Alors, c'était comment la musique club en Hollande avant que tu te lances ?
Rob : Ennuyeux. Tout était pareil. De la house trop gentille, trop facile, trop moelleuse. Comprends-moi bien : j'aime la house, mais en tant que DJ, j'aime les trucs plus énergiques, plus puissants.

 

D'une certaine manière, on peut dire que tu es le père du gabber, puisqu'il paraît que tu as été le premier à accélérer un disque de house, ce qui s'est mis à constituer vos premiers sets...
Je ne sais pas si l'on peut dire que je suis le «père du gabber» ; je fais partie d'une scène qui a émergé en réaction à une autre scène qui n'évoluait plus. On voulait quelque chose de différent et de nouveau. Dans le public qui venait me voir au Parkzicht, il y avait des producteurs et des DJ's qui voulaient eux aussi du neuf. Et donc je pense que ça s'est fait ensemble - les DJ's et les danseurs. Je ne suis pas du genre à crier que j'étais le premier DJ gabber.

 

Comment as tu pensé à accélérer un vinyle ? C'était une expérience live ou studio ?
En live ! En 1990, je me suis mis à pousser le tempo et à jouer avec ma boîte à rythmes, la Roland TR-909, que j'ajoutais à mes platines. Et avec une table de mixage, je pouvais jouer des morceaux en live. J'aurais dû ramener ma 909 pour vous montrer... Je peux programmer des beats, des effets - et les basses de la 909 sont vraiment cool.

 

 

Les danseurs réagissaient comment au début ?
Ils sont devenus fous. J'ai lancé un morceau rapide dont j'ai fait tourner le beat dans ma 909, et j'ai pu changer de disque en gardant le beat et en rajoutant un clap. Et j'avais un MC avec moi - MC Joe - qui criait «put your hands up, clap your hands». Les gens se sont mis à taper dans leurs mains, à hurler, et en réponse, j'ai continué à pousser le BPM. C'est comme ça que l'on a commencé à faire de la musique plus dure. Les basses de la 909 sont vraiment dures et brutales : on posait les bases du gabber.

 

Quelles sont les musiques qui ont pu contribuer à la naissance du gabber ?
Pour moi, la drum' n' bass a été quelque chose de très important. La techno, mais aussi le rock... Les chansons de classic rock m'ont beaucoup inspiré avec leurs riffs. J'ai beaucoup travaillé comme ça, en composant des riffs que je mettais dans mes tracks avec ma 303.

 

Dans quel climat économique et social le gabber est-il né ?
Les gabbers, c'est des pauvres. Des mecs des bas-fonds... qui n'allaient pas à l'école, qui n'avaient pas de travail, ils n'avaient rien et ils détestaient tout ! Et cette musique très énergique et dure allait bien avec leur rage et ce sentiment violent d'être seul contre tous. Mais ils s'amusaient, il y avait une énergie chaleureuse entre ces gens qui devenaient amis et qui provenaient du même milieu social.

 

Le gabber est considéré comme la seule sous-culture typiquement hollandaise. C'est vrai ?
Oui, et c'est toujours le cas. Le gabber, c'est ce truc bien à nous, un truc hollandais. Bien sûr, c'est cool que les Italiens, les Japonais ou les Allemands aiment le gabber. Mais le gabber, c'est hollandais. Quand tu parles du gabber là-bas, c'est beaucoup plus underground, ça n'est pas un truc populaire. Mais en Allemagne particulièrement, je trouve qu'ils ont une mauvaise manière d'aborder la chose.

 

Pourquoi ?
Parce qu'ils se rasent la tête et ils pensent que ça fait d'eux des gabbers. Alors qu'en fait, ils sont du mauvais côté - du côté politique - tandis que le vrai gabber ne se préoccupe pas de politique.

 

 

Donc selon toi, un vrai gabber ne peut être fasciste ? Pourtant, il y quand même des fascistes et des racistes qui ont infiltré le mouvement, non ? Ou est-ce juste une supposition instrumentalisée par les médias afin de diaboliser le mouvement ?
Oui, il y en a eu, mais pas dans la première vague. À un moment donné, quand le gabber était déjà devenu quelque chose d'énorme en Hollande, qu'on avait déjà suscité l'intérêt de certaines marques, de soirées, et qu'on générait déjà beaucoup d'argent, le mouvement s'est retrouvé coincé : il n'y avait plus d'évolution, et l'argent contrôlait tout. C'est seulement à cet instant que ce type de personnes a commencé à se rameuter. Et de toutes les façons, quand tu réunis 20 000 personnes pour faire la fête, tu ramènes nécessairement des sales types ! (Rires) Ils étaient chauves, mais ce n'est pas pour autant qu'ils étaient appréciés - il y a eu d'énormes bagarres. Et si à ça, tu rajoutes les conflits liés aux équipes de football...

 

Quelle équipe supportes-tu ?
Feyenoord car je viens de Rotterdam. Mais je ne me suis jamais battu, seule la musique m'intéresse. Je suis le seul DJ venant de Rotterdam qui puisse jouer à Amsterdam. Les autres ne sont pas autorisés à venir, sinon ils sont attendus. (Rires) Mais l'inverse n'est pas vrai, les mecs d’Amsterdam peuvent venir jouer à Rotterdam, on est cool ! (Rires) Mais le foot, c'est le foot, et la musique reste la musique.

 

Pourquoi une telle consommation de drogue dans ce milieu ?
C'est quoi la drogue ?! Moi, je ne prends pas de drogue ! Et les gabbers non plus, ils boivent du Coca-Cola, comme moi. (Il sirote un Coca, ndlr). Non, sérieusement, pourquoi prennent-ils des drogues ? Regarde : toi, si tu veux courir un marathon, tu ne peux pas ! Pour ça, il faudrait que tu prennes de la coke. Pardon, du Coca ! (Rires). Hé bien c'est pareil pour eux.

 

Normalement, quand il y a de la drogue, il y a toujours des gangsters et de la violence. Est-ce que c'était le cas autour du mouvement gabber ?
Noooon, c'est la Hollande ! Pas besoin de gangsters ici. Enfin, je n'en ai jamais vus ! (Rires)

 

Gabbers italiens, vers 1999

 

Et ce look - t-shirt ample, jogging et Air Max - c'est stylé ou pratique ?
Pratique. Pareil, quand tu vas courir un marathon (rires), c'est plus pratique. Le gabber, c'est beaucoup de danse, pendant des nuits entières, voire plusieurs jours d'affilés, donc il faut être à l'aise dans ses sapes. Mais après, il y a eu un attrait commercial : il te fallait ce survèt' Aussie, cette paire de Nike Air Max-là... Et c'est aussi un signe d'appartenance, un moyen de montrer son identité.

 

D'où vient cette danse justement, le hakken ?
Ça vient de la Haye. D'où le nom.

 

Donc c'était une danse qui existait avant le gabber ?
Avant, on disait «I go Hakke», ce qui voulait dire «je vais danser à La Haye». Puis des gens se sont mis à crier «Haaakkkeee !», et c'est seulement ensuite que c'est devenu une danse en tant que telle, avec le gabber.

 

Je pense que les gens peuvent facilement identifier un gabber, mais je ne suis pas sûr qu'ils puissent faire la différence entre le gabber (la musique) et les autres sous-genres de musique hardcore (speedcore, terrorcore, grindcore etc., ndlr). Si tu devais présenter ta musique à quelqu'un qui n'y connaîtrait rien dans ce genre de sons, comment ferais-tu ?
Avant tout, le gabber, ce n'est qu'un mot (qui signifie «pote» en hollandais, ndlr). Au départ, ce n'était pas vraiment un genre musical, on disait juste «tu es mon gabber». Depuis lors, c'est devenu une musique clairement identifiée sur laquelle les gens dansent. Ce que veulent les gabbers, ce sont des sons violents et durs - donc si tu passes du hardstyle (dit aussi hardtek ou jumpstyle, ndlr), ils vont apprécier. Du millenium aussi. On fait partie de la grande famille des musiques hardcore !

 

 

Au départ, le gabber, c'était surtout une histoire d'appartenance et d'identité, non ?
Non, c'était exclusivement des potes qui dansaient, et quand les codes vestimentaires ont été fixés, c'est à ce moment que c'est effectivement devenu une histoire d'appartenance. (Rires) J'ai besoin de drogue, là ! (Rires) Je vais reprendre un Coca.

 

Le gabber, c'est un mouvement culturel très accueillant avec les femmes, pas vraiment comme le hip-hop ou le rock à la base. Est-ce qu'on peut expliquer cela par le fait que les mouvements du hakken ne sont pas sexuels ?
Oui, c'est sûr. Le hip-hop, c'est que des histoires de fessiers. Les gabbers sont vraiment respectueux avec les filles. On n'est pas des Latins non plus... Le gabber, c'est vraiment de la musique. Les gens viennent écouter de la musique et se défouler, pas draguer. Surtout que c'est une communauté où les gens se connaissent, font des rencontres et se retrouvent en after. Le gabber, c'est un grand réseau social avec 10 ans d'avance ! (Rires) On n'avait pas Facebook, mais Gabberbook !

 

En observant des danseurs gabber, on peut voir qu'ils ont tendance à faire de drôles de grimaces, voire à faire carrément des têtes de fou furieux, en tirant la langue. Pourquoi ?
Certains, c'est à cause de leur consommation de drogue (rires) : ils n'arrivent plus à contrôler leur mâchoire. Et d'autres, c'est parce que c'est un gimmick identitaire typiquement gabber.

 

Thunderdome (franchise culte de festivals et de compilations gabber qui a existé de 1992 à 2012, ndlr), ça représente quoi dans la culture gabber ? C'est plutôt un symbole mainstream ou underground dans le gabber ?
Il n'y a pas vraiment de distinction entre le mainstream et l'underground dans le gabber. Mais ça représente le gabber hardcore. C’est une histoire assez particulière car il y a eu beaucoup d'argent en jeu. Les compilations sorties sur Arcade Records, les événements Thunderdome, la grosse société derrière tout ça, c'était ID&T. Arcade, c'est un gros label, un peu comme Universal, qui s'est intéressé à ce mouvement qui prenait de l'ampleur. Ils ont vite sorti des compilations et ils ont utilisé le logo Wizard (le fameux sorcier emblématique du label, ndlr), assez fort visuellement qui, pour l'anecdote, a été réalisé par deux graffeurs français en 1986, BANDO et MODE2. Pour la première sortie, Arcade et ID&T ont sorti une compilation qui s'est écoulée à un million d'exemplaires ! Après, Arcade a réussi à signer plein de contrats exclusifs avec des grosses sommes d'argent. Mon label, Coolman Records, est aussi sous contrat avec Arcade. A un moment où l'autre, tout le monde a été en contrat exclusif avec Arcade et ID&T. (Rires) Mais à la fin, c'est devenu trop mainstream à cause de l'argent.

 

Le Wizard de Bando et Mode 2, et le logo Thunderdome.

 

Tu as des souvenirs de ces événements ?
Le Thunderdome, c'était énorme. Je n'ai pas d'anecdote en tête, j'ai plus des impressions qui me restent. L'ambiance était folle, il y avait des dizaines de milliers de danseurs, tous super enthousiastes.

 

Est-ce qu'il y a des différences entre le gabber d'alors et celui d'aujourd'hui ?
Aujourd'hui, tout est mieux produit ! (Rires) A l'époque, on faisait ça avec les moyens du bord... Aujourd'hui, tous les équipements sont abordables. Aujourd'hui, il n'y a plus de sons parasites ni de bruit : avec Cubase, Logic Pro et consorts, tu peux tout retoucher et éliminer la moindre imperfection. En plus, tous les instruments que l'on devait s'acheter à l'époque sont maintenant disponibles en plugin et presque gratuitement... (Rires). Aujourd'hui, tu peux produire de la house de qualité depuis ton lit, dans ta chambre. Il te suffit de quelques téléchargements, de Logic, et c'est bon. À l'époque, on achetait instrument par instrument, et il fallait économiser entre chacun. La TR-909, les synthés Roland, ça représentait un paquet d'argent. C'était 16 000 guldens (florins en néerlandais, ndlr) pour un synthé, ce qui fait environ 1 000 euros pour un synthé...

 

Tu as déjà joué du gabber hors d’Europe ?
Oui au Japon, une fois, dans un club vraiment underground.

 

Comment ont-ils réagi ?
Ils sont devenus fous. C'était marrant parce qu'ils ont tous les cheveux noirs, et ils me fixaient dans l'obscurité. C'était fou. Les Japonais sont vraiment de grands amateurs de musique, et en fait ils connaissaient bien le gabber, j'étais un peu surpris. Ils y en avaient même qui portaient des Aussies et des Air Max.

 

 

«Gabber», comme tu l'as dit, ça veut dire «ami» ou «pote». Pourtant, il y a quand même des références à la violence dans certains de tes titres de chansons ou d'albums. Tu as notamment des morceaux appelés Motherfuckers You’re Gonna Die, War Of The Worldz, 7 Gods Of Chaos... ?

Parce que c'est cool ! (Rires) C'est comme le reste, c'est un gimmick. En tant que producteur, il te faut chercher des gimmicks pour que ton son soit identifiable. Et quand t'entends Motherfucker You're Gonna Die, ça te reste dans la tête. Et c'est une manière d'avoir des grosses punchlines avant un break ou l'entrée d'un kick. Et aussi - il faut le reconnaître -, par moments, ça peut provenir d'éléments de ma vie. Quand tu te fais tabasser, t'as la rage, et comme les écrivains ou les cinéastes, on fait de la musique pour s'exprimer. Quand tu es triste, tu écris les plus belles chansons d'amour ; quand t'es énervé, tu fais les meilleures tracks de gabber.

 

Le gabber est un mouvement culturel où le style vestimentaire est très important. Mais est-ce qu'il y a une sorte de compétition comme on peut en trouver une dans le hip-hop ?
Non, pas de compétition. Parce que malgré l'importance du style, les gabbers se foutent de leur apparence. Si tu vas dans une soirée house puis dans une soirée gabber, tu vas voir la différence. Dans la première, les gens seront apprêtés, alors que dans la seconde, pas du tout. Pour les gabbers, il n'y a que la musique et la danse. Le reste n'est pas essentiel. Les gabbers sont extrêmement tolérants : si eux se font refouler des clubs, disons «normaux», l'inverse n'est pas vrai. Tout le monde peut venir à un événement gabber, et malgré la surprise que peut susciter une présence qui détonne un peu, les gabbers vont immédiatement apprécier l'ouverture d'esprit du nouveau venu.

 

Récemment, j'ai vu un clip un peu déviant où des gabbers sont caricaturés d'une manière violente et sale. Mais en même temps, il y a un certain retour de hype depuis quelques années de votre culture. Donc malgré ces caricatures, et cet engouement un peu branché pour vous, est-ce que tu penses qu'il y a un véritable intérêt musical pour le style gabber ?
Je ne peux pas répondre avec certitude, mais s'il y a un intérêt aujourd'hui, c'est parce qu'on est différents et qu'on ne trouve pas beaucoup de documentation à ce sujet. Ce sont une musique et une culture mystérieuses pour les gens qui viennent de l’extérieur. Une sorte de fascination pour l'inconnu...

 

++ DJ Rob sur Discogs.
++ Le mini-festival Gabber se tient au Point Ephémère jusqu'au 13 mai.

++ La soirée au Trabendo samedi 10 mai ici.

 

 

Benjamin P.