Contrairement à ses homologues, Booba est parvenu à séduire au-delà d'un public traditionnellement acquis à la cause du rap français. Son personnage, son parcours, sa musique et son aura interpellent sans distinction les gamins des cités et des quartiers riches, les jeunes et les moins jeunes et même les femmes et les intellectuels, pourtant peu enclins à se laisser séduire par ce rap hardcore, sombre et racailleux. Ses apparences de « bad boy» au torse gonflé, aux tatouages apparents et aux bijoux rutilants font parfois oublier que Booba est un véritable artiste, passionné et torturé. On jalouse ses succès commerciaux, on lui reproche son goût du paraître et son penchant pour les tentations matérielles mais le rappeur n'a jamais dévié de sa trajectoire. Malgré les disques d'or, la célébrité et la fortune, il est resté ce sale gosse de Boulogne qui ne compte que sur lui-même et qui n'en fait qu'à sa tête. A 29 ans, Booba est avant tout un jeune homme talentueux et chanceux qui vit enfin pleinement ses rêves de gamin.


Beaucoup de rumeurs ont circulé à ton sujet. Quelles sont les plus grosses aberrations que tu aies entendues ?
Booba : Que j'étais mort. On a aussi dit dernièrement que j'étais Juif, parce que mon prénom c'est Elie, mais ça, c'est pas une aberration parce que j'aurais très bien pu être Juif. Cette rumeur c'était une façon de me mettre des gens à dos, par rapport au conflit et à l'antisémitisme dans les banlieues … C'est triste.

Tu es sévèrement critiqué, voir même haï par certains. Es-tu blessé par ce type de réactions ?
Booba : J'accepte toutes les critiques. Les critiques négatives me blessent pas. Elles me détruisent pas. Elles me construisent et me motivent à faire mieux.
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Etre un personnage public, c'est un statut que tu apprécies ou un statut dont tu voudrais pouvoir te passer ?
Booba : On va dire que c'est quelque chose que j'assume. J'ai jamais rêvé de faire du rap et j'ai jamais rêvé d'en être là où j'en suis. Le rap, j'ai commencé par hasard, au départ, j'étais danseur pour Coup d'Etat Phonique, un groupe qui faisait partie de La Cliqua. A l'époque, j'allais souvent chez Gué Gué, un des rappeurs du groupe. Je le voyais faire des sons et écrire des textes mais ça m'intéressait pas. C'est Gué Gué qui m'a écrit mes premiers textes pour me pousser à rapper.

Quelles réactions provoques-tu quand tu sors dans la rue ?
Booba : On me demande des autographes et on me reconnaît : « Hé Booba, Booba ! », « Hé, c'est Booba ! », « mais non, c'est pas lui », « si c'est lui ». C'est un peu chiant, mais comme je te dis, j'assume.

Actuellement, tu es le seul rappeur français qui parvient à séduire un public plus âgé, un public qui a d'ailleurs même parfois tourné le dos au rap français. Comment expliques-tu ça ?
Booba : C'est lié à ma manière d'écrire. La plupart des rappeurs essaient de délivrer un message à la jeunesse alors que moi, je fais du rap d'adulte. Je fais pas du rap pour être un exemple ou éduquer les masses. Je parle juste de ma vie donc forcément, un mec de mon âge se sent concerné. Mon rap s'adresse à tout le monde et à personne. Je me suis jamais dit que j'allais changer les choses, que j'allais parler à la banlieue ou que j'allais être un porte-parole. Moi, je me fais juste plaisir avec l'écriture.
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Sais-tu de qui se compose ton public ?
Booba : Non, même pas. Des petites de 8 ans demandent à être prises en photo avec moi et des écrivains publient des papiers sur moi (ndr La prestigieuse Nouvelle Revue Française, dans laquelle Booba fut comparé à Céline et Jean Genet). Je pense que je touche surtout les jeunes mais ça va au-delà.

Tu dis dans un de tes morceaux « le rap français, le hip hop j'en ai rien à foutre.» Qu'entends-tu par là ?
Booba : J'aime pas le rap français. Tout le monde parle du mouvement hip hop comme si on était une famille alors que tout le monde se tire dans les pattes.

As-tu toujours ressenti ce sentiment à l'égard du rap français ?
Booba : Ouais. J'ai jamais cherché à ressembler à NTM, à IAM ou aux Little. J'aimais bien ces groupes à leurs débuts mais à l'époque, je voulais pas encore rapper. Quand j'ai commencé, c'est le rap américain qui m'inspirait.

As-tu une culture variété française ?
Booba : Comme tout le monde. Voyage Voyage, Petit Bouchon…
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Comme un Ouragan ?
Booba : Ouais, Comme un Ouragan.

Boule de Flipper…
Booba : Aussi, ouais (rires).

Top 50 donc ?
Booba : Ben oui, t'as pas le choix quand t'es petit. Mais il y avait aussi des bons trucs. Quand j'étais petit, j'avais le 45T de Laisse Béton et je kiffais ce morceau parce que j'avais l'impression d'être dans un film, ou d'être dans le bar à côté de Renaud quand il disait « j'étais tranquille, j'étais peinard, accoudé au comptoir.» J'aimais bien son écriture, les couleurs et les expressions faisaient que tu rentrais dans ses morceaux.

Quels sont les autres styles musicaux avec lesquels tu as grandi ?
Booba : Chez moi, on écoutait de la musique africaine, beaucoup de salsa, du zouk, du reggae et mon frère écoutait du rap et de la funk. C'est lui qui m'a offert mon premier disque, Pass The Dutchie de Musical Youth.

C'est le rap qui t'a donné goût à l'écriture ou bien tu t'y intéressais déjà avant ?
Booba : C'est le rap, c'est ça qui a déclenché un truc en moi pour l'écriture.

Tu n'aimais même pas écrire certaines rédactions à l'école ?
Booba : Non, je le faisais mais c'était casse-couilles. J'aimais bien les poèmes par contre. Quand j'en lisais certains, je m'évadais, par exemple celui sur le soldat …
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Le Dormeur du Val ?
Booba : Ouais, voilà. C'était mon préféré.

A quel moment as-tu envisagé pour la première fois de pouvoir vivre du rap ?
Booba : Quand j'ai touché mon premier chèque, après Le Crime Paie. Mais j'ai jamais rêvé de devenir millionnaire, je pensais plutôt à être bon. Après ça a commencé à payer et c'était cool. J'ai jamais attendu la gueule ouverte que le rap me fasse vivre.

Quelles sont les personnes qui t'ont le plus influencé dans ta vie d'artiste ?
Booba : Gué Gué, c'est lui qui m'a mis dans le rap. Après, il y a eu Zox', qui était comme moi dans le Beat de Boul, et puis tous les membres des Sage Poètes. Mais j'ai jamais vraiment eu d'idole. C'est plus des albums qui m'ont influencé : le premier Nas, Smiff'N'Wessun, Black Moon, Mobb Deep, Dr Dre, Onyx, Pete Rock & CL Smooth…

Quels sont tes meilleurs souvenirs d'artiste ?
Booba : L'époque Beat 2 Boul. J'aime bien ma vie d'aujourd'hui, mais c'est différent. Maintenant, je suis plus « in charge » comme ils disent aux Etats-Unis. Avec Beat de Boul, on calculait rien, on était tous des potes, on avait pas de pression, on était pas les têtes d'affiche, c'était mortel. Après, j'ai vécu des mauvaises expériences au niveau business, des amitiés perdues, des séparations… Tout ça, ça casse un peu. Alors qu'au début, on se prend pas la tête, au début tout le monde il est beau et tout le monde il est gentil.
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Quelles sont les causes de ces mauvaises expériences et de ces amitiés perdues : l'argent principalement ?
Booba : Oui, l'argent. Mais après, comme on est tous des artistes, chacun a un ego très développé alors c'est dur de supporter qu'untel soit meilleur ou qu'il soit plus reconnu. Moi, je considère que c'est que de la musique, c'est du divertissement à la base et ça doit rester un plaisir. Je vais pas continuer avec des gens avec lesquels je me prends la tête. C'est pour ça que je suis tout seul aujourd'hui.

T'étais un vrai sale gosse étant plus jeune ?
Booba : Ouais. J'étais anti-social. Pas envie de travailler, pas envie de me lever, je me faisais chier grave à l'école, où personne n'a jamais réussi à m'intéresser à quoique ce soit. Il y avait pas non plus de profession qui me faisait rêver, j'ai jamais eu envie d'être avocat ni médecin ni PDG ni prof. J'étais fait pour la carrière d'artiste je pense. Je suis un marginal, j'aime pas l'autorité. Je crois pas trop en l'être humain, au pouvoir, à un président. Je suis un peu un animal dans ma tête.

Les conneries que tu as pu faire, tu les mets sur le compte de l'ennui ?
Booba : L'ennui et puis l'envie de voler de mes propres ailes, de brûler les étapes, de vivre tout, tout de suite. On vit dans une société où on voit tellement de belles choses à la télé et moi je suis un gamin alors je les veux ces belles choses. Je suis pas comme le Français moyen qui s'achète des magazines d'automobile et qui attend sa retraite pour vivre dans sa maison de campagne et profiter de sa BMW achetée à crédit. Moi, je serais malheureux dans cette vie-là. Et déjà, qui me dit que je vais atteindre 60 ans? J'ai toujours voulu tout maintenant.
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Quelles sont les plus grosses conneries que tu as faites ?
Booba : Vendre de la drogue, des trucs avec des armes…

Tu pensais que tu allais un jour…
Booba : Me retrouver en prison ? Ouais, j'en étais sûr à 80%.

Et tu y as passé combien de temps ?
Booba : Deux ans au total. J'ai fait une fois 18 mois, une fois 4 mois et une fois 3 mois. A des endroits différents.

Qu'est-ce que la prison a changé dans ta vie ?
Booba : Rien. C'est une expérience. C'est comme un temps mort, on te met en pause et après on te relâche. Maintenant, je sais ce que c'est, j'ai vu la justice de l'intérieur, j'ai compris ce qu'était vraiment l'être humain. Se retrouver impuissant comme ça, être au commissariat et voir le pouvoir qu'on a sur toi, c'est une sensation bizarre. En même temps, c'est normal de mettre des gens en prison, c'est normal que la police existe mais se retrouver devant une juge, une personne comme toi, qui décide de ton sort selon son humeur, c'est bizarre.
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Quels rapports as-tu connu avec la police lors de tes arrestations ?
Booba : La police qu'on n'aime pas, c'est la police de proximité. La plupart d'entre eux sont des racailles comme nous. Les inspecteurs, par contre, sont des êtres intelligents et respectables, mais eux, tu les rencontres uniquement quand t'es mêlé à une affaire. Après, je comprends aussi la police de proximité, c'est ingrat comme métier. Ils nous aiment pas et on les aime pas. On entend parler de dialogue mais quel dialogue? Y'a pas de dialogue. Si encore, ils étaient là pour te sauver la vie mais la plupart du temps, ils sont là pour te contrôler, pour te mettre les mains sur le capot, pour te fouiller, pour te demander ce que tu fais dans la vie et combien coûte ta voiture.

Qu'est-ce que tes parents pensent de ta musique ?
Booba : Ma mère est fière de moi.

Et de tes textes ?
Booba : Je sais pas, j'en parle pas avec elle. J'aime pas qu'elle écoute, je veux rester son gentil petit bébé (Rires).

Ne penses-tu pas qu'elle écoute quand même ?
Booba : Je pense, je sais pas. Je crois qu'elle arrive pas trop à écouter. Je crois que c'est trop fort pour elle. C'est comme moi, je suis mal à l'aise, j'aime pas parler de musique avec elle. Mais elle est contente de me voir dans les magazines, à la télé, de voir que je réussis et qu'on parle de moi. Elle voit que ça marche pour son fils et c'est tout ce qui compte.
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As-tu parfois l'impression que tes textes sont mal compris ?
Booba : Oui, souvent. Les gens ne comprennent pas ce qu'est le rap. Ils comprennent pas son fonctionnement, la manière d'écrire qui vient avec et tout ce qu'on véhicule. Le rap fait partie d'une culture, c'est un mode de vie. J'ai grandi avec cette culture, même si je rappais pas, elle serait quand même en moi.

Et quand on dit que tes textes sont haineux, tu es d'accord ?
Booba : Ouais, ou bien rebelles, comme ceux de Renaud ou George Brassens. Ils écrivaient la même chose que nous mais avec un autre langage.

Ça t'énerve que tes textes soient mal compris ?
Booba : J'en ai rien à foutre.

Et le fait qu'on dise que tu es misogyne ?
Booba : Ouais, ça… Ça m'énerve pas mais je comprends pas. Je comprends pas comment on peut penser que je mets toutes les femmes dans le même panier. Quand j'écris, j'ai l'impression que c'est clair que je m'adresse seulement à une certaine catégorie de meufs.

En même temps, tu parles exclusivement de cette catégorie de filles-là ?
Booba : Oui, les autres je les critique pas. Je vais pas écrire sur une ménagère de 50 ans qui sort pas de chez elle.
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Mais tu pourrais parler des femmes que tu aimes…
Booba : Au fond, je m'en fous qu'on dise que je suis misogyne. Tant que je sais qui je suis, tout va bien.

Ecrire, c'est avant tout un exutoire pour toi ?
Booba : Ecrire, c'est comme frapper dans un sac de boxe. C'est comme parler avec mes amis proches, qui me comprennent sans que j'aie à m'expliquer, ou comme si je me parlais à moi-même. Après, les gens comprennent ou non ma vision des choses. J'écris vraiment comme à mes débuts, quand j'étais pas connu, quand j'écrivais pour faire kiffer mes potes. C'est ça qui m'intéresse.

Pourquoi as-tu refusé de participer aux émissions de télé auxquelles on t'avait invité lors des émeutes dans les banlieues ?
Booba : Parce que je suis pas un porte-parole, je suis pas un politique. Les voitures crament parce qu'elles crament, j'ai pas de solution et c'est pas à moi d'en trouver. En plus, c'était faux-cul. Comme si tout à coup, la banlieue en avait eu marre, alors qu'elle en a toujours eu marre. Des voitures qui crament, il y en a tous les ans. Sauf que là, c'était à l'échelle nationale. Ca a cramé et ça cramera toujours. Il y aura toujours un malaise dans les banlieues. Moi, je suis pour que chacun lève son cul et essaie de s'en sortir et si t'es pas bien là où t'es et bien barre toi ailleurs, la terre elle est grande. Je suis pas resté assis sur un banc à attendre le R.M.I. Moi, j'attends rien de l'Etat. Ceux qui se reposent sur l'Etat sont des assistés. La sécurité sociale, le R.M.I, c'est très bien mais ça a créé une génération d'assistés. Les mecs ont zéro ambition, leur seule ambition c'est de gratter, de bosser six mois et de toucher le R.M.I.

En dehors de la musique, quelles sont tes autres passions ?
Booba : Le sport. Moi, je suis très cliché. Je suis un renoi donc je chante bien et je suis bon en sport (Rires).

Tu t'intéresses aussi pas mal à tout ce qui est voitures et bijoux ?
Booba : Je suis resté un gamin. Tout ce dont j'ai rêvé en regardant la télé quand j'étais petit, j'aime toujours ça. On me dit : « Y a pas que l'argent », non y a pas que l'argent mais pour moi, l'argent c'est la liberté.

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QUESTIONNAIRE ECLAIR
Herbe ou alcool? Alcool
Rhum ou whisky? Whisky
Paris ou Dakar? Dakar
New York ou Detroit? New York
Gainsbourg ou Renaud? Renaud
Tupac ou Biggie? Joker
50 Cent ou The Game?Joker
KRS One ou Chuck D? Chuck D
Beatles ou Rolling Stone? Rien à foutre
Elie ou Dieudonné? Dieudonné
Sarko ou Ségolène? Ségolène
Bush ou Ben Laden? Ni l'un ni l'autre
Céline ou Jean Genet? Jamais lu
De Niro ou Pacino? Joker
Scorcese ou Audiard? Scorcese
Film d'actions ou films comiques? Joker
Cosby Show ou Happy Days? Cosby Show mais de peu
Foot ou basket? Basket
Samantha Fox ou Sabrina? Sabrina
Blonde ou Brune? Brune
Noire ou Blanche? Joker
Qualité ou quantité? Qualité
Femme d'un soir ou femme d'une vie? Femme d'une vie
Amour ou succès? Succès
Mourir dans la douleur ou mourir dans l'indifférence? Dans la douleur.

SES GOUTS ET SES ADRESSES
Restaurant : La Tontine d'Or, Paris 11ème
Plat : Le mafé
Magasin de fringues : Metro, le magasin d'un pote dans le Bronx, entre la 3ème Avenue et 152ème rue
Clubs : Le Man Ray et Le Cabaret, Paris 8ème et Paris 1er
Tatoueur :Laura Satana chez Exxxotic Tatoo, Paris 20ème
Bijoutier : Tony Bling's (www.tonybling.com)
Marques de voitures : Ferrari, Lamborghini, Bentley, Merco (Booba en a 5 : Lamborghini Gallardo, Range Rovert Sport, Bmw 645, Bentley Continental et Hummer H2)
Cinq albums cultes : OG d'Ice T, Fear of A Black Planet de Public Enemy, The Infamous de Mobb Deep, Illmatic de Nas, Ready To Die de Notorious Big.

BOOBA EN QUELQUES DATES
1976 : Elie Yaffa naît le 9 décembre 1976 à Boulogne-Billancourt, Hauts-de-Seine.
1994 : Ses débuts en tant que rappeur au sein du Beat 2 Boul puis du collectif Time Bomb (Oxmo Puccino, Hi-Fi, Ali…)
1996 : Lunatic, duo qu'il forme avec Ali, sort Le Crime Paie, l'un des morceaux les plus controversés de l'histoire du rap français.
2000 : Premier album de Lunatic, Mauvais Œil, disque d'or sur le label indépendant 45 Scientific.
2002 : Premier album solo, Temps Mort, disque d'or.
2004 : Booba quitte 45 Scientific, monte son propre label, Tallac Records, et sort Panthéon, double disque d'or.

2006 : Troisième album solo, Ouest Side.

 

Par Anaïs Carayon // Photos : Marco Dos Santos // Assistant Photo: Fabrizio Corveddu.