Quand as-tu fini le film ?
Quentin Dupieux : Il y a trois semaines. Sur les rotules. C'est pas Ben-Hur… mais marre. Je trouve le film super, je me marre quand je le vois, mais envie de faire autre chose.

Tu as terminé par la musique ?
Quentin Dupieux : Par la B.O. On en a fait un disque, qui regroupe les musiques du film, plus tous les morceaux qui ont appartenu au film à un moment, mais que j'ai enlevés… Bizarrement, c'est ce qui a été le plus difficile de tout le processus du film : le mettre en musique, parce que ça ouvre trop de portes. Il y a le danger de la musique qui marche trop bien, qui fait que tu es bluffé et que la scène s'envole, mais que tu perds complètement le fil du film. C'est l'enfer. Il y a plein de fois où je me suis fait baiser, on avait des morceaux super, on les mettait et c'était génial, mais en fait ça tuait tout, tu te rendais même plus compte qu'il y avait des acteurs.

C'est sûr que tu risquais de laisser la porte ouverte à des critiques, auxquelles tu auras le droit de toute façon d'ailleurs…

Quentin Dupieux : Ouais, « le clippeur »...

Le DJ…

Quentin Dupieux : Ouais, sans vraiment penser à cette dimension-là, je me suis freiné automatiquement. La monteuse était assez bonne, le producteur aussi, et c'est donc facile, quand tu es face à une scène problématique, de coller un morceau et d'être soulagé d'un seul coup. Mais c'est hyper dangereux. Surtout que je ne voulais pas que ce soit un film musical. Enfin, t'as vu le film, la musique est assez…

C'est-à-dire que j'ai l'impression que dans le premier quart d'heure, tu tords le cou à toute la potentialité qu'aurait pu prendre le film, c'est-à-dire utiliser le thème musical récurrent du début… C'est quoi d'ailleurs ce morceau ?

Quentin Dupieux : Skate Steak, un morceau à moi. On a essayé de le remettre à un autre endroit, mais c'était atroce (Rires). Ça donnait un esprit « ces deux-là sont vraiment incorrigibles !». Ce morceau est un track sauvetage. Le film a été monté assez vite, mais on a eu des problèmes sur les cinq premières minutes, cette espèce de pré-film foireux, qui est censé se passer sept ans auparavant et où Ramzy, qui a près de 40 ans, joue un lycéen. C'était une partie hyper délicate. Avant qu'il y ait cette musique, tout le monde trouvait la scène obscure, tout le monde disait : « Mais c'est horrible, Ramzy qui se fait emmerder à l'école, c'est tragique… » Donc presque pour les emmerder, en tout cas pour déconner, j'ai ajouté ce morceau « pouet pouet ». Et aussitôt, « ah, ça autorise le rire ». Mais je suis content de ça. Le film a un côté sinistre…

… On va certainement décrire ton film comme une comédie dramatique, mais c'est plutôt un drame comique.

Quentin Dupieux : Effectivement. Les effets cinéma sont hyper tentants. Dans ce pré-film, t'es à peine assis que Ramzy bute des mecs. J'étais tenté de dramatiser ça à fond, donc j'avais mis un morceau genre magistral foireux, comme si c'était un moment crucial. Or, vu que pendant les dix minutes d'après, il n'y a plus de musique, ça plombait le film, ça faisait comme si je voulais insister sur son côté noir. Alors que le film n'est pas noir, il est débile.

Tu avais complètement fini le montage lorsque tu as abordé la musique ?

Quentin Dupieux : Non, la musique s'est faite en parallèle. Mais c'est au mix que j'ai tranché, et que j'ai parfois carrément enlevé la musique. Par exemple, au moment où Ramzy se fait lyncher parce qu'il est tabagique, il y avait au départ un morceau magistral de Sebastian. C'était énorme, mais à tel point qu'on avait l'impression que c'était la fin, donc que le film ne pouvait plus redémarrer ensuite. C'était trop fort. Tu souffrais trop pour Ramzy. Du coup, on a fait un truc, qui est à chier je trouve, mais qui permet à l'histoire d'avancer et de glisser sans qu'on se pose trop de questions.

C'est un film qui travaille sur le hors-film dans le sens où Eric et Ramzy sont un duo comique, et, à moins de ne pas les connaître, on ne pourra pas une seule seconde se débarrasser de cette image-là.

Quentin Dupieux : J'ai écrit le film en réaction à ce que sont Eric et Ramzy. Ils sont tout le temps en plan séquence d'habitude dans leurs films… Sur l'affiche, ils se tiennent comme si c'était deux potes, mais ce qui est drôle, c'est que c'est une histoire d'amitié, mais on ne les voit jamais être amis. Dès leur première scène ensemble, Eric et Ramzy deviennent instantanément ennemis. Je suis content de ça. Bon, la fin est un peu foireuse, c'est un peu difficile sur un film comme ça, mais c'était obligé qu'ils ne redeviennent pas amis. J'allais pas les faire partir bras dessus bras dessous pour dire qu'ils finissent copains. Non, qu'est ce que t'en penses?

Je trouve que c'est un film qui parle de l'amitié avec beaucoup de…

Quentin Dupieux : (Rires).

(Rires).

Quentin Dupieux : On m'a dit que tu t'étais marré, moi ça me suffit.

Il y a eu des moments où j'étais content d'être le seul à rire.

Quentin Dupieux : (Éclat de rires). Ouais ben voilà. Tout va bien. D'ailleurs, je t'invite à l'avant-première, j'ai besoin de rires dans les moments pas possibles. Le nain t'a plu, non?

Oui. Bravo.

Quentin Dupieux : Film allemand.

Haneke. La Pianiste.

Quentin Dupieux : (Éclat de rires). Ouais, à fond. Cette scène est un moment crucial pour moi. Quand je filmais, j'oubliais à chaque prise qu'Eric allait arriver. C'est-à-dire que j'étais dans un film allemand, mais avec Eric Judor qui arrivait, chauve, à l'arrière-plan, en disant « Eh, on est là ! ». Et ça me faisait beaucoup rire, parce que j'oubliais à chaque fois… Non, mais moi, si j'entends des rires, je suis content, après, le petit point de vue de chacun… Évidemment, tout le monde a des trucs à dire, et la fin n'est pas satisfaisante parce que c'est froid. Le film est froid. À aucun moment il n'y a des êtres humains normaux. C'est hyper anxiogène, on peut dire.

Disons que c'est théâtral, dans le sens où on est aussi mal à l'aise que quand on est au théâtre et qu'on a un peu honte pour les acteurs…

Quentin Dupieux : Merci ! Oui.

C'est pas du tout théâtral dans le sens qu'on entend généralement. Il y a quelque chose de l'ordre de l'expérience des comédiens, ou carrément des personnages. D'autant plus parce que ça joue aussi avec l'apparence physique. Jonathan Lambert est magnifique.

Quentin Dupieux : Oui, il est sublime. Molière. Quand il trouve les clopes et qu'il dit « Voilà, voilà, et ça c'est pas des cigarettes ? ». Immonde. Il a une petite vieille en lui. La façon dont il rentrait dans les scènes à vif, c'était immonde. Ramzy était terrorisé. Cette scène-là était vraiment atroce. Magnifique.

C'est vrai que c'est assez jubilatoire cette bande de Chivers. D'ailleurs, quand j'ai croisé heu… on est censé l'appeler Stavinsky, c'est ça maintenant ?

Quentin Dupieux : Kavinsky.

Oui, donc quand j'ai croisé Kavinsky, je vais vers lui et je lui fais « Chivers », et lui, il rebondit absolument pas sur le truc. Je me suis senti super con, parce que je voulais embrayer sur une connivence, alors que c'est juste impossible. Ce groupe est infâme.

Quentin Dupieux : C'est Chivers…

Ce qui est intéressant avec le traitement que tu fais de cette petite bande d'adolescents, c'est que tu exploites les codes qu'on connaît déjà et qu'ensuite tu les projettes dans un futur 4x4 et oeufs en brochettes. Le film est assez profond sur l'adhésion que le spectateur est tenté de ressentir, parce que d'habitude, tu dois penser que le groupe est cool, alors que là, c'est difficile de les trouver cool.

Quentin Dupieux : Ben oui, ils sont nuls. C'est même pas des faiblesses, ils sont juste froids, c'est des robots. J'aime bien cette dimension, qui prend tout son truc à la séquence du sport, où il y a une espèce de tension hyper dramatique alors que ce sont des nuls, c'est la nullité profonde. Moi, je trouve ça génial. En fait, plutôt que d'exploiter les codes américains, je voulais des codes universels. On est un peu nulle part dans le film. Effectivement, il y a des codes un peu campus ricain, mais c'est filmé de manière froide, et comme tu dis un peu théâtrale. Il n'y a pas de contre-plongée où les mecs assurent…

D'ailleurs, je voulais quand même te faire un compliment : il n'y a pas un seul plan plan-plan. Tu n'es pas tombé dans un filmage automatique assez conventionnel. C'est bien foutu pour ça.

Quentin Dupieux : Je déteste le Steadycam, c'est un outil de merde, c'est foireux à chier, mais bon, c'est pratique et rapide pour faire un travelling. Il y a peut-être dix plans au Steadycam, par défaut, parce qu'un travelling, c'est trop long et trop chiant, mais c'est une misère, c'est à chier.

En plus, parce que le groupe fait quand même un peu penser aux voyous d'Orange Mécanique, on pense un peu au Steadycam chez Kubrick …

Quentin Dupieux : Écoute, ma remarque favorite, c'est ce mec qui m'a dit « ton film, c'est un mélange d'Orange Mécanique et de Brice de Nice. » (Rires.) J'adore cette remarque ! En tout cas, la mise en scène froide, ce n'est pas conscient de ma part. De manière très spontanée, je ne voulais pas de gros plans, je ne voulais pas rentrer dans les êtres humains, je ne voulais pas que les émotions soient imposées par les comédiens. C'est un truc que tu ressens ou que tu ne ressens pas, mais il y a toujours une distance.

C'est presque le premier plan qui est le plan le plus proche en fait.

Quentin Dupieux : Il y a une petite obsession zoom lent, pour rentrer sans rentrer. Je m'arrête toujours avant le gros plan. Mais je suis très content de cette dimension. Je l'ai fait spontanément. J'ai choisi les optiques, les angles, la profondeur dans l'instant, avec mes envies du moment.

La momie floue qui parle, c'est un des plans les plus gonflés du film selon moi.

Quentin Dupieux : Pour l'instant, de tous les gens qui ont vu le film, une seule personne a été dérangée et a vu ça comme une erreur. Mais en fait, j'avais le contrechamp. Le truc c'est qu'il y avait quatre minutes de texte, c'était la scène la plus lourde pour Eric et Ramzy. Et c'est la première scène entre eux avec des dialogues. C'est la scène où tu rentres dans le film ou pas, c'est le moment où tu les aimes ou tu les trouves à chier. Toutes les prises étaient catastrophiques, et tous les contrechamps étaient immondes, parce que du côté de Ramzy, tu te focalisais uniquement sur les bandages. C'était gênant.

Alors que là, le cadre aidant, c'est un peu un Flat Beat inversé.

Quentin Dupieux : C'est le spectre de Flat Eric. Total. Il y a plein de mecs qui ont noté cette référence. Et plein aussi qui l'ont comparé à Pulp Fiction, la scène où ils parlent de burgers dans la caisse.

L'ordinateur est une dimension complètement absente du film…

Quentin Dupieux : Total. Pas de téléphones portables non plus, il fallait annuler tout ça. Ils écoutent des K7. C'est pas une idée monumentale, mais je voulais pas faire du futurisme futuriste, ça aurait été à chier. On n'est que dans le rétrofutur. Et puis, le téléphone portable, c'est quand même un truc odieux dans les films. Heureusement qu'il n'y avait pas de téléphone portable à l'époque des films d'horreur d'il y a vingt ans… C'est un cauchemar le portable au cinéma, et puis c'est moche, c'est trop la réalité. À la limite dans les séries, oui.

La prison psychiatrique m'a beaucoup plu.

Quentin Dupieux : Ouais ? En tout cas, je sais pas pourquoi, mais je bloquais sur cette séquence. Elle n'a pas la puissance que j'avais dans ma tête, mais je tenais vraiment à cette scène. C'est très con, mais dans cet asile, ils sont tous fous, sauf Eric. La bonne femme qui le réveille en lui donnant des claques, c'est complètement aliénant, elle est insupportable. Lui, il essaie juste de vivre et on lui met des gifles en lui disant «Tais-toi » pour rien. Je pense que la cassette avec le montage abstrait du docteur, le moment où on le force à faire un câlin à un gogol, la révolte, c'est pas vraiment des scènes, c'est des espèces d'effluves de souvenirs. Non, j'adore ce truc. Le seul souci un peu chiant, c'est que c'est Ramzy qui regarde la cassette et que ça n'a pas d'incidence sur son comportement. Il devient même pire en fait, la seconde d'après il rejette encore plus Eric.

Oui, mais c'est drôle.

Quentin Dupieux : J'avais une autre option possible, où Ramzy rigolait et trouvait que le film était bien fait, mais je l'ai pas utilisée, parce que ça passait assez mal.

Il y a beaucoup des séquences qui ont été abandonnées au montage ?

Quentin Dupieux : Toute l'introduction sur Blaise, le personnage interprété par Eric, ce qui représente quatre jours de tournage. On a quand même essayé de le monter, mais c'était complètement hors propos. C'est vrai qu'il manque une mini-intro sur le personnage, mais elle était tellement faible que je l'ai mise à la poubelle. Et globalement, c'est tout. Vu que c'était quand même un petit tournage, c'est le seul truc que j'ai pu me permettre de jeter.

Et Tellier, il est venu combien de temps sur le tournage ?

Quentin Dupieux : Il a tourné quatre jours. Initialement, son rôle était plus important dans le scénario. Mais, je réécrivais vachement au jour le jour. Toutes les semaines, on rééditait une nouvelle version et il y avait des choses qui changeaient. Je me suis même retrouvé dans des situations absurdes, où, parce que j'avais fait sauter une scène, on n'avait pas le temps de se retourner, donc on me disait : « Demain, t'as tels décors, tels personnages et il faut que tu te démerdes pour tourner avec ça. » La seule séquence issue de ça, c'est la scène de la station-service. C'est un rajout que j'ai dû faire parce que, la veille, on m'a dit : « T'as une station service, Eric et Ramzy, et tant de figurants. » Par rapport à la contrainte de budget et de temps, je suis assez content. D'une part de l'avoir écrit seul, et d'autre part qu'il ait cette tronche-là et ce rythme-là avec si peu de moyen et de temps.

Vous avez tourné combien de temps ?

Quentin Dupieux : Trente-cinq jours.

Donc trois minutes par jour ?

Quentin Dupieux : Ben ouais, et je peux te dire que c'est chaud. Le premier jour, où on était censé tourner la scène du sport, qui devait être ensoleillée, il pleuvait à torrents, donc impossible de tourner. J'ai enlevé plein de trucs, j'ai été à l'essentiel. C'est comme ça, t'es obligé, c'est le contrat d'un film, mais je trouve que je m'en sors vraiment très bien. Il n'y a pas une séquence où je sers les dents parce que c'est mal filmé, parce que l'acteur est à chier ou que le texte est nul. Après, le film est un peu court, c'est peut-être son seul défaut, mais c'est aussi une vraie qualité pour un film comme ça. Tu ne peux pas faire suffoquer les gens pendant 1h50. 1h25, ça suffit amplement. Tu parles à un réalisateur heureux. Je suis très content.

Comment tu abordes la sortie, les réactions ?

Quentin Dupieux : La sortie, il y a plusieurs aspects. À un moment, j'ai essayé de m'investir un tout petit peu dans la façon de présenter le film aux gens. Et en fait, je laisse faire les mecs. Eux, leur job, c'est de vendre un yaourt, et résultat, le film sort sur 450 copies. C'est énorme. Et ils ont fait une affiche qui est très drôle, on dirait un vieux film ricain avec Bill Murray. La dimension yaourt, je pense qu'il y a cinq ans, je me serais pendu, mais aujourd'hui, j'en suis très content. Dans les teasers diffusés en salles et sur Internet, il y a des effets de typos qui arrivent comme dans une comédie, mais c'est pas grave, ça change pas le film et ça donne envie aux gens. Une fois que les gens sont dans la salle, c'est mon film qu'ils voient, donc tout va bien. Après, pour ce qui est des réactions, je suis soit confronté à une excitation folle, soit à une incompréhension totale. Sur les cinq journalistes qui ont vu le film, deux ont trouvé ça génial, et trois sont incapables de formuler le moindre avis.

Il faudrait aussi un petit peu pouvoir le vendre en disant qu'il y a du surréalisme, quelque chose d'assez fort.

Quentin Dupieux : Oui, mais Thomas, on est en 2007. J'ai fait un film avec Eric et Ramzy, le mot surréalisme n'évoque plus rien chez les mecs qui ont entre 15 et 30 ans. Qu'est-ce qu'ils en ont à branler du surréalisme ? Ils vont vaguement penser à Dali, mais Dali ils savent même pas qui c'est. C'est pas grave. Mais je suis atterré. Les trois journalistes dont je te parle, ils n'ont même pas une référence qui leur vient à l'esprit, ni Bunuel, ni Blier, ni Kubrick, ni rien. Si leurs seules références sont des films qui ont trois ans, alors tant pis… Mais je serais ravi qu'un mec déteste le film en disant justement que c'est du sous-Bunuel.

C'est vrai que le premier plan, c'est le b-a-ba de Bunuel.

Quentin Dupieux : Merci Thomas, parce que tout le monde pense à Mash. Alors que j'ai jamais vuMash. Mais, je suis aussi atterré par les propos de ceux qui adorent, qui trouvent le film génial parce que ça sort du lot, que c'est nouveau, du jamais vu. Eux non plus n'ont pas les références… Je trouve ça un peu dramatique. Globalement, en France aujourd'hui, les jeunes réalisateurs sont soit des mecs complètement fascinés par Tarantino, soit …

…par les petits films intimistes d'auteurs…

Quentin Dupieux : Ouais. Et Blier, il est pas encore mort, il fait encore des films, c'est encore proche de nous.

Merci la Vie.

Quentin Dupieux : Oui, mais mon film c'est plutôt Buffet Froid, dans ce côté… justement, froid. T'aimes pas les gens dans mon film, et dans Buffet Froid t'as de l'affection pour personne. Sauf peut-être au moment où Jean Carmet pète les plombs et fait une tirade sur le ciment, là tu es ému, mais sinon, tu as de la distance. Donc ça fait chier les gens. Je m'attends à lire des trucs à chier, même de la part de ceux qui vont adorer. Je ne sais pas qui sont ces pseudo-journalistes, mais très peu de mecs ont des références, et c'est la même chose dans la musique. Ce qui me fait le plus chier, c'est que le film va être catégorisé ovni, truc bizarre, et les gros demeurés vont penser clip, folie du clip, le mec se fait un délire, surtout qu'il y a Eric et Ramzy et que ça n'aide pas. Alors que le film a un vrai fond tranchant.

C'est pour ça que je te disais drame comique. Parce qu'à la base, le comique c'est une critique de la société, et la société ne sort pas indemne de ce film.

Quentin Dupieux : Mais ouais ! Pour en revenir aux réactions, je pense que pour ce qui est du public, c'est très simple : ils aiment ou ils aiment pas, ils adhérent ou pas, et tu n'en subis pas forcément les conséquences. Par contre, les mecs qui vont écrire sur ce film… Bref, si tu lis des trucs intéressants, tu me les feras passer. Mais j'en doute. Parmi tous les navets de la comédie française, mon film est une petite tentative.

C'est un film sur le groupe : l'acceptation au groupe, la relation au groupe, la construction de la personnalité par rapport à l'autre…

Quentin Dupieux : Oui, et ça, logiquement, ça devrait parler aux adolescents. Vouloir appartenir à une bande de potes, c'est des codes universels.

C'est une comédie pessimiste.

Quentin Dupieux : Ouais. (Rires). Froide. Qui se finit mal. Qui détourne Eric et Ramzy, qui sont déjà en train de faire leur prochain film, où ils seront à nouveau Laurel et Hardy. Je sais qu'eux sont très contents et très fiers d'avoir fait ça, justement pour cette raison. Eux, leur angoisse, c'est de faire de l'aigre doux, c'est-à-dire de faire un truc drôle, mais quand même avec un fond, où le personnage pleure à la fin, ce genre de conneries. Or, là… (Rires).

…ça pleure pas…

Quentin Dupieux : Non. Le grand moment émotion du film, quand Eric balance son bicross sur le pont, avec une musique tragique, c'est ridicule, tu peux te marrer.

Ouais, c'est pas Tchao Pantin avec Eric et Ramzy.

Quentin Dupieux : Ah non. L'horreur. (Rires). Sinon, oui, je pense qu'Eric et Ramzy cherchaient un truc en faisant ce film. Après, sur le tournage, ils m'ont réclamé plus de scènes entre eux, mais le scénario était comme il était, donc on ne pouvait pas jouer avec ça. Mais ils sont contents. Il y a des choses qu'il n'y a pas dans leurs films. D'habitude, ils sont vides, c'est des poches, des chaussettes.

C'est marrant, en faisant un film déshumanisé, où les gens sont des robots, où tout fonctionne comme une mécanique, tu leur donnes plus d'âme que dans les films où ils sont censés…

Quentin Dupieux : Être à poil.

…être idiots. Là, on a envie d'y croire.

Quentin Dupieux : Alors que d'habitude, c'est débile, donc le spectateur ne prend aucun parti. Tu regardes et tu te dis que la seconde d'après, tout peut se passer. Eric peut se mettre à faire le Chinois…

Le fameux Chinois d'Eric, ils adorent aux Cahiers du Cinéma (Rires).

Quentin Dupieux : Là, il n'y avait pas de place pour le Chinois. Écoute, on verra bien à la sortie. Je m'attends à recevoir des tomates, mais je jubile d'avance. Parce qu'il n'y a pas de film comme ça en France.

C'est certain que ton film n'appartient pas du tout au cinéma de Honk-Kong Français, mais tu ne vas pas non plus du côté faux frères Coen…

Quentin Dupieux : Non. La seule vague inspiration de mise en scène c'est Kubrick : faire un zoom lent sur un truc ridicule, qui fait que ça a l'air important. C'est tout. Sinon, c'est mise en scène froide, caméra absente.

Et est-ce que tu considères toujours la musique comme un hobby ?

Quentin Dupieux : Non, plus du tout. C'est purement mon équilibre.

Et puis là, je vais un peu te cirer les pompes, mais il y a un petit côté Carpenter aussi : avoir ce pouvoir de réalisateur compositeur au mixage.

Quentin Dupieux : Oui, et puis la liberté surtout. Et la compréhension de la musique bien plus forte que la plupart des mecs. Même si je déteste cette phrase, j'ai néanmoins besoin d'autres univers sonores pour mes films. Par exemple, Tellier m'a filé des maquettes qu'il faisait en quelques heures, et moi je les ai concrétisées. Non, la musique n'est plus du tout un hobby. C'est hyper présent. C'est vraiment 50-50. Là, j'ai hyper envie de repartir sur un film, mais je sais que ça ne se fera pas avant très longtemps. Donc je vais faire un album. C'est crucial.

Tu sors un maxi bientôt ?

Quentin Dupieux : Oui. Il y a mille trucs en ce moment. Je bosse pour Uffie, et on sort un nouveau disque qui est super bien, un Uffie de supermarchés dont je suis très content. Je sors aussi un maxi à moi, Transexuel, avec le morceau Patrick 122, un remix disco d'un morceau de Gary's Gang qui plait beaucoup, donc c'est super. Et la B.O. deSteak, qui est signée par Tellier, Sebastian et moi. C'est un super disque. J'en suis très content. Ce qui est super jubilatoire c'est que ce film n'est donc pas ma seule raison de vivre. J'ai plein d'activités artistiques, c'est chouette. Ce film, je l'ai écrit en six mois. Si j'étais dans la peau du mec qui a attendu 10 ans avant de faire son film, ça serait la catastrophe, j'aurais un ulcère généralisé. Là, non. Je suis assez serein. On peut me ruiner, on peut me détruire, j'estime quand même avoir fait une tentative. Je vais voir tous les films censés être des comédies françaises, pour mon bagage, pour voir ce qu'est notre époque, ce qu'est le rire en France. Globalement, je ne vois que des chroniques sociales, où on fabrique des personnages qui ressemblent à la vraie vie d'aujourd'hui. Aller voir un film qui se passe à Paris dans un immeuble Haussmannien, je comprends même pas qu'on fasse ça, c'est pas ça un film, à moins d'avoir un vrai truc intéressant à dire, ou un bon roman à adapter.


Par Thomas Schmitt // Photos: Riego Van Wersch et DR.