Angel Haze, c'est un nom de weed. Tu es une grosse fumeuse ?

Raykeea Angel Wilson (Angel Haze) : Oui, c'est un nom de weed, mais je ne touche pas du tout à la drogue, ce qui peut surprendre. J'ai juste trouvé ce nom qui est composé d'une métaphore - «angel» signifiant high, mais dans un sens spirituel. 

 

J'ai lu dans une précédente interview que tu étais tombée amoureuse de la poésie dès 11 ans. Quels sont tes poètes préférés ?

Edgar Allan Poe, Pablo Neruda, Charles Bukowski, Andrea Gibson... Cette nana est incroyable, putain d'incroyable. Il y en a tellement d'autres que j'aime, mais ceux-là en particulier sont mes préférés. Je n'aime pas tant Shakespeare que ça. Il est beaucoup trop lu, alors que beaucoup d'autres ne le sont pas assez. Pablo Neruda surtout n'est vraiment pas assez lu, alors que c'est un génie.

 

Lis-tu des poètes français ?

Non, aucun. Tu as des noms à me recommander ?

 

 

Je te conseillerais de lire Alcools d'Apollinaire, ou Rimbaud, bien sûr. Michaux aussi... Enfin bref : à Détroit, tu as grandi jusqu'à tes seize ans dans la Greater Apostolic Faith Church, que tu décris comme une secte. Pourrais-tu nous dire quelques mots sur ta vie là-bas ?

J'ai vécu dans le Michigan jusqu'à mes dix ans, après j'ai déménagé, mais ma mère a continué à pratiquer cette religion jusqu'à ce que nous ayons seize ans, donc c'était plus ou moins la même chose. Nous ne pouvions pas nous distraire, pas écouter de musique. En fait, nous ne pouvions strictement rien faire à part aller à l'église et parler avec les autres membres de la secte.

 

Tu t'inspires dans ta musique des negro spirituals, comme dans ton intro gospel de Black Synagogue. As-tu découvert la musique par le biais de la musique religieuse ?

Non. J'ai découvert la musique par moi-même au lycée. Un pote m'a dit de transformer mes poèmes en rap et a essayé de m'apprendre comment faire. J'étais vraiment nulle. Je le suis toujours d'ailleurs, mais je m'améliore. Après, j'ai commencé à m'entraîner de plus en plus. Quatre ans plus tard, je suis là. J'ai fait beaucoup de chemin, mais j'en ai encore beaucoup plus à faire pour être parfaite comme j'ai envie de l'être.

 

Pourquoi as-tu quitté le Michigan pour New-York ?

J'ai été à New-York pour tourner dans un clip, une vidéo pour un crew qui faisait des vidéos de freestyle avec des artistes. C'était la première fois que j'allais à New-York seule, sans ma mère ni le reste de famille. J'ai voulu rester un jour de plus parce que mon manager m'a dit qu'un label souhaitait me rencontrer. Je l'ai dit à ma mère et elle a pété un câble, elle m'a dit que je prévoyais de ne jamais revenir, ce genre de choses, et elle m'a jeté dehors. J'étais sans domicile et ma meilleure amie, qui est ici avec moi aujourd'hui, m'a laissé vivre chez elle. Un mois ou deux après, j'étais signée. C'est comme ça que je suis devenue une rappeuse. Ma mère m'a jeté dehors, alors je n'avais pas d'autre solution que de me débrouiller toute seule. J'avais 50 dollars sur mon compte en banque pendant deux mois. J'étais putain de pauvre.

 

 

Est-ce que tu gardes un bon souvenir de cette période ?

Oui et non. Je n'avais jamais espéré pouvoir devenir quelqu'un un jour, et le monde me terrifiait. Je me suis retrouvée à passer toutes mes journées dans un studio. Je me disais qu'il fallait que je m'en sorte, et là, je me suis retrouvée meilleure chanson de la semaine deux fois sur Pitchfork. J'étais là, genre «putain, qu'est-ce qu'il m'arrive ?». Je suis allée passer mon anniversaire hors de la ville, et tous les jours, j'avais des appels où l'on me disait que je devais revenir parce que des gens voulaient me rencontrer. J'ai des bons souvenirs de cette période, parce que la possibilité de faire quelque chose de sa vie, de devenir quelqu'un, est ce que tout le monde désire et que je ne pensais pas possible pour moi. C'était complètement inattendu.

 

Parlons un peu de ton actualité : le mercredi avant Noël, frustrée que la sortie de ton album soit repoussée à mars, tu l'as entièrement posté sur Soundcloud accompagné d'une série de tweets du genre «sorry to Island/Republic Records but fuck you… you guys may just learn to KEEP YOUR FUCKING WORD». Pourquoi as-tu fait ça ?

En fait, je suis sur deux labels : un aux États-Unis et un en Grande-Bretagne. Alors les deux se battent en permanence entre eux : «Angel Haze doit faire ça pour nous», «Non, ça pour nous»… Ils s'enlisaient dans des discussions sans fin quant à la sortie de mon album. J'avais promis à mes fans que je le sortirais avant la fin de l'année. Alors quand ils l'ont repoussé jusqu'à mars, je me suis dit OK, à ce train-là il va sortir en 2016, et ça, ça me rendait vraiment furieuse. Alors j'ai dit «fuck you» - après tout c'est mon album, c'est ma décision. Il est sorti, c'est ce qui compte, et je suis heureuse d'avoir fait ça.

 

Quels sont tes rappeurs préférés ?

Eminem, c'est tout.

 

 

En 2013, tu as réalisé deux tracks visant Azealia Banks (On the Edge et Shut the Fuck Up). La même année, tu as repris avec Iggy Azalea le morceau de Kanye West et Jay-Z Otis. Entre Azealia et Azalea, ton choix est-il fait ?

Oh non, c'est si méchant ! C'est juste qu'on a eu quelques clashs avec Azealia Banks, mais on s'est toutes les deux excusées. Je ne sais pas pour elle, mais personnellement, je ne lui en tiens pas du tout rigueur. Quant à Iggy Azalea, elle a toujours été si gentille avec moi.

 

Sur la scène musicale contemporaine, quels sont les artistes que tu admires le plus ?

Paramore et Kings of Leon. Mon Dieu, je vis littéralement pour ces gars.

 

J'ai aussi vu que tu aimais beaucoup d'artistes différents, comme Justin Nozuka ou Coldplay, et que tu as fait une cover de Miley Cyrus. Est-ce que la musique mainstream est aussi importante pour toi que le hip-hop ?

Oh oui. Je trouve que le rap et le hip-hop sont souvent répétitifs aujourd'hui. C'est important de ne pas poser de barrières dans la musique, de pouvoir écouter de la musique underground, mainstream, rock, pop, rap etc. et d'en apprécier les qualités. J'ai aussi l'impression que cette ouverture me rend meilleure en tant qu'artiste. Je me suis dit, allez, pourquoi ne pas faire une cover de Miley ? Vas-y, fonce !

 

Dans ta cover de Same Love, à l'instar de Macklemore, tu parles de la découverte de ton attirance pour les filles et de l'homophobie dont tu as été victime. Tu te décris aujourd'hui comme pansexuelle. Qu'est-ce que tu entends par pansexualité ?

Être pansexuel, c'est pouvoir tomber amoureux de n'importe qui. Si je me sens attirée par quelqu'un, peu importe que cette personne soit un homme, une femme ou encore transgenre. Il y a tellement de gens différents sur cette planète. Je n'aime pas l'idée de genre en général. La plupart du temps, j'ai même du mal à me considérer comme une femme. J'ai des origines amérindiennes, j'apprends le tsalagi (langue cherokee, ndlr). Dans la spiritualité indienne, on dit que certains êtres naissent avec deux âmes, une âme féminine et une âme masculine. Je pense que pour ma part, c'est quelque chose de cet ordre.

 

 

On entend dire qu'en 2013, le rap a fait son coming-out avec des musiciens tels que Zebra Katz ou Mykki Blanco. Est-ce que tu te sens appartenir à ce milieu ?

Non, parce que ces artistes parlent de leur style de vie dans leurs textes. Chez moi, c'est plus ambigu. C'est plutôt mon public qui projette ça sur moi, mon style de vie. Si l'on écoute bien, la seule chose dont je parle, c'est d'amour.

 

J'imagine que tu dois en avoir marre qu'on te colle des étiquettes, mais on te considère comme une figure du "pop féminisme" comme Iggy Azalea ou M.I.A. Est-ce qu'apporter une autre image de la femme est important pour toi ?

Totalement. Car les médias renvoient tout le temps une même image de la femme, et c'est : sex appeal, sex appeal, sex appeal. Je dis fuck, je ne veux pas plaire, je veux faire ce que je veux. J'ai une petite sœur, alors c'est très important pour moi qu'elle puisse avoir la possibilité d'être libre, de devenir absolument qui elle veut. Je ne suis pas féministe dans le sens «girl power», mais ce que je souhaite, c'est une égalité totale.

 

Dans ta chanson Black Synagogue, tu décris la foi comme une fuite, une façon de chercher la solution à ses problèmes en dehors de soi, dans Jésus et dans les églises plutôt qu'en soi-même. Quels sont tes rapports avec la religion ? Te décrirais-tu plutôt comme athée, mystique ou agnostique ?

C'est bizarre, parce que je me décrirais comme agnostique, mais en même temps je crois en Dieu. Je pense vraiment qu'il y a un Dieu. Pas un bonhomme omnipotent qui nous regarde d'en-haut dans le ciel. J'ai le sentiment qu'il est en chacun de nous. Mais je ne veux pas trop m'étendre sur le sujet. J'ai l'impression que parler de ses croyances, c'est les imposer, et la dernière chose que je voudrais, vraiment - et c'est le plus important pour moi - c'est dire aux gens ce qu'ils doivent penser.

 

La musique est spirituelle pour toi ?

Complètement. D'ailleurs quand j'étais - quand je suis encore parfois - au bord du désespoir, je mets tout dans ma musique, et la musique me sauve.

 

 

Dans la reprise que tu as faite de la chanson d'Eminem Cleaning Out my Closet, tu parles explicitement de viol et d'abus sexuels que tu as subis dans ton enfance. Penses-tu qu'écrire sur sa douleur a une vertu thérapeutique ?

Oui, c'était vraiment cathartique. Au moment où je l'ai écrit, j'étais vraiment hantée. J'avais des cauchemars, des hallucinations. Parfois, les images me revenaient avec une telle violence que je ne me rendais plus compte que je n'étais plus là-bas. Je pleurais, je hurlais. Ma meilleure amie ne comprenait pas ce qui se passait, elle ne savait pas quoi faire. Et puis j'ai pris mon stylo, et en faisant quelque chose de ma douleur, elle est devenue autre chose.

 

Et en même temps, la musique connecte les gens et leurs souffrances, non ?

Oui, absolument. Quand j'ai écrit ce morceau, je ne me rendais pas compte de ça. J'étais seule, et tout ce que je voulais, c'était simplement tout évacuer. Mais après, j'ai reçu beaucoup de lettres, beaucoup de gens sont venus me dire «ce que tu racontes, c'est mon histoire». Et voir que tous ces gens avaient vécu la même chose, ça m'a fait me sentir moins seule dans le monde.

 

Te décrirais-tu comme une artiste engagée ?

Non. Enfin si ! C'est drôle, parce que d'une certaine manière on peut dire que les messages que je véhicule sont politiques, mais d'une autre manière pas du tout. Il y a des sujets que je n'aborderai jamais. Ce que je dis, ce n'est jamais qu'un avis, le mien ; je ne parle que de choses qui me concernent, de choses personnelles.

 

Tu puises dans ta souffrance personnelle pour écrire. Penses-tu que si tu deviens extrêmement célèbre et que tu profites trop des avantages de la célébrité (soirées VIP, yacht, lèche-bottes...) tu perdras ta matière créatrice ?

Je ne le pense pas, parce que je passe tous les jours plusieurs heures à travailler seule. Je suis une personne rigoureuse, solitaire et réservée. L'année dernière, j'ai passé pas mal de temps à faire la fête, à traîner avec des stars, ce genre de choses. Mais au final, je me rends compte que je suis beaucoup moins stressée et angoissée quand je suis seule. Ou alors quand je suis avec ma meilleure amie et ma team.

 

++ La page Facebook et le profil Soundcloud d'Angel Haze.

++ Dirty Gold, le premier album d'Angel Haze, est disponible chez Universal. 

 

 

Bettina Forderer.