Au revoir no reasonmindfucks et RTT avec la réalité, ici le Carpenter de l'absurde et du ridicule éprouve son monde au sein d'une comédie, et avoue sans mal avoir voulu "faire un film aussi con que [sa] musique".

 

Mon premier souvenir de Wrong Cops, c'est ce trailer de vingt minutes balancé pendant le festival de Sundance, avec cette scène incroyable où Marylin Manson se fait séquestrer par un flic en slip qui tente de lui imposer son savoir en matière de musique. C'était hyper-alléchant, pourquoi as-tu tout viré au montage ?

Quentin Dupieux : En fait, c'est ce qu'on a appelé le "Chapitre 1" : c'était un premier jet, un court-métrage de quinze minutes qui servait de promo pour mon nouveau disque. Et puis c'était une ouverture sur un film. Ça a été le guide pour la suite, mais au montage, il a fallu se séparer de 80% de ce premier chapitre qui avait mal vieilli, enfin qui ne fonctionnait pas dans le film. Mais au final, rien n'était prévu : c'était un concours de circonstances ce premier extrait, Manson était rentré dans la boucle, il y avait ce nouveau disque qui sortait et on a essayé de profiter de tous ces éléments. Et puis il a eu une super bonne réception, il a été diffusé à la quinzaine de Cannes, il a vachement voyagé, on l'a filé en ligne … Ça marchait bien, donc on en a profité, en fait.

 

Dans l'esprit, ça a débuté comme Machete : ça n'était qu'une bande-annonce, et ça a tellement pris que c'est devenu un film…

Ouais, c'est un peu ça, mais j'espère que mon film ne ressemble pas plus que ça à Machete, parce que j'adorais la bande-annonce et le film m'a vachement déçu.

 

Et tant que nous parlons de Manson, il est vraiment épouvantable en adolescent au physique ingrat... c'est spécialement lui que tu voulais pour un personnage que tu avais en tête ?

Non, non, je suis parti de lui. J'avais des éléments, j'avais ma musique, j'avais le flic ; Manson est rentré dans la boucle parce qu'il adorait Rubber, donc il m'a contacté pour qu'on se rencontre. Nous avons discuté, et quand j'ai compris qu'il était prêt à tourner avec moi, je l'ai embarqué sur le tournage. Donc j'ai effectué cette manip' assez simple qui consiste à inverser les rôles - lui qui est plutôt habitué à être le monstre qui effraie sur scène, j'aimais l'idée que ce soit lui qui soit terrorisé. Mais il n'a pas un physique ingrat, quand même …

 

 

Si, si, il est odieux en adolescent ! Je passe à autre chose, mais d'ailleurs, toi qui te fais d'ordinaire rare en interview, j'ai le sentiment que tu as vu défiler du monde aujourd'hui. Qu'est ce qui a changé?

En fait, j'en ai fait autant pour Rubber : on a été à Cannes et tout, donc j'ai fait tout le parcours du clébard en interview, mais Wrong par contre, je trouvais que c'était vraiment inutile d'en parler - enfin j'avais peur de casser tout un tas de trucs en en discutant. Je m'attendais à des questions fatalement tordues, et je m'attendais aussi à ce que les gens projettent des trucs dans ce film. Et lorsque c'est effectivement ce qui se passe en interview, tu ne peux pas juste dire au mec "ah bah non, j'ai juste décidé ça arbitrairement", tu es obligé de trouver des raisons. L'exercice de l'interview te force à trouver des raisons qui sont chiantes, et puis au bout d'un moment, ça devient des formules toutes faites, et je ne voulais pas abîmer le film et son espèce de magie un peu pure en essayant d'en parler. Il y a des films dont tu ne peux pas parler, ou alors si tu dissèques trop le film, tu essayes d'en montrer les ficelles, et de ce fait, tu en abîmes la magie. Donc au moins, avec Wrong Cops, le film est clair - il vient d'un tuyau super normal, il y a des tas de trucs à dire, sur la musique, sur les comédiens qui viennent de mes autres films : c'est un objet beaucoup plus sauvage, il comporte moins de zones d'ombre en fait. C'est plus… (un homme dort sur un canapé à côté de nous dans le bureau, il ronfle de plus en plus bruyamment et ça nous amuse, ndlr) Je te présente Gregory Bernard !

 

Ah, le producteur du film !

C'est lui.

 

À propos de Gregory Bernard, il y a une chose amusante justement … (il se réveille pile à ce moment-là et s'adresse à nous à moitié ensommeillé, ndlr)

Gregory Bernard : Qu'est ce que tu veux savoir sur moi ? (Rires)

 

Eh bien, il y a beaucoup de gens qui pensent que tu es une légende…

Quentin Dupieux : Qu'il n'existe pas ?

 

Ouais, et d'ailleurs lors de la projection de tes films, Quentin, dès que le logo Gregory Bernard apparaît, la moitié de la salle rit…

Ça fait marrer les gens ? D'un autre côté, c'est tellement con…

 

 

Il y a beaucoup de codes universels dans tes films, on y reviendra, mais est-ce que le fait de filmer aux Etats-Unis uniquement, c'est justement dans cette idée d'universalité ? Étant donné que les décors américains habitent l'inconscient collectif, tu n'aurais pas pu tourner ces films en France, en fait ?

Après, tu peux tout transposer. On aurait pu aller dans la Creuse et faire Les Gendarmes Foufous, mais d'un seul coup, ça devient un sujet vachement local. C'est un sujet en soit, si tu veux, tu décris la situation de trois commissaires dans la région. L'avantage de Los Angeles, c'est que c'est "nulle part", et que dans l'imaginaire collectif, c'est hyper-présent. Lorsque tu te trouves à Los Angeles, tu es à la base plus dans un film que dans une ville, déjà. Du coup, ça permet tout un tas de trucs, c'est une sorte de page blanche. Lorsqu'on a tourné Wrong, il y a plein de mecs qui ont fantasmé la Nouvelle-Orléans, tu peux imaginer ce que tu veux. C'est un terrain de jeu vachement neutre pour le cinéma. Mais au-delà du cinéma, la ville se situe nulle part, au sens où tu ne te sens pas obligé de justifier l'année ou l'endroit. C'est tellement vaste que tu peux tourner aux quatre coins de la ville sans avoir à te soucier du contexte. Ce n'est pas le cas en France. En France, tu dois t'intéresser localement à l'endroit où tu tournes. Ça raconte quelque chose ; si tu tournes dans la Creuse, dans les Vosges ou dans certains quartiers de Paris, ça raconte quelque chose sur les personnages.

 

En gros, c'est l'anonymat du lieu qui te plaît ?

C'est ça : tu es nulle part.

 

J'ai émis cette idée d'universalité puisque dans tous tes films, il semblerait que tu t'y attaches : l'appartenance au groupe dans SteakRubber où l'on aborde la définition de l'humain, Wrong, où l'on explore un peu les limites de l'amour. Et je me demandais si tu souhaitais toujours exploiter ces grands codes universels dans Wrong Cops. Si l'on y trouvait quelque chose tournant notamment autour de l'ordre …

Non, ici, l'ordre, c'est vraiment le dernier sujet intéressant de ce film. Et je réponds souvent ça à propos de ce film, parce que je commence déjà à rentrer dans cette phase de formules, mais on aurait vraiment pu faire rigoureusement le même film avec des docteurs. Ici, l'uniforme ce n'est qu'un gadget : si tu regardes bien, tu ne les vois pas travailler, ce ne sont pas des policiers, ce sont des bonshommes habillés en policiers, c'est un emballage cadeau si tu veux. Oui, j'aurais pu faire exactement le même film avec des docteurs en blouse. Ç'aurait même été drôle, tu vois ! (Rires).

 

 

Oui. Mais Wrong Cops nous plonge quand même dans un monde où le crime est répudié et où les seuls soucis proviennent de gens en uniforme…

Oui, mais c'est vrai qu'il n'y a pas qu'un seul sujet dans ce film. Il y a un truc qui est fort, vraiment sous-jacent mais présent - c'est plus fort que nous : si tu regardes bien, dans les trois dernières années, il y a eu cinq cent films sur la fin du monde. C'est l'une de nos grandes obsessions, la catastrophe, qu'est ce qu'il y a après, les épidémies... tout le monde veut imaginer ce qui va mettre fin au monde. Donc je pense que c'est dans l'air du temps, j'en suis imprégné malgré moi. Moi, je vois ça comme le lendemain de l'apocalypse, il y a plus rien à faire et donc ces flics s'occupent, quoi. Ce ne sont même pas des flics pourris, tu ne les vois même pas au sein de leur boulot, ce ne sont que des mecs qui s'emmerdent, en fait. De manière générale, je n'ai jamais vraiment envie de transmettre quoi que ce soit. Je pars d'idées un peu abstraites et puis je construis rigoureusement un monde ou une logique, et puis ça devient un film. Mais il n'y a aucune volonté de ma part d'effleurer un quelconque sujet précis. La fin de Wrong Cops (ATTENTION SPOILER, ndlr), quand Duke explique sa théorie sur l'inversion, que nous sommes peut-être morts et que le mort est vivant, ce sont des trucs que je pense. Ce n'est pas juste un gag pour le gag, mais quand j'écris cette scène, j'ai envie de faire marrer ; le but n'est donc pas de transmettre des messages ou des idées, le but c'est de faire marrer. Vraiment.

 

Au-delà de l'idée de transmettre, je pensais que tu situais chacun de tes films dans un grand thème…

Un seul grand thème à chaque fois ?

 

Ou plusieurs. Moindres. Qui complètent le premier. C'est curieux parce que si ça ne saute pas aux yeux, et même si le film ne se résume pas à ça, j'ai toujours le sentiment que tu questionnes un concept lié aux relations humaines.

La vérité, c'est que je suis… tellement largué, d'une certaine façon, que ce que tu me dis au sujet de Steak par exemple, ce n'est quasiment qu'au moment du montage que je finis par m'en rendre compte. Quand je le fais, j'ai conscience des idées dans mon script, je sais vaguement de quoi ça parle, mais l'appartenance au groupe, ce n'est tellement pas ça qui m'intéresse dans mon film que je ne veux pas le confectionner à partir de cet élément. Après, au montage, je me rends compte que c'est quand même une problématique très présente, que le film renvoie à des trucs que j'ai vécus, qu'Éric me rappelle un vieux pote… mais tout ça vient après. Ce sont des idées qui sortent toutes seules, rien n'est vraiment contrôlé dans ce domaine. Je sais capturer mes idées et les transformer en films, mais je n'aime pas du tout maîtriser un propos. Ce n'est pas un truc qui m'intéresse.

 

 

C'est intéressant que tu dises ça parce que je me demande si – on ne va pas aller jusqu'à parler d'écriture automatique, mais presque – tu ne composes pas ton script à l'instinct…

Ah si. C'est complètement ça. Globalement, je passe par deux phases, on va dire. J'ai la phase de "pêche", où je vais à la pêche aux idées dans mon inconscient. C'est relativement abstrait parce que tu attends que ça vienne, et puis parfois, tu pêches une idée que tu as déjà rejetée. Tu fais appel à une zone de ton cerveau désorganisée ou peut-être trop organisée, j'en sais rien. Donc tu vas à la pêche aux idées, parfois c'est une idée visuelle, parfois c'est une idée de contexte, parfois c'est une phrase, parfois un dialogue en entier. Une fois rempli le petit sac à idées, je passe au boulot un peu laborieux qui consiste à faire le tri, voir quelles idées fonctionnent entre elles et quelle logique sort de tout ça. Donc ce n'est pas vraiment de l'écriture automatique mais je tire une matière première en allant fouiller mon subconscient, et ensuite, je rationalise et j'inscris tout ça dans un truc normal. Et puis après, il reste encore les "idées mystère". Les "idées mystère", c'est cool, c'est ce qui fait le charme du truc. Quand je vais à la pêche et que je trouve l'un de ces trucs, je suis mille fois plus satisfait que lorsque j'organise un script. L'organisation d'un script, c'est quelque chose de beaucoup plus mathématique, qui est satisfaisant mais qui est lié à un travail que tout le monde peut faire. Par contre, la pêche aux idées inconscientes, c'est quelque chose de propre à chacun, et c'est hyper-abstrait, donc lorsque tu arrives à connaître la zone où il faut aller, c'est hyper-agréable.

 

Encore une fois, c'est intéressant ce que tu me dis quant à ta démarche, parce s'il y a bien un mot qui me vient à l'esprit concernant tes films, c'est "surréalisme". On peut y voir un côté Dada aussi, un Urinoir où tout l'Art est dans le questionnement sous-jacent, dans le procédé. Autant qu'une œuvre surréaliste qui va piocher dans l'inconscient. C'est une démarche qui t'anime ?

Oui, tu as vu juste. À la seule différence que le mouvement surréaliste, bien sûr, ça me parle, mais c'est un truc que l'on a consommé. Qui a été digéré. Donc ça n'aurait aucun sens pour moi de me revendiquer surréaliste. Ni même de faire un parallèle avec une autre époque. Le fonctionnement du surréalisme, c'est un paramètre de ma façon de faire, mais il y a tout un tas d'autres choses qui rentrent en ligne de compte. Le truc, c'est que je me trouve courageux de faire ça. Parfois, je comprends une idée sur le tournage. Personne ne s'en rend vraiment compte et il n'y a pas de cynisme par rapport à ce que je suis en train de tourner, c'est un truc pur, qui sort de moi.

 

N'est-ce pas quelque chose de paniquant ? N'y a-t-il pas de moments vertigineux ? Tu as toujours le sentiment de tenir les rênes, dans ce genre de cas ?

Je tiens les rênes absolument tout le temps, et au contraire, c'est passionnant de découvrir tout ça, en cours de fabrication, au montage, ou même plus tard. Quand aujourd'hui je regarde Wrong qui est terminé depuis deux ans, je comprends des nouveaux trucs que je n'avais pas saisis sur le moment ; ce n'est pas du tout paniquant, c'est passionnant. Au contraire, quand tu regardes la conception d'un film "normal" où tout est planifié dans les moindres détails, que tout le script a été prémâché par des personnes pendant deux ans, ça, c'est quelque chose qui m'angoisse. La connaissance parfaite d'un projet que tu élabores depuis deux ans, c'est quelque chose que je comprends, c'est un autre domaine. Quand un film coûte plus de cinq millions, on est obligés de savoir exactement ce que l'on va tourner, et savoir pourquoi on le tourne. Parce que c'est ça : moi, je sais ce que je tourne, mais je ne sais pas toujours ce que ça signifie. Et c'est très bien ainsi, et c'est ça qui me plaît. C'est passionnant plus que paniquant. Ce qui me paniquerait, ça serait l'autre manière de faire le film - cette configuration où tu bosses deux ans sur un script avec des mecs, tu fais bien attention à ce que le script soit parfait, à ce qu'il n'y ait pas une phrase en trop, à ce que chaque personnage ait une évolution concrète, que les trois actes soient bien ciselés… Ensuite tu le tournes, puis tu le montes, puis tu as des producteurs qui viennent te dire "ça, ça ne marche pas, ça, il faut le supprimer" puis tu fais des projos test avec des spectateurs qui te disent "on n'aime pas la fin, c'est trop dur", les producteurs te renvoient sur le tournage pour que tu réalises une fin plus douce… C'est ça le métier de réalisateur en vrai. Ça, c'est la panique. Réaliser des produits méga-calibrés pour que le public ressente les bonnes choses, c'est la méga-angoisse. Pour moi, du moins.

 

 

Ça te rendrait complétement stérile d'être prisonnier de ce genre de configuration ?

Ah, mais c'est stérile ! Pour moi, c'est complétement stérile, oui. Je comprends qu'il y ait des mecs que ça passionne. Parce qu'à un moment donné, piloter une salle de cinéma, ça doit être passionnant : se dire "à ce moment là, je mets tel son à gauche et je filme la petite fille dans la pénombre en balançant le bruit de la pluie à droite", ça crée un climat. Tu vois, je pense qu'il y a des mecs qui se régalent. Je pense que c'est intéressant quand tu es un grand maître. Quand tu es juste un mec moyen dans ce domaine, tu feras des films moyens, et le public ne se souviendra que des grands films. Et il y a tellement de mecs moyens… Si tu veux, aujourd'hui, n'importe quel abruti peut faire un film, c'est tellement à la porté de tout le monde assis dans un fauteuil - tu as des mecs qui pensent pour toi, les décors, le chef-op', tu as simplement à dire "ça je veux, ça j'aime pas", ce n'est que ça, être réalisateur. Tout le monde peut le faire. Et tout le monde peut être moyen. C'est un métier qui est facile d'accès, et c'est très simple de faire des films convenables moyens. Mais si tu veux faire des trucs très hauts de gamme, avec des images incroyables, de la bonne musique, des idées incroyables, il y a très peu de mecs qui y arrivent. Il y en a encore : les frères Coen, Paul Thomas Anderson... eux, c'est fabuleux ce qu'ils font, ce sont de grands maîtres, mais cavaler après eux, je ne trouve pas ça intéressant. Ce n'est pas de la lâcheté - je suis suffisamment intelligent pour savoir que ça ne sert à rien de courir après les frères Coen. Je préfère mon mode de fabrication à moi, avec la possibilité de découvrir de nouvelles zones que même les frères Coen ne connaissent pas, plutôt que de faire comme eux, ça n'a aucun sens.

 

Gregory Bernard : Vous pouvez faire un peu moins de bruit ? J'essaye de réfléchir un peu, là. De créer.

 

Quentin Dupieux : (Rires) De créer du pognon, non ?

 

 

Gregory Bernard : Ouais, mais ça ne marche pas … (il s'approche du bureau et fouille dans un sac, ndlr) Ah ouais carrément, tu as les médocs et les clopes dans le même sac. Les Aspégic, tu les as piqués sur mon burlingue ? Je vais mener mon enquête quand même. Tu as même le spray nasal ?

 

(Rires de Quentin)

 

Gregory Bernard : Attends, je vais essayer d'en mettre.

 

Quentin Dupieux : Casse-toi. (Tout le monde rigole, puis Gregory quitte effectivement la pièce, ndlr)

 

Est-ce que par certains aspects dans Wrong Cops, tu as voulu reprendre les codes des films d'exploitation, genre cops movies ou stoner (genre cinématographique tournant autour de l'utilisation de cannabis, ndlr) ?

Ouais, ouais. Enfin, l'idée ce n'est pas de faire de la citation ou de la parodie. Ce qui me plaît dans ces vieux machins, c'est la sincérité. Ce sont des mecs qui avaient hyper-envie de faire des films mais qui ne pouvaient pas tellement parce qu'ils n'avaient pas de pognon, parce qu'ils ne savaient pas tellement faire de films, parce qu'ils avaient des acteurs moyens sous la main. Moi, c'est ça qui me touche, et c'est ça qui me plaisait dans tous ces films un peu Z, dans les films d'exploitation ou même chez Carpenter, parce qu'on y retrouve ces trucs un peu foireux. Même quand tu grimpes en gamme, on y retrouve des trucs d'amateur. Massacre à la Tronçonneuse, c'est un chef-d'œuvre, mais d'amateur. Et c'est ça qui est génial. Ils sont partis à la campagne avec une caméra, ils se marraient. Donc plus que de faire référence à une imagerie, etc., ou des clins d'œil au seventies, j'ai eu le sentiment parfois de vivre la même chose. On avait parfois trois heures pour tourner quatre scènes, et donc il fallait faire le truc à fond avec cette caméra pourrie ; pas le temps de maquiller les mecs, les costumes mal mis, et puis boom ! On y va. C'est pour ça que le film ressemble à ça. Mais il y a un truc qui m'angoisse, c'est que les gens pensent que sur ce film, je fais du Starsky & Hutch, avec les zooms et tout ça... tandis que lorsque je faisais des zooms à la con, c'était un vrai bonheur. J'avais tellement peu d'outils, tellement peu d'artifices que ce zoom est devenu mon copain. Je n'aimerais pas me retrouver dans cette zone-là de la parodie, ça m'agace, même s'il y a des trucs bien faits - mais moi, j'ai vraiment vécu le film cheap à ma façon, et c'est pour ça que le rendu est comme il est.

 

J'aimerais que tu m'en dises plus sur cette caméra pourrie. Parce que je pense que c'est ça qui participe à l'effet défonce du film, son côté stoner : l'image est clairement floue…

Ouais, le film est flou effectivement. C'était mon troisième film au Canon 5D, et comme j'en avais marre de cette image-là, à ce moment précis, je n'ai même pas eu l'idée de changer de caméra, mais j'ai plutôt eu l'idée de changer l'esprit. J'ai eu envie d'installer ce vieux zoom russe des années 60 sur le Canon 5D ; le truc ne s'adaptait pas, donc on a détruit les deux 5D pour remettre une bague, et on a obtenu ce rendu flou. Ça fait comme un œil, t'as un rendu net au centre de l'image et le reste part en sucette. Ça m'a plu. Pour mille raisons. Comme quand tu fais un son de synthé dégueulasse en musique. Il est cool parce qu'il est dégueulasse. Alors je me suis dit que c'était le choix technique le plus ridicule de toute ma vie - et je l'assume pleinement, mais c'est un vrai choix débile. Au moment où j'ai choisi d'utiliser ce truc, ça m'a posé tout un tas de problèmes : si j'avais un mec à gauche, je ne pouvais pas avoir un mec à droite ou les deux en focus. Ça a été un vrai cauchemar technique. Je me suis vraiment mis des bâtons dans les roues sans le savoir.

 

 

Mais il semblerait que tu aies un vrai goût pour ça. Je ne dirais pas pour le laid, mais pour cette esthétique du ridicule…

Ouais ! En tout cas sur ce film, c'était l'idée : faire un film aussi con que ma musique. C'est à dire que vu que ma musique allait être hyper-présente dans le film et que c'était prévu depuis le début, c'était inconcevable de faire une belle image de cinéma avec de la volupté, etc. Ma musique, elle est rêche, elle est con, elle est souvent en mono, elle est mal mixée, et c'est ça qui est cool. Si je retouchais ma musique en studio et que j'allais rajouter des cordes en Hongrie, d'un seul coup, tout le monde s'en foutrait. Ce qui intéresse, c'est cette petite cuisine. Dans mon esprit, c'était primordial d'aller chercher la même laideur - qui n'est pas de la laideur, c'est un truc cool, dans l'image. Et puis je filme en numérique, c'est exactement comme sampler un vinyle. Quand tu samples un vinyle, tu vas chercher la crasse d'un vieux titre pour le mettre dans du numérique. Moi je fais souvent ça, je prends un vieux beat disco puis je le mets en layer sous le truc numérique, du coup ça fait un mix agréable, un peu contre-nature mais agréable. Ce que j'ai fait avec le 5D, c'est la même chose : j'ai cette caméra numérique qui fait des images digitales presque gênantes tellement elles sont modernes, puis j'ai rajouté par-dessus ce vieux caillou russe, flou, qui est l'équivalent du vinyle en fait.

 

Même si tu as toujours un petit côté Carpenter de l'absurde, en orchestrant le film avec ta propre musique, ou par le fait d'utiliser un signal sonore hyper-dramatique pour souligner que la chasse d'eau est cassée (l'idée le fait encore rire, ndlr), j'ai le sentiment ici que tu délaisses un peu l'absurde. Tu en as fini avec le "no reason" de Rubber ?

Ouais. En fait si tu veux, le risque c'est de trouver une formule et de la perpétuer. Moi, je lutte contre ça. Après, on a tous des tics, des trucs qui reviennent systématiquement. Il y a des mecs moins cléments que toi qui m'ont dit en voyant ce film : "ça y est, tu fais tout le temps le même film en fait ?". Il y a des gens qui ne voient pas cette différence. Mais oui, c'était un choix de laisser tomber l'absurde ; après deux films complètement absurdes, c'était déjà un code, mon langage. Et du coup, on me connaît et c'est chiant. J'ai beaucoup de mal à me renouveler en musique parce que c'est un tout petit monde, mes possibilités sont restreintes parce que je ne suis pas un grand musicien et que je n'ai pas de gros outils, tandis qu'en cinéma, d'un coup de baguette magique, je peux décider de faire tomber l'absurde. Genre avec le "no reason", tu n'as plus le même film. Si dans Wrong Cops je place du "no reason", bah le type qui me dit que je fais toujours le même film, il a raison. C'est tout le temps le même bordel. Et puis c'est un pont vers la suite, mon prochain film qui s'appelle Réalité, avec Alain Chabat, où on n'est plus du tout dans le "no reason", on est dans une autre zone du cerveau, dans une autre part de l'humain par rapport à la création. Wrong Cops est une sorte de pont vers ce film où l'on est plus dans le concret, même si c'est le film le plus fou que je n'ai jamais fait. C'est un film complétement cosmique mais avec les pieds sur Terre, où l'absurde n'est pas roi. Le jour où je me répèterai - et c'est peut-être après-demain -, je comprendrais que les gens ne me suivent plus. Il y a rien de plus chiant quand tu adores le film d'un mec que le film suivant soit le même. C'est pour ça que je citais les frères Coen, ce sont des mecs qui se réinventent tout le temps, quitte à faire un film moins bien. Mais ils cherchent tout le temps, ils sont dans une quête. Un mec comme Wes Anderson m'emmerde complètement : même s'il a beaucoup de talent, dès la première image, tu sais que c'est Wes Anderson, et le stylisme est hyper-léché parce que c'est Wes Anderson. Ça y est, il nous emmerde et il a beau avoir du talent, il est déjà en train de se répéter depuis trois ou quatre films. Ça ne veut pas dire que les films ne sont pas bons, il est très doué, mais il faudrait qu'il abandonne quelques éléments pour en retrouver d'autres et nous surprendre. Il s'essouffle et moi, je n'ai pas envie de m'essouffler tout de suite.

 

 

 

++ Les pages Facebook de Quentin Dupieux, de Mr. Oizo et de Wrong Cops, et le site officiel de Mr. Oizo.

++ Wrong Cops sera en salles à partir du 19 mars prochain.

 

 

Mathias Deshours.