Comment avez-vous été amenée à collaborer avec les Shaolin Temple Defenders ?
Martha High : Mon manager Kiran m'a parlé des Shaolin Temple Defenders. En écoutant quelques uns de leurs morceaux, nous étions d'accord pour dire qu'ils étaient vraiment bons. Je suis donc venue à Paris alors qu'ils jouaient au Tryptique. J'ai adoré leur show. Faire ce qu'ils font à leur âge est fantastique. Ils sont avant tout de véritables amateurs de funk. Ils ont fait leur part du travail à force de se nourrir de funk, ils connaissent la musique qu'ils jouent. Kiran a donc pris contact avec leur manager. Eux comme moi désiraient que nous nous réunissions afin de voir ce qu'on pouvait faire ensemble. Le feeling a tout de suite été très bon.

Vous avez plus de quarante années de tournée derrière vous. Comment gérez-vous le fait d'être régulièrement en tournée et donc loin de votre famille et de vos proches ?

Martha High : J'essaie de les voir dès que j'en ai l'occasion. Par exemple, avant de commencer la tournée avec Maceo Parker, je suis revenue chez moi. Aussi, il m'est arrivé de faire venir ma mère sur certaines tournées. Mes frères sont à Washington, ma ville natale, et ont peu de temps car ils travaillent beaucoup. Heureusement ma fille fait actuellement ses études en Allemagne. On se voit donc assez souvent.

Comme vous venez tout juste de l'évoquer, vous étiez cette année en tournée avec Maceo Parker. Vous avez posé des voix sur l'album de Bobby Bird. Vous êtes actuellement en train de finaliser votre album pour lequel Morris Hayes (clavier de Prince) et Vicki Anderson ont participé. Pouvons-nous dire que vous faites partie d'une grande famille, celle des premiers artistes de Funk & de Soul ?

Martha High : Absolument. Nous restons continuellement en contact. Ils sont là lorsque j'ai besoin d'eux. Fred Wesley, Bobby Bird, Vicki Anderson, Sweet Charles, Marva Whitney. Oui, nous formons une grande famille, ils sont tous mes frères et soeurs.

Après plus de 30 ans aux côtés de James Brown, pourquoi avez-vous décidé en 2000 de vous lancer dans une carrière solo ?

Martha High : Je ne pouvais aller plus loin. J'avais terminé de former toutes les jeunes choristes du groupe et James était arrivé à un point où il n'allait plus entreprendre de nouveaux projets. Aussi, j'avais envie de voir ce que je pouvais faire sans lui.

On dit souvent que James Brown était très strict et très exigeant avec ses musiciens et leurs performances. Quelle en est votre expérience et comment l'avez-vous ressentie ?

Martha High : Il était en effet très exigeant. Par exemple, lorsque, avant un show, il était prévu que nous fassions la balance, souvent celle-ci se transformait en 2 ou 3 heures de répétitions. James était très perfectionniste. Naturellement, nous étions souvent fatigués, mais c'était pour le bien de la musique. Parfois, il réservait une salle dans sa ville natale d'Augusta en Géorgie pendant toute une semaine. Pour répéter bien sûr, mais aussi pour passer du temps avec les membres de sa famille et ses amis. Cette exigence m'a beaucoup appris et je suis un peu pareille désormais… (Elle fait signe de regarder sa montre et lâche en riant : « allons répéter, allons répéter !»)

Comment était James Brown dans la vie de tous les jours ?

Martha High : James Brown était très discret. C'était lors des répétitions que nous passions le plus de temps ensemble. Il pouvait aussi m'appeller rien que pour parler musique. En dehors de la musique, James restait assez privé. Par exemple, lorsque nous sortions le soir, lui préférait rester à l'hôtel. Même s'il était dur avec ses musiciens, il entretenait une bonne relation avec eux. Mais il ne voulait surtout pas qu'ils deviennent arrogants, et leur faisait ainsi comprendre qu'ils n'étaient pas parfaits. Il souhaitait simplement qu'ils soient toujours à leur meilleur niveau sur scène. James était surtout un homme très respectueux. Il nous appellait toujours en utilisant « Miss » or « Mister ».

Lors de votre grande carrière, vous avez cotoyé un grand nombre de chanteurs, y compris des légendes telles qu'Aretha Franklin ou Stevie Wonder. Avez-vous eu l'occasion de chanter avec certaines d'entre elles?

Martha High : Nous avons partagé la scène avec de grands artistes mais je n'ai jamais réellement chanté avec eux. Bien sûr, j'ai parfois rejoint les choristes de Miss Franklin mais, depuis le jour où j'ai quitté The Jewels, je n'ai chanté qu'avec James Brown. Il m'a d'ailleurs honorée en me nommant « sa choriste personnelle ». Beaucoup de gens me disent : « Oh, je me souviens de toi ! » et je leur réponds : « Oui, j'étais celle au fond de la scène ! ».

Toute la presse parle de la longétivité des Rolling Stones ou de Police qui font leur come-back. Mais vous, cela fait plus de 40 ans que vous êtes en tournée régulièrement. D'où tenez-vous cette inspiration et cette énergie pour continuer ?

Martha High : A l'époque où je travaillais encore avec James, c'est de lui que je puisais mon inspiration. Vous savez, lors de nos premières tournées ensemble dans les années 60, James était à son apogée. Nous chantions tous les soirs, parfois pendant un mois entier, avec en plus des journées de transit en bus. Et lorsque nous faisions un « theater circuit », nous réalisions jusqu'à 5 ou 6 concerts par jour pendant une semaine ! Je n'arrivais pas à croire qu'un homme puisse dégager une telle énérgie. Il était très impressionnant. Et cette énergie, il l'a gardée jusqu'au jour où je suis partie. Après cela, je n'étais plus là pour témoigner. En tout cas, il m'a demandé de remonter sur scène avec lui pour un concert exceptionnel à l'Apollo Theater. J'étais son invitée. Bien sûr, il ne dansait plus aussi vite qu'avant, mais il savait toujours y faire, he was still kickin' it. Parfois même, il montait sur scène alors qu'il était malade. Et personne ne le remarquait, pas même le groupe. Encore une fois, c'était grâce à cette étonnante énergie. Chacun de ses concerts était fantastique. Par conséquent, j'essaie de m'inspirer de lui aussi souvent que possible. Je suis très heureuse de l'avoir eu comme professeur. Il était aussi un père spirituel, un frère, un « boss ». Il était tout ce que je savais de la musique.

Beaucoup de grandes chanteuses de soul ont disparu récemment. Est-ce que vous pensez qu'il s'agit de la fin de la soul music ou pouvons-nous espérer qu'une nouvelle génération saura perpétuer un tel courant ?

Martha High : Je pense qu'une nouvelle génération peut reprendre le courant soul. En tout cas, le peuvent ceux qui connaissent l'origine de cette musique et ses fondateurs : James Brown, Sly & The Family Stone, George Clinton & The Funkadelics, Prince, Maceo Parker... Il faut que ces jeunes viennent écouter quelqu'un comme Maceo Parker, car c'est comme écouter James Brown. Il a toujours cette funk si rare, si typique à James. Il l'a adoptée quand ils jouaient ensemble et il a su la garder. Que ce soit à la fin des concerts de Maceo Parker ou les miens, des jeunes viennent nous voir et nous disent : « Je n'avais encore jamais entendu votre musique mais je suis content d'être venu. Et à partir de maintenant, je vais l'écouter et je vais commencer à acheter des vinyles de soul & de funk ». C'est à chaque fois un sentiment formidable qui me laisse entendre que les jeunes vont faire perdurer notre musique

Que pensez-vous du hip hop qui a pour racine la soul ?

Martha High : Je ne suis pas fan du hip hop car je n'aime pas l'image qu'il véhicule, les grossièretés notamment. Je suis très sensible aux messages que l'on transmet aux enfants. Les enfants sont pour moi un sujet très sensible. J'ai d'ailleurs monté une association, Singing for the children, afin d'aider les enfants qui ont besoin de médicaments, de nourriture. L'image du hip hop et les mots qui y sont employés, n'apportent rien de positif aux enfants, bien au contraire.

Quel est votre sentiment lorsque vous entendez l'une de vos chansons samplée ?

Martha High : J'ai entendu l'une de mes chansons samplée par En Vogue. James Brown a été samplé de nombreuses fois. Il n'avait rien contre, à condition que ces personnes ne jurent pas sur sa musique. Comme moi, James avait beaucoup de choses à dire à ce sujet… Je crains que, de nos jours, certaines chansons ou certains films aient un lien avec la violence et la haine exprimées par certains ados. Je ne veux pas faire partie de ce mouvement (le hip hop, ndlr). Par contre, j'aime les rappeurs qui abordent des sujets positifs.

Si vous deviez choisir une seule de vos chansons, laquelle serait-ce ?

Martha High : Hustle Time. J'ai écrit ce morceau car, chaque fois que James Brown chantait It's A Man's World, à la fin, nous faisions un petit solo tous les deux : « Oh Martha, what time is it ? » . Et je lui répondais « It's Hustle Time, It's Hustle Time ». Cette chanson est l'une des premières que j'aie écrites. Elle représente la fin de mon aventure avec The Boss et le début de ma carrière solo. Hustle time, c'est l'heure d'y aller !

James Brown disait : “Do your hair in different styles, make people notice”. Qu'en pensez-vous ?

Martha High : Il disait ça pour les autres, mais si vous faites attention, il avait toujours la même coupe. Des styles différents certes, mais il voulait surtout dire “trouve-toi une image, une personnalité”. Si aujourd'hui mes cheveux sont blonds, c'est grâce à lui. Un jour, il m'a dit : « J'aimerais te voir en blonde». Je lui ai répondu que ça ne m'irait pas. Mais il a bien sûr insisté et j'ai cédé. J'ai donc teint mes cheveux qui sont devenus orange. J'ai alors couru chez un professionnel et, depuis ce jour, mes cheveux sont blonds. Je les aime bien ainsi car ils font désormais partis de mon image. Le surnom que l'on m'a donné n'y est pas étranger : "The platin blond soul sister with a great voice".

Quels sont vos projets ?

Martha High : Je suis en tournée en France avec les Shaolin Temple Defenders. Nous avons d'ailleurs des projets communs.
Actuellement, je termine mon album. Je ne lui ai pas encore choisi de titre. Et comme je le disais, je suis aussi très impliquée dans mon association « Singing for the children ».

Que pensez-vous du public français ?

Martha High : Je l'adore ! Ils me font sentir comme à la maison. Je prends beaucoup de plaisir à jouer devant le public français. Je vais tenter de leur donner autant d'amour qu'ils m'en ont donné.

Par VRL // Photos: Sara Franck et Philippe Gassies.