Ta mère t'a offert un Thomson MO6 dès tes 6 ans, et tu as fait des études d'informatique. Si tu n'avais pas été musicien, serais-tu devenu Julian Assange ?

 

Julien Brambilla (Danton Eeprom) : Bonjour maman, je passe à la télé ! Oui. Ou alors pilote d'avion, de Formule 1... ou cosmonaute. Je suis allé deux fois sur la Lune, je suis revenu, ça m'a saoulé. Non, honnêtement, j'étais parti pour l'informatique. Je me rappelle du jour où je l'ai reçu, c'était Noël, j'étais en pyjama. Après, ma mère s'est demandée si c'était une si bonne idée parce que je ne faisais que ça de mes journées. C'était mon ami imaginaire. C'est peut-être prémonitoire, mais je me souviens très bien de m'être dit : «un jour, on pourra faire de la musique avec les ordinateurs». Ma mère me disait : «tu ne veux pas plutôt faire du piano ?», je lui répondais que non. Je suis venu à la musique bien plus tard, mais j'ai vraiment toujours eu cette conviction que les ordinateurs auraient à voir avec la musique.

 

Tu n'avais pas entendu des groupes comme Kraftwerk ?

A 6 ans, non, pas trop ! Pas plus à 8, ni à 9, ni à 10. Par contre, à 10 ans, j'ai acheté un jeu d'hélicoptère (enfin pas moi, parce qu'à 10 ans je n'avais pas de salaire) et il y avait une cassette d'Art Of Noise offerte avec. Je n'ai pas compris grand'chose, mais ce fut ma première introduction à la musique électronique. J'ai découvert Jean-Michel Jarre dans mes années pré-adolescentes. Donc oui, je savais qu'il y avait des gens qui faisaient ça, mais pour moi, c'étaient des grands. J'étais petit et je ne voyais qu'à l'échelle de mon petit univers.

 

À quel moment as-tu commencé à faire de la musique ?

Vers la fin du collège. J'ai pris des cours de synthé – de synthé, vraiment, pas de piano. Et puis de guitare, comme tous les garçons de 14 ans qui veulent sortir avec une jeune fille pour la première fois. J'ai eu un groupe de rock amateur dans mes années collège, lycée et fac. On a fait les 400 coups ensemble, on a appris la musique ensemble. Ça a commencé comme ça.

 

 

Qu'est-ce qui t'a poussé à passer du rock à l'électro ?

La drogue. Non, je rigole, ça a été progressif. Je m'intéressais depuis un moment aux techniques de musique par ordinateur, et les programmes que j'utilisais pouvaient faire un peu de techno. J'ai vite commencé à intégrer ça dans mon groupe. Les autres étaient OK, donc on a commencé à introduire des séquences électroniques en plus des guitares, batteries et compagnie. A l'époque, le big beat est arrivé en force, avec des groupes comme Apollo 440, The Chemical Brothers... Il y avait une ouverture entre le rock et l'électro. Ensuite, forcément, j'ai bricolé tout seul dans mon coin. Au début, c'était pour le fun, je ne pensais pas que ça allait prendre le dessus sur le groupe qui était mon principal projet. Ça s'est fait naturellement, sans grande coupure. Je n'ai même pas vu le truc arriver.

 

Alors que tu composais en utilisant le parc de synthés analogiques d'un studio où tu travaillais à Aix-en-Provence, tu es parti à Londres avec un laptop et un synthé. Pas trop dur de s'adapter à un matériel rudimentaire ?

Quand tu prends des goûts de luxe, tu ne peux pas te satisfaire du home studio que tu peux avoir chez toi. J'ai la chance d'avoir été très prolifique dans ce studio avant de partir. J'ai eu une réserve de morceaux que j'ai égrénée ensuite. La transition s'est faite comme ça. Ensuite j'ai tourné, j'ai joué, et au fur et à mesure, j'ai commencé à me ré-équiper, jusqu'à retrouver un set-up studio qui me satisfasse, avec peu de matériel mais de qualité studio. Au départ, tu as les bras qui t'en tombent. Tu t'escrimes sur un morceau pendant des heures et ça ne sonne quand même pas pareil. J'ai appris beaucoup de choses en ayant affaire au système D. J'en suis sorti comme quelqu'un de plus débrouillard, de plus malin niveau production. De plus rapide aussi. Mais j'aime aussi toujours les grands studios, parce que j'ai cette culture-là. J'arrive à avoir le meilleur des deux mondes.

 

C'est comment Londres ?

Très british quand même. Très pluvieux. Les gens adorent faire la queue. S'ils voient qu'il y a deux personnes qui attendent pour un truc, avant de savoir pourquoi ils le font, ils vont faire la queue. C'est une ville où beaucoup de gens passent comme des étoiles filantes et veulent laisser leur empreinte. Il y a beaucoup d'énergie, de gens en transition qui amènent quelque chose et qui repartent. C'est aussi très cosmopolite. Il y a un côté plus second degré par rapport à la France. J'ai l'impression que même des gens qui pourraient se prendre très au sérieux ont de l'auto-dérision là-bas, alors que d'ici, on peut les penser snobs. Eux nous voient snobs aussi, chacun se renvoie la balle. J'aime beaucoup cette ville, je la trouve inspirante. Mes amis de Paris, soit ils adorent, soit ils détestent Londres. Quand tu es trop parisien, il y a des trucs qui ne passent pas.

 

 

Si tu devais nous décrire ton parcours en trois rencontres ?

Ce n'est pas très compliqué finalement. Il y a eu le boss du studio dans lequel je bossais en France, Franck. Il m'a pris sous son aile - j'aime bien ça, c'est mon côté oiseau. Il m'a permis de voler. J'avais le droit de rester la nuit pour travailler. Le matin, il me retrouvait sur ma console avec des marques de boutons sur la joue. Tous les jours, systématiquement, il s'amusait à me hurler «réveille toi, réveille toi !», parce qu'il savait que j'allais sursauter. Il aimait bien le fait que je sois obstiné, que quand un truc n'allait pas, je passais la nuit dessus.

 

Tu es perfectionniste ?

Non, mais j'ai envie de bien faire. C'est exactement la même chose en fait ! (Rires) Je me disais surtout que j'avais de la chance de pouvoir travailler avec un tel matériel, et que je voulais saisir cette chance. J'ai bossé sur pleins de choses différentes : de la variété, du ska, du funk, du jazz, du R'n'B... et à chaque fois, il y avait beaucoup d'éléments à y glaner. Ensuite, pour la deuxième rencontre, j'évoquerais InFiné. J'avais déjà fait quelques maxis par-ci, par-là, mais avec eux, j'ai pu affiner ma vision. Enfin, il y a eu Andrew Weatherall, un grand manitou de l'électronique, producteur de Primal Scream, qui m'a permis de me mettre sur la carte à Londres dans une ville réputée assez dure. Il a écouté ce que j'ai fait justement avec InFiné dans le studio de Franck, et il a donné une légitimité à ma démarche.

 

C'est comment le monde de la nuit de l'autre côté des platines ?

(Rires) Tu en as encore des questions comme ça, genre «cet album, c'est l'album de la maturité ?». C'est assez pittoresque. On voit la faune devant nous, des gens qui viennent pour faire des rencontres, pour draguer, boire ou écouter la musique – ces derniers sont d'ailleurs en assez petit nombre, finalement. On voit tout le monde partir au compte-goutte, jusqu'aux derniers qu'il faut mettre dehors. J'aime bien la nuit parce que tu vois toutes les tranches de la société se mélanger. C'est riche en expériences humaines. Il y a beaucoup d'illusions aussi. C'est un jeu de miroirs. Il y a un côté Cendrillon dans la nuit. À minuit, le carrosse se transforme en citrouille. Il faut partir avant, on se dit «merde, merde, il va se transformer en citrouille, il faut que je parte». C'est ça que j'aime dans la nuit.

 

 

Pourtant, c'est plutôt triste…

Cendrillon ? Je n'ai pas dit Lars Von Trier !

 

Mais tu t'es arrêté avant la chaussure et le happy end...

Les soirées, c'est : «approchez, approchez ! C'est un spectacle !», avec des refrains de fête foraine. Pendant la nuit, tout est un peu magique, et après, le rideau tombe. Tout est démystifié.

 

On dit souvent que tes albums sont très noirs, mais tu as intitulé le premier Yes Is More, ce qu'on peut interpréter comme une exhortation à profiter de la vie. Te décrirais-tu plutôt comme quelqu'un d'optimiste ou de pessimiste ?

Optimiste, sinon je ne serais pas là. Si tu es pessimiste dans la musique, tu n'as aucune chance. Tu te dis : «non, c'est mort, je ne vais pas y arriver». Je trouve qu'il peut y avoir beaucoup d’exultation à ne pas hésiter à chercher dans le côté un peu noir de la vie. Pouvoir le mettre en musique, l'exprimer, c'est salvateur. Les apparences peuvent être trompeuses. C'est souvent le cas d'ailleurs. Souvent, les gens les plus sombres sont ceux qui sont en apparence plutôt joyeux. C'est gnangnan la positivité, c'est pour se rassurer : «tout va bien, je vais bien !». C'est kitsch. Le fait d'accepter les côtés dark de la vie fait du bien. Et puis ma musique n'est pas noire, c'est un peu une idée reçue. L'un dans l'autre, je préfère être comme je suis.

 

 

À partir de quel moment le projet de ton nouvel album If Looks Could Kill est-il né ?

Je ne pars pas en me disant «je vais écrire un album». Je trouve un morceau, et il me sert de mètre-étalon pour le reste. Pour cet album, c'est Biscotto. Pour le précédent, c'était Give me Pain.

 

If Looks Could Kill, c'est une référence à «Elle a les yeux revolvers, elle a le regard qui tue» de Marc Lavoine ?

Pas du tout ! (Rires) J'aime beaucoup ce morceau, mais non. Elle a le regard qui tue… ah, quoique … non, mais il faut que tu saches que «looks», c'est l'apparence en fait, pas le verbe. Bon, il y a une connotation quand même. Mais c'est plutôt : «et si le look d'une personne, son apparence, pouvait la tuer ?».

 

Il y a une chanson sur l'album qui s'appelle All Dressed Up (And Nowhere to Go), une expression anglaise qui décrit ces situations où l'on s'apprête pour finalement ne rien faire…

Ce thème-là est récurent dans l'album, parce qu'on vit dans une société comme ça, photoshopée au maximum. Il y a des gens qui sont très influençables et qui peuvent en souffrir énormément. Le fait de retoucher systématiquement les femmes, ça pousse des petites nanas à penser que c'est possible d'être semblable à ces images, et elles sont malades de ne pas être comme ça. On pense qu'il faut avoir un look particulier pour appartenir à un groupe. Au bout d'un moment, c'est une comédie qui peut s'avérer dangereuse. Je voulais creuser ce truc-là.

 

 

J'avais justement une question sur le nom de cette chanson, All Dressed Up (And Nowhere to Go). Ta référence, c'est le documentaire All Dressed Up & Going Nowhere sur des skinheads sales et méchants qui se tapent sur la gueule, ou c'est plutôt All Tomorrow's Parties, où le Velvet et Nico évoquent une fille qui se fait belle pour sortir et qui reste finalement seule et triste chez elle ?

Ah non, il y a un documentaire qui s'appelle comme ça ? Nico, c'est plus mon truc, mais c'est de ça dont parlent les paroles ? C'est génial, parce que c'est un de mes morceaux préférés, mais que je ne connaissais pas la thématique. Je suis fan de Nico, toute seule à l'harmonium, The End, génial. Donc plus Nico que les skinheads ! Il y a des jours où tu t'habilles tout seul chez toi pour ne rien faire, juste pour être bien dans ta peau.

 

J'ai pensé à l'album du Velvet et Nico en écoutant le tien - pas musicalement, mais ce thème justement, la grande gueule de bois quand le matin arrive et que tu te dis «ah mince, ça ressemble à ça à la lumière du jour».

Tu vois, je parlais de Cendrillon. C'est drôle, parce que je n'ai pas cherché à faire ça, mais ce sont des thèmes repris par des gens que naturellement j'aime beaucoup. C'est intéressant. Il y a un petit côté sixties dans le all dressed up. Londres a une empreinte sixties très marquée. Il y a des excès autour de ça - dès qu'Alexa Chung porte un truc, c'est dans tous les magazines et les gens essaient de la copier. La ville est très fashion et gossipy, parfois jusqu'au ridicule. Je fais de la photo, de la vidéo, toutes ces questions d'images m'intéressent, donc forcément, je vais en parler dans ma musique.

 

En parlant de vidéo, tu as toi-même réalisé le clip de All Dressed Up (And Nowhere to Go). Comme il n'est pas encore sorti, peux-tu nous révéler en exclusivité ce qu'on y voit ?

Quelqu'un a dit que je l'avais déjà réalisé, mais en fait, c'est encore au stade de projet. J'ai déjà écrit le synopsis, par contre. Ca tournera autour de cette problématique-là, mais je ne vais pas en révéler le contenu parce que ça gâcherait le truc. C'est l'un de ces clips où tu ne comprends le début qu'à la fin. Genre «ah, OK, en fait l'enfant voit des fantômes», ou «ah, il était mort depuis le début», ou encore «aaah, il est dans un hôpital psychiatrique et il a tout imaginé depuis le début» !

 

 

Si tu devais choisir un réalisateur pour mettre ton disque en images (à part toi), ce serait donc M. Night Shayamalan ?

Peut-être Lars Von Trier. Ah, tu m'as eu, on y revient ! Cendrillon par Lars Von Triers, tiens ! Avec Nicole Kidman qui pleure en revenant de boîte ! Le navet. Non, ce serait David Fincher. Il est moins tout orienté sur le mal ou le choc. Il y a plus de dualité dans sa démarche. C'est un peu plus gris, pas noir ou blanc.

 

 

Entre le lascif Hextape, FemDom au titre évocateur et All American Apparel, un remix de Toxic de Britney, ton album respire la sensualité et la moiteur d'un club. Dans Hungry for More, tu as incorporé cette voix qui scande «I'm gonna do you tonight / This is not a love song, not even close ». If Looks Could Kill, c'est un appel aux nuits sans lendemain ?

Yeah, baby. Allez-y, les meufs ! (Rires) Écoute, ce n'est pas un appel aux nuits sans lendemain, mais si tu as envie d'en avoir une, fais-toi plaisir ! Il ne faut pas prendre mes paroles trop au sérieux. Elles condensent beaucoup d'éléments pêchés à droite et à gauche. J'aime beaucoup écrire des textes de morceaux. Je les ai tous mis dans le livret de l'album, et j'ai appris après par des journalistes que ça ne se faisait plus du tout. Quand j'étais jeune, j'adorais les lire. Tu en sais plus, mais en même temps, tu n'as rien appris et tu en sais encore moins. Comprenne qui pourra - et si un soir tu as envie de le prendre comme ça, de te le mettre au casque pour te donner du courage, vas-y. Si tu as envie d'écouter ça parce que ta relation a un sens et que tu te dis que je suis un con, peu importe, c'est bien aussi.

 

J'ai entendu dire que tu étais un grand lecteur de Bret Easton Ellis. Lequel des livres du romancier américain préfères-tu ?

Lunar Park. Dedans, il s'est un peu stephen-kingifié, mais dans le bon sens. Glamorama, j'ai eu plus de mal parce qu'il était volontairement soporifique, mais il parle beaucoup de looks, donc ça m'a intéressé aussi. J'ai beaucoup aimé ses premiers romans. Ah oui, on va dire Les Lois de l'Attraction plutôt. Largement, en fait.

 

Penses-tu qu'il y a une corrélation entre la composition d'un album et l'écriture d'un roman ?

Oui, oui et oui, à 100% ! C'est la même chose, ainsi que faire un film, une composition photo ou un bouquin. C'est une vision de l'esprit qui fait appel à l'imagination de l'autre. Quand tu lui donnes de la musique, il peut fermer les yeux et voir les images ; quand tu lui donnes une image, il peut fermer les oreilles et entendre les sons ; quand tu lui donnes un bouquin, il peut tout imaginer et c'est génial.  

 

++ La page Facebook et le profil Soundcloud de Danton Eeprom.

++ If Looks Could Kill, sorti le 3 Février, est disponible chez InFiné. 

 

 

Bettina Forderer.