; il était un homme de studio.

 

C’était donc un grand plaisir d’être sur scène avec lui ?

Oui bien sûr, mais ce qui était terrible, c’est qu’il était anxieux et timide, et qu’il avait peur de la scène. Il n’arrivait pas trop à faire la différence entre le studio et la scène. Pour un concert, il faisait donc des balances aussi longues que pour un disque : à 19h30, on était encore sur scène alors qu’on devait jouer devant le public à 20h. Tout le monde était stressé, c’était compliqué, mais il y avait quand même des moments géniaux. L’un des plus beaux moments reste le Batofar, ça devait être en 1999 ou en 2000, c’était son retour sur une scène parisienne car il venait de sortir La part des anges. Il y avait un super papier dans Libé qui annonçait son grand retour, et là, vraiment, il y a eu un accueil formidable - il a senti qu’il était aimé du public, plein de gens n’avaient pas pu rentrer mais tout le monde était content d’être là. C’était un moment magique, il a vraiment su qu’il était aimé.

 

 

Ce n’est pas compliqué d’écrire par la suite un livre sur une personne que l’on a côtoyée et aimée ?

Je regrette avant tout de l’avoir fait après sa mort. On a passé tellement de bons moments ensemble... c’est quelqu’un qui parlait beaucoup, on parlait des nuits entières. Si on allait dîner ensemble, on allait forcément dans un resto ouvert toute la nuit, aux Halles par exemple, et on se quittait à 7 ou 8h du mat'. Et forcément, pendant ce temps-là, tu n’enregistres pas, car tu es avec un ami plus qu'avec un collègue de travail. Mais il était tellement intéressant ! Oui, je regrette de ne pas avoir écrit ce livre de son vivant. Même au téléphone, il parlait beaucoup : il pouvait m’appeler à 22h et on pouvait passer la nuit entière à parler.

 

Est-ce que lorsque tu écris un livre sur quelqu’un, tu as besoin d’aimer la personne ?

A l’avance, je ne le sais pas. Quand je travaille sur des artistes que je ne connais pas bien, il y a toujours un moment où je rentre dans leurs vies et où j’apprends quelque chose qui va me toucher. Il y a toujours une empathie qui se produit. Je bosse aussi sur une série de documentaires sur France 3 qui s’appelle Nous nous sommes tant aimés, où j’ai l’occasion de sortir du monde de la musique ; par exemple, j’ai fait un docu sur Elie Kakou qui, a priori, ne fait pas vraiment partie de mon univers, mais lorsque j’ai découvert son parcours, ça m’a touché. Peu importe au final ce que fait la personne, l’important est de découvrir le moteur qui la pousse à agir. Ca, c’est un processus que j’aime beaucoup dans la biographie. J’ai aussi fait la bio de Mike Brandt : sa musique ne me touche pas, mais l’envie qui le motivait m’a bluffé.

 

Comment devient-on biographe ?

Ce n’est pas décidé ! Quand j’ai sorti mon premier livre, je n’avais pas pour ambition de "devenir biographe". Mais pour moi, les écrits sur la musique ont toujours été aussi importants que la musique. Mes héros étaient les musiciens, mais aussi les rock critics comme Lester Bangs, Manœuvre, Eudeline, Yves Adrien...

 

 

D’ailleurs à l'époque, les rock critics étaient des stars à part entière, leur avis importaient vachement plus qu’aujourd’hui car ils étaient le seul relai entre l’artiste et le public.

Oui, ils menaient la vie qu’on rêvait de mener, ils allaient en concert tout le temps, ils partaient en tournée avec les rockstars, ils recevaient tous les albums... Ils étaient entre guillemets les "amis des stars". Je me souviens d’un article démentiel de Manoeuvre en 1979 où il raconte qu’il reste des jours dans la suite de Keith Richards, et il raconte l’intimité de ce dernier sur 12 pages. Ca n’existerait plus aujourd’hui. Richards a adopté Manœuvre, il m’a raconté qu’il a failli devenir son nouveau Tony Sanchez. Et Tony Sanchez, c’est qui ? C’est le mec qui le fournissait en dope, peu importe où il se trouvait dans le monde. Manœuvre et Richards s’étaient tellement bien entendus que Richards lui a proposé cette mission, tant et si bien que Manoeuvre a hésité, mais comme on le sait tous, il ne l’a pas fait. La frontière était mince entre rockstars et rock critics.

 

Tu as dit que les artistes étaient en-dehors de la réalité. Tu t’exclus donc de facto de cette famille-là, puisque tu racontes la vie des artistes ?

Je disais ça en parlant de Bertrand Cantat, en rapportant des propos que lui-même avait tenus. La vraie vie, je ne sais pas vraiment ce que c’est, mais si c’est pouvoir assumer le quotidien et être capable de payer ses factures et ses impôts à temps, il y a plein d’artistes qui en sont incapables. Des gens comme Jacno, ou Cantat pour ne citer qu’eux, n’étaient pas capables de faire ça par eux-mêmes. Je pense qu’être artiste, c’est aussi ne pas savoir trouver sa place dans le monde : certains artistes - et là je pense notamment à Bashung - étaient adulés, aimés des plus belles femmes... et pourtant suicidaires.

 

As-tu déjà été amené à faire la bio d’un ami ?

Oui, pour Daniel Darc. Enfin, c’est peut être exagéré de dire que nous étions amis, mais c’est quelqu’un qui a su me mettre à l’aise car il savait casser les barrières. Il pouvait sortir du cadre biographe/artiste et créer des rapports d’amitié hyper-simples. Mais un biographe ou un journaliste, ça doit savoir rester à sa place : il ne doit pas s’imaginer qu’il est ami avec la rockstar, car la rockstar est manipulatrice .

 

Oui, c’est d’ailleurs l’un des commandements enseignés dans le film Almost Famous (Presque Célèbre en VO).

Plein de journalistes pensent devenir l’ami de musiciens célèbres - mais c’est une putain d’erreur, car le musicien n’oublie jamais qu’il a besoin de toi et que tu vas écrire un papier sur lui. 

 

 

Sarah Dahan // Crédit photos : J.-C. Polien, Céline Guillerm & D.R.