Casquette noire sur la tête, barbiche sur le menton, cet ancien militant du SCALP au physique trapu ne ressemble pas au petit mec chétif griffonné dans ses albums. Né à Issy-les-Moulineaux, Manu Larcenet grandit à Vélizy mais refuse d'être enfermé dans des carcans, même géographiques. Lorsqu'on lui demande ce que signifie pour lui la culture urbaine, il fait mine de ne pas comprendre : « c'est une sorte de "label rouge" pour différencier ce qui vient de la rue de ce qui vient des champs, sûrement (...) la culture urbaine pour moi, c'est la Mano Negra .» Dans les années 80, il est chanteur d'un groupe punk, Ze Zobbies : « on remplissait des salles sans être connu.» Mais tout ça, c'est du passé. Notre dessinateur gratte toujours sur sa guitare, mais chez lui : « quand on n'a pas le talent nécessaire, il vaut mieux laisser ça à ceux qui savent

Parallèlement à la musique, il dessine, donc. Et beaucoup. En 1994, ses dessins sont publiés pour la première fois dans le magazine Fluide Glacial : « Mon entrée à Fluide est un souvenir inoubliable, à la limite de l'orgasme (…) Je rêvais de vivre de la BD. Alors imagine le jour où Gotlib est venu me voir pour me dire : « J'ai vu tes dernières planches, c'est très drôle » !! » Loin de s'endormir sur ses lauriers, notre homme continue à se montrer prolifique. Toutes maisons d'édition confondues, Larcenet a sorti près de 50 albums. Dans chacun d'eux, il retranscrit ce qui lui arrive au jour le jour, ses expériences vécues se retrouvant « romancées » dans ses planches et ses bulles.

Après 30 ans de bons et loyaux services passés à Vélizy, Paris et ses alentours, Manu Larcenet décide de se réfugier à la campagne, dans la banlieue de Lyon. De son passé vélizien, il publie en 2005 Total Souk pour Nic Oumouck, l'histoire drolatique d'un ado qui collectionne les échecs dans sa cité. Un personnage inspiré d'un ami d'enfance : « Il se prenait pour un caïd, mais il lui arrivait toujours des noises. Il me faisait déjà marrer à l'époque. Et puis, quitte à écrire sur la banlieue, je préférais que ce soit drôle et tendre, à l'image de mes souvenirs. De plus, il était important pour moi de mettre un Arabe comme personnage principal puisque c'est avec ces mecs que j'ai grandi. Je suis en ce moment même sur un tome 2 qui s'appellera La France a Peur ».

Un an avant les aventures de Nick Oumouck sortait le premier tome du Combat Ordinaire. Le héros s'appelle Marco. Il est photographe, a des crises d'angoisse, n'arrive pas à communiquer avec ses parents, ne veut plus travailler, ni consulter son psy. Bref, Marco est en dépression. On est loin des blagues potaches de chez Fluide Glacial. Les scènes de vie « ordinaires » dépeintes sont souvent teintées de nostalgie et de tendresse envers nos contemporains. Au point que la vie de Manu/Marco nous touche comme si c'était la nôtre : « Le combat ordinaire, c'est la vie. La bataille que nous livrons tous les jours. Et ce combat n'est jamais fini, c'est épuisant à la longue.» Cette quasi-introspection lui vaut le prix du meilleur album du festival d'Angoulême. Deux autres tomes suivent, couronnés d'un succès critique et public.

Pour ne pas se cantonner à des réalisations trop personnelles, Larcenet travaille sur d'autres projets, notamment Le Retour à la Terre, une sorte d'antithèse duCombat Ordinaire. On y découvre les amusantes mésaventures de Manu, un dessinateur qui vient d'emménager à la campagne avec sa femme. Cette série (3 tomes parus, ndr) est son plus gros succès. Un triomphe dû au bouche-à-oreille que l'auteur a du mal à assumer, il se considère depuis comme un « social traître ». Mais Manu Larcenet précise tout de même qu'il veut écrire pour tous : « Il n'y a pas de honte à parler au plus grand nombre. Il ne faut pas crétiniser le lectorat pour autant.»


Par Reza Pounewatchy // Photos: DR.