Kelly Reichardt est une petite bonne femme très cool, qui ressemble pas mal à ses films : humble, douce et assez représentative de ce qu'on imagine être la vieille scène arty de la Côte Est héritée des nineties. Cette amie et collaboratrice de Todd Haynes ne gagne pas sa vie avec ses films et enseigne le cinéma pour vivre. Lo-fi et post-rock comme un album de Tortoise.

 

Comment est née l'idée du film ?

Kelly Reichardt : Elle vient de mon co-scénariste, Jonathan Raymond, qui a des amis dans le sud de l'Oregon qui ont une ferme bio. Il m'a emmené là-bas, et souvent, mes films partent de paysages que j'ai envie de filmer. Puis l'idée du personnage de Josh est venue, un super fondamentaliste qui aurait aussi bien pu venir du Tea Party que de la gauche. Mais c'était plus intéressant de l'avoir dans un monde qui n'est pas aussi facilement représentable.

 

Est-ce que vous vous sentez proches de ces personnages qui travaillent dans une ferme bio ?

Je le suis maintenant. Pas vraiment avant, mais je suis devenue proche de cette famille de fermiers. Quand je faisais mes repérages, j'y suis allée à différentes saisons et je me suis rendu compte que je voulais filmer en automne. J'avais storyboardé tous mes plans, mais je n'avais pas vraiment pensé aux plantations et aux récoltes, et quand je suis revenue, la ferme était complètement différente, et je me suis dit que mes plans étaient foutus ! (Rires) Parfois, je voulais filmer des choux et je voyais le fermier arriver pour les récolter. Donc très vite, on a eu cette relation avec eux où nous leur demandions d'attendre pour filmer, en leur proposant en retour de les aider un peu plus tard pour les semences. Cela a été intéressant de voir comment les deux mondes, celui de l'équipe du film et celui de la ferme, ont dû travailler en symbiose.

 

 

Comment avez-vous eu l'idée de choisir Jesse Eisenberg et Dakota Fanning ?

Vous savez, le casting, ça prend tellement de temps... c'est un processus un peu dingue. Tout ça a un peu à voir avec le destin. Si untel sera libre, si unetelle a envie de s'engager dans un film comme ça... Jesse regarde peu de films, mais par chance, il avait vu Old Joy. On lui a envoyé le script et il l'a beaucoup aimé. Dakota, je l'avais adorée dans les Runaways, je me suis dit "wow", qu'elle avait grandi avec un truc spécial, mais qu'elle était un peu jeune pour ce rôle. Mais elle avait lu le scénario et elle voulait vraiment faire le film. On a parlé au téléphone et elle était tellement convaincante, aussi déterminée que le personnage, que je me suis dit que j'allais réfléchir. J'ai eu de la chance car tous les deux sont vraiment à l'affût de productions comme celle-ci.

 

C'est dur de convaincre des acteurs d'Hollywood de faire des films comme celui-ci ?

C'est bizarre parce que j'ai toujours eu de la chance. Mais je pense que les acteurs ont envie de films qui se concentrent sur les personnages davantage que sur le spectacle. J'ai commencé par avoir de la chance avec Michelle Williams, qui a toujours été à fond dans mes projets. En fait, c'est plus difficile de convaincre les agents de ces acteurs du fait qu'ils ne vont pas perdre leur temps avec vous. (Rires)

 

Comment décririez-vous votre place dans le paysage cinématographique américain ?

Je ne sais pas. Vous savez, j'enseigne le cinéma, et entretemps je fais des films. Je suis dans mon petit monde et j'ai n'ai pas vraiment de vue d'ensemble.

 

 

Mais est-ce que vous avez été approchée par Hollywood ?

Non.

 

Et ça ne vous intéresse pas ?

C'est juste quelque chose de différent. Je suis simplement intéressée par aller dans des endroits qui, précisément, n'intéressent personne, de les filmer, de revenir et de monter tout ça. Je monte moi-même mes films et personne ne m'embête dans la salle de montage en me disant ce que je dois faire. En échange de ne pas gagner d'argent, vous achetez votre liberté.

 

Pourquoi est-ce que ça a pris autant de temps - plus de 10 ans - entre votre premier film et le deuxième, alors que désormais, vous faites un film régulièrement tous les deux ans ?

Tout simplement parce que je ne pouvais trouver ni l'argent, ni les acteurs. Je faisais des petits films en Super 8 en attendant, puis j'ai eu la chance de rencontrer Jonathan Raymond avec qui j'écris. Old Joy, j'avais à peine de quoi le réaliser : on avait tellement peu de moyens qu'on a tout filmé sur 14 jours de tournage, avec une équipe de seulement 6 personnes et 2 acteurs. Ce film qui était tourné en 16mm était au départ un film pour nous. Je ne m'attendais pas du tout à ce que ça me permette de faire d'autres films. On a eu de la chance, c'est allé à Sundance, il y a eu un super accueil. Maintenant, je touche du bois.

 

Vous avez commencé en travaillant sur des films de Hal Hartley et Todd Haynes...

J'ai travaillé sur un film de Hal Hartley mais ses oeuvres ne m'ont jamais vraiment parlé et je ne me sentais pas vraiment liée à ce qu'on faisait. Mais quand j'ai travaillé sur Poison de Todd Haynes, là, moi comme toute l'équipe, on savait qu'on était en train de réaliser un truc qui était fort. Et depuis, on est restés proches - Todd est le producteur exécutif de mes films. C'est une personne incroyable pour apprendre comment faire des films.

 

 

Ca a été un succès aux Etats-Unis, Old Joy ?

Si ça vous permet de faire un autre film, vous êtes déjà content et vous pouvez considérer ça comme un succès ! (Rires

 

Will Oldham, c'est un ami à vous ?

Oui, il avait fait la musique d'un film en Super 8 que j'avais réalisé, et il en a fait un disque.

 

Vous pouvez nous parlez du compositeur de la musique de ce film, qui est absolument géniale et d'une importante capitale ?

Il s'appelle Jeff Grace. C'est le genre de mec qui reste tout le temps dans son appartement avec toutes ses petites machines. Il connait tous les types de musique. On est partis sur l'idée de son au début, l'écho renvoyé par la vallée, les bruits de la nature... Puis il a composé avec moi pendant tout le processus du montage.

 

On a l'impression que vous avez été beaucoup influencée par le cinéma asiatique pour votre aspect contemplatif...

Beaucoup moins que les gens pourraient le penser, en fait. J'aime beaucoup le cinéma asiatique et surtout Ozu, mais en fait, je ne le connais pas tant que ça.

 

 

Comment êtes-vous arrivée dans le cinéma ?

Je faisais de la photo quand j'étais jeune, et puis j'ai bougé à Boston. Là, par hasard, j'ai rencontré des artistes qui avaient besoin de quelqu'un pour faire un petit film pour un projet artistique qu'ils étaient en train de réaliser. Ils m'ont hébergé dans leur appartement, je me suis inscrite à une école d'Art en cours du soir à côté pour avoir du matériel. J'ai ensuite utilisé le film que j'avais réalisé pour postuler à une école qui s'appelle la Museum School, à Boston. C'est plutôt une école de peinture, mais ils avaient un petit département de cinéma. C'était très ouvert, on n'avait pas vraiment de cours. On leur montrait ce qu'on avait fait à la fin du semestre et ils nous disaient combien de crédits ils nous donnaient. Ils étaient en lien avec l'université où j'ai pris un cours sur la «politique du cinéma». C'était autour de Fassbinder et ça m'a complètement retournée. Et puis j'ai suivi des cours sur Satyajit Ray ou Buñuel, et le soir, je voyais des films plus hollywoodiens comme ceux de Hitchcock ou Anthony Mann. C'est vraiment la période où je me suis constitué ma culture cinéphile, en voyant trois films par jour. D'autant plus que je venais de Miami, qui est un désert culturel.

 

C'est comment de grandir en Floride ?

Vous avez un peu faim de tout quand vous quittez la Floride. Surtout que j'y ai grandi dans les années 70-80, c'est vraiment une culture étrange. Je n'étais jamais en relation avec quoi que ce soit d'artistique. Je faisais de la photo, mais c'est parce que mon père, qui était enquêteur sur des scènes de crimes et qui les prenait en photo, m'avait offert un appareil. Maintenant, j'enseigne dans l'école où a enseigné Stephen Shore, et si j'avais découvert son travail à l'époque, ma vie aurait été complètement différente. Je vivais surtout entourée de policiers et ils avaient des conversations de flics. Mon père était un grand amateur de jazz, donc il y avait de la musique à la maison, mais c'est à peu près tout. Tu sais, Thurston Moore est né pas loin de là où j'ai grandi. D'ailleurs, on est nés dans le même hôpital mais il n'a pas grandi là-bas. Et il m'a dit qu'une fois, il y était retourné voir de la famille et il avait vu dans le journal une petite annonce qui disait : «si jamais quelqu'un écoute les Clash dans cette ville, s'il vous plaît, appelez-moi». C'est un parfait résumé, cette personne désespérée qui met une annonce dans le journal ! (Rires) Peut-être que si j'avais rencontré ce mec, m'a vie aurait changé aussi... (Rires) Donc je faisais de la photo que je développais moi-même, je faisais des petits concours, mais à l'époque, je ne voyais pas de bonnes photographies ou de bonnes peintures, je ne connaissais rien du tout à l'Art.

 

Vous viviez un peu comme dans une série de télé, et avec le boulot de votre père, vous auriez pu être influencée par votre environnement familial...

Ironiquement, dans mes années de jeunesse et alors je n'arrivais pas à faire de cinéma, j'avais écrit un scénario sur un enquêteur qui se passait dans le milieu criminel de Miami. PERSONNE n'était intéressé par ça, alors que maintenant, il y a Les Experts et toutes ces putains de séries. Mais à l'époque, rien ne se faisait là-bas. J'y ai fait un film en 93, et puis après, j'en avais fini avec la Floride. Il est hors de question que j'y retourne.

 

Et ça ne vous plairait pas de faire un polar ?

Mais Night Moves EST un polar !

 

 

++ En salles depuis le 23 avril, Night Moves a obtenu le Grand Prix du Festival de Deauville.
++ Le profil de Kelly Reichardt sur l'IMDb.

 

 

Romain Charbon.