J'ai lu que les interviews te stressaient. Ça va ?

Erika M. Anderson (EMA) : J'aime faire des interviews, c'est juste que je n'aime pas les lire après. Je trouve que c'est génial de parler de son travail : on découvre des choses sur celui-ci et sur soi-même qu'on ne soupçonnait pas. Par contre, les shooting photos sont vraiment stressants.

 

C'est pour ça que tu caches souvent ton visage (avec cheveux devant les yeux / machine incongrue) ?

Oui. Les gens se disent que quand tu es grande, tu es presque un mannequin, mais tu n'es quand même pas un mannequin…

 

Tu as grandi au milieu de nulle part, dans le Dakota du Sud. C'était comment ?

Ça fait assez longtemps que je n'y vis plus maintenant. C'est ironique parce que les gens sont politiquement assez conservateurs et anti-socialistes là-bas, mais à côté de ça, ils sont vraiment méprisants envers les gens riches ou puissants. Si tu as de l'ambition, ils te diront «pour qui te prends-tu ?». Je pense qu'ils sont un peu socialistes sans le savoir ! Du coup, ce peut être parfois plus dur de trouver un sens à sa vie, de se construire un destin, alors que tu es censé juste rester à ta place.

 

 

Au lycée, tu étais plutôt la pom-pom girl populaire ou la weirdo ?

J'étais une super freak ! Mais j'étais sympa avec tout le monde, alors j'ai quand même été élue déléguée de classe. Je pense que les autres freaks ont du voter pour moi.

 

C'est un peu cliché, mais est-ce que tu penses que ta matière créatrice pourrait venir de là, du fait d'avoir été un peu une paria ?

Je pense que c'est l'inverse : je n'étais pas créative parce que j'étais une freak, mais j'étais une freak parce que j'étais créative. C'était aussi en partie un choix d'être une weirdo.

 

Comment fait-on quand on ne peut pas acheter de l'alcool avant d'avoir 21 ans ?

Tu trouves quelqu'un de plus vieux pour aller t'en acheter. Sinon, on prenait une quantité anormale de médicaments et de pilules pour se défoncer. Ah, et on se faisait des fausses cartes d'identités aussi.

 

J'ai lu que tu étais partie vivre à Los Angeles à 18 ans grâce à - ou à cause de - la chanson Welcome to the Jungle de Guns and Roses …

Celle-ci, mais aussi LA Women des Doors. Je ne savais pas bien où aller, alors j'ai essayé Los Angeles un peu au hasard.

 

 

J'ai vu que tu étais professeur. Qu'est-ce que tu enseignais ? Tu continues ?

Oui, j'étais professeur remplaçant. Je faisais toutes les matières, de la maternelle au lycée. C'est un très bon travail pour un musicien, parce que tu peux partir en tournée, puis revenir gagner de l'argent. Je me suis vraiment beaucoup amusée. Ça pouvait être horrible parfois, mais j'ai l'impression que cette expérience m'a beaucoup appris sur l'humanité. En plus, on me laissait beaucoup de liberté. Je pouvais faire faire à mes élèves des trucs bizarres, par exemple je donnais des devoirs du type dessine un dessin de ton rêve, ou invente une blague. Maintenant, je vis à Portland où il faut une licence pour enseigner, alors j'ai arrêté. Je ne fais plus que de la musique.

 

Souhaites-tu vivre de ta musique ou te vois-tu plutôt retourner dans le Dakota du Sud et travailler dans une ferme ?

(Rires) Je ne sais pas. Je me demande à quel point c'est dur d'avoir une famille et d'être artiste. J'ai l'impression que dans cette profession, tu es amené plus que dans une autre à faire un choix de vie. Je ne sais pas si c'est vrai, je n'ai pas entendu beaucoup de gens en parler. Il y a un moment où j'ai vraiment pensé à retourner dans le Dakota, mais maintenant, je pense que je ne peux plus. Mes parents vivent à Minneapolis, une plus grande ville dans le Minnesota, où il y a plus de culture, alors aller là-bas pourrait éventuellement être une option, mais il y fait si froid... Peut-être que je voudrais revenir là où je suis née quand je serai vieille, mais pas pour le moment.

 

Ça te plairait d'être une star super connue, genre Miley Cyrus ?

Je pense que je ne pourrais pas le supporter psychologiquement. Je pense que c'est très dur, que les gens ne le comprennent pas du tout et qu'ils n'ont aucune empathie. Tu t'imagines que tu ne peux aller nulle part sans que des gens te regardent ? Et ce n'est même pas de la paranoïa, les gens te regardent VRAIMENT partout. C'est l'enfer. Alors que les moments où tu te sens le plus libre, c'est justement quand il n'y a pas d'yeux braqués sur toi.

 

 

Ça t'arrive de te sentir mal à l'aise parce que des gens te reconnaissent ?

Ça m'arrivait un peu à L.A., mais à Portland, je suis complètement anonyme. Je me suis aussi un peu tenue à l'écart de pas mal de musiciens... Dans ce genre de milieu, les gens ne te connaissent pas, mais ils savent déjà des choses sur toi. Il y a un jugement assez lourd. Ça m'angoisse.

 

En ce moment, qu'est-ce que tu écoutes en boucle sur ton iPod ?

Récemment, j'ai pas mal écouté The Halo Benders et Calvin Johnson de K Records. Leur musique me calme et me met de bonne humeur.

 

Et quelle chanson écoutes-tu dont tu as honte ?

Attends, laisse moi réfléchir ! (Elle sort son iPod et cherche des morceaux) Je vais voir ce que je peux te trouver de honteux. Je ne trouve pas… Ah voilà, si, ça c'est du reggae italien chelou : Pitura Freska. Bon, j'aurais aimé te trouver plus drôle quand même.

 

Dans ton nouvel album comme dans le précédent, tu joues toujours sur le décalage : entre de jolies mélodies et des sons bruyants, entre un son aérien et des bruits industriels… Pourquoi ces oppositions incessantes ?

C'est sans doute pour éviter les clichés. Les gens ont déjà entendu tellement de musique qu'ils peuvent facilement écouter un son sans y faire gaffe. On comprend le plus souvent une chanson dans les 30 premières secondes, alors que s'il y a des surprises dedans, cela retient l'attention. Je pense aussi que c'est drôle d'une certaine manière, qu'il y a de l'humour dans ce que j'essaie de faire, même si je ne sais pas vraiment comment l'expliquer ni si les gens s'en rendent compte. Au début de Satellites, il y a ce son bruyant et cette basse deep très sonique, et quand les sons d'applaudissements arrivent par dessus, je trouve ça drôle.

 

 

Quels instruments et machines as-tu utilisé sur l'album ?

Il y a en a énormément, et il y en a autant d'analogiques que d’électroniques. Il y a des vraies voix, guitares et batteries, mais aussi des voix, guitares et batteries virtuelles. J'aime cette masse.

 

«Première prise, meilleure prise» : qu'est-ce que tu en penses ?

Pour ma part, la première prise n'est pas nécessairement la meilleure, mais il faut que j'enregistre la chanson au moment où je l'écris. Quand les deux instants sont éloignés, j'ai l'impression de faire une performance. C'est une différence que je conçois comme un peu du même ordre que celle qu'il y a entre vivre un moment et le rejouer au théâtre. Je suis très intéressée par les improvisations lyriques et vocales. J'ai l'impression que les meilleures choses surgissent spontanément.

 

The Future's Void : est-ce que cela signifie «le futur est vide» ou «le vide du futur» ?

Les deux marchent, et l’ambiguïté est voulue. J'aime aussi qu'on le prononce avec une voix de surfeur west coast, genre «the future's void, bro». Je trouve que le titre possède cette couleur argotique west coast.

 

Si tu devais trouver 3 clefs, musicales ou non, à cet album, tu choisirais lesquelles ?

Probablement le Neuromancien de William Gibson, l’œuvre de l'écrivain nobellisée allemande Herta Müller en général, et K Records.

 

 

Ça te plairait d'être la B.O. d'une adaptation de William Gibson, une dystopie cyberpunk avec capitalisme sauvage, drogues à foison et hackers rebelles ? The Future's Void serait un titre parfait.

J'adorerais ! Surtout s'il était mis en images par le réalisateur d'Akira (Katsuhiro Otomo, ndlr) ou de Blade Runner (Ridley Scott, ndlr). Quant aux personnages, le gars serait un camé et la fille un super ninja.

 

Vu ce que tu me dis et l'ambiance post-apocalyptique de plusieurs morceaux, je me demandais si tu avais peur que le monde disparaisse à cause d'une catastrophe biologique / nucléaire / naturelle / écologique / suite à une attaque de zombies.

(Rires) Non, je ne suis pas vraiment inquiète. En fait, je crois je trouve surtout l'ambiance des films post-apocalyptiques vraiment chanmée. Peut-être que je cherche juste une excuse pour m'approprier cette classe de la fin du monde.

 

Ton album aborde la façon dont la technologie - et plus particulièrement le Web 2.0 - affecte nos vies. Penses-tu qu'on vive dans une sorte de dictature de la transparence du type «Big Brother is watching you» ? Ça te fait peur ?

Je ne veux pas être didactique ni dogmatique, dire aux gens «c'est très mal», et je ne crois pas non plus qu'on puisse assimiler cela à une dictature. C'est juste que nous créons tous nos propres profils en ligne, et que je veux que les gens pensent à ce qu'ils sont en train de faire quand ils le font. J'ai l'impression qu'il n'y a pas beaucoup de réflexion ni de choix dans la façon dont les gens interagissent sur internet, qu'il paraît juste évident de transmettre des données personnelles, de poster des photos. Comme le phénomène est très nouveau, il n'y a pas encore beaucoup de recul ni de prise de conscience à ce sujet. Tu n'es pas obligé de poster tes photos ni d'avoir un Twitter… Je crois que nous ne saisissons pas encore quelles sont la portée et les ramifications de ce phénomène, et que nous nous apprêtons tout juste à le découvrir.

 

Du coup, es-tu sur Facebook ou Twitter ?

Je suis sur les deux ! Mais sur Twitter, plus j'ai de followers, moins j'ai envie de poster des trucs. On y revient : plus il y a de gens qui te regardent, moins tu es libre. C'est là l'un des effets secondaires bizarres du fait que tout le monde regarde tout le monde et que tout soit visible. Même si tu conserves ta liberté politique, cela entraîne un effet psychologique d'auto-surveillance.

 

 

Sur la chanson Dead Celebrity, on entend une sorte d'hymne ...

Oui, quelque chose du genre, ou une musique qui passerait lors d'un défilé militaire ou dans un stade de base-ball. C'est une sorte de son standard de rassemblement patriotique américain.

 

Tu as voulu faire un album sur les États-Unis ?

Non, je ne pense pas. J'ai écrit The Future's Void avant le scandale de la NSA. Je ne sais pas si c'est le cas en français, mais en anglais, il y a un jeu de métaphores constant entre internet et l'Espace. Cela me fait penser à la conquête spatiale et donc à la Guerre Froide et au bloc soviétique. En revenant à la Guerre Froide, on retombe sur le thème de la surveillance. Le tout forme une sorte de métaphore circulaire.

 

Et qui est la mystérieuse célébrité morte de Dead Celebrity ?

On peut considérer que ce n'est pas sur une star en particulier, mais sur nous, sur notre réaction quand quelqu'un de connu meurt. Personnellement, la première personne à laquelle je pense est Brittany Murphy. Quand j'ai appris sa mort, j'étais interloquée, je me posais beaucoup de questions. J'étais si curieuse que je me suis renseignée, et j'ai découvert qu'une rumeur disait qu'elle avait été empoisonnée. Mais grosso modo, la chanson parle plutôt de la mort d'une célébrité en tant que phénomène, de la réaction démesurée des gens face à cette mort. Je nous pardonne d'agir ainsi, même si c'est bizarre. Il y a quelque chose que je dis dans le morceau à ce propos, c'est : «Who can love us / Who can blame us / Who can blame the world in me for wanting something timeless in this world full of speed ?» («Qui peut nous aimer / Qui peut nous blâmer / Qui peut blâmer le monde en moi de vouloir quelque chose d'éternel dans ce monde où tout va vite ?» en VF, ndlr). Ces paroles font partie de mes préférées sur l'album.

 

Est-ce qu'il y a un sous-entendu sexuel dans le titre When She Comes, ou est-ce que je suis une dangereuse sexopathe ?

Je pense que les deux options sont vrais ! (Rires) Il y a plusieurs phases dans l'album que tu peux percevoir de différentes manières - parfois c'est volontaire, d'autres fois non - et c'est drôle. Il y a aussi un moment dans l'album où je fais «earn, earn, earn» (posséder, ndlr), ce qui se prononce exactement comme «urn» (urne, ndlr). Ce qui est super dans les paroles rock, c'est quand tu les entends mal et que tu crois que c'est quelque chose… que ça ne l'est pas… ou que ça l'est !  

 

 

++ La page Facebook d'EMA et le site internet de l'album.

++ The Future's Void, le dernier album d'EMA, est disponible depuis le 7 Avril chez City Slang.

 

 

Bettina Forderer.