Avant l'enregistrement, nous bavardons quant à la réception de Magnum, son tout dernier album.

 

Philippe Katerine : C'est très mouvementé.

 

Je veux bien le croire. Mais mieux vaut ça qu'une réponse tiède, non ?

Oui… Ca a rarement été aussi exalté…

 

Comment ça se fait, selon toi ?

Ha, je ne sais pas. Mais j'en suis très étonné. Le disque n'est pas très agressif, il est plutôt tendre à mon avis.

 

Le public n'est peut-être pas encore prêt pour autant de tendresse ?

Et ça serait irritant ? (Rires) Il y a trop de bonheur dedans, peut-être.

 

Les bons sentiments, c'est suspect ?

J'espère que ce ne sont pas des bons sentiments…

 

D'ailleurs avec des bons sentiments, on fait de la mauvaise musique ?

Oui… Mais ce ne sont pas des bons sentiments. C'est un peu exalté, disons. (Rires) Peut-être trop. Enfin, pour certaines personnes.

 

Pourtant, il y a SebastiAn à la prod'. Il produit généralement comme un dur. Mais tu l'as attendri. Comment ça s'apprivoise d'ailleurs, un SebastiAn ? Comment on l'attendrit ?

Hé bien, moi, je lui ai laissé une liberté complète. Parce que c'est un animal sauvage, n'est ce pas ? Les animaux sauvages, on ne peut pas les enfermer. J'ai suggéré quelques plages, sur l'album total, qui évoquaient d'ailleurs la plage. Des plages plus détendues. Après, il a fait son affaire.

 

 

Donc il n'y avait aucun cahier des charges ?

Ah non.

 

La volonté disco, ça vient de lui ?

Oui, oui !

 

C'est finalement toi qui t'es adapté à lui plutôt que le contraire, c'est ça ?

Oui. Il m'aurait envoyé du metal trash ou je-ne-sais-quoi, j'aurais obéi.

 

C'est pas vrai ?

Si, bien sûr. Quand on fait confiance à quelqu'un, on le fait jusqu'au bout. Donc c'est lui qui m'a engagé dans cette voie-là. Comme je t'ai dit, il y avait plusieurs plages sur son disque que je lui avais suggérées. Donc il avait sûrement quelque part où aller. Même si je ne pensais pas non plus que ça serait exactement comme je me l'imaginais. Mais quand je recevais les instrumentaux, j'étais aux anges. Ce son me rendait fou - il me rend toujours fou d'ailleurs, parce qu'il a un son qui est unique.

 

Donc tu as écrit en fonction de ce qu'il t'a envoyé ?

Complètement. Et on n'a même pas changé les structures. C'était vraiment des instrumentaux de trois minutes qui durent le temps de la chanson. On n'a rien retouché, j'ai vraiment suivi son chemin.

 

 

Quelque part en fait, c'est lui qui t'a inspiré des saillies type "avec mes grosses couilles" sur Efféminé ? C'est d'ailleurs ce qui surprend le plus venant de toi sur ce nouvel album. Il y a une volonté de caricaturer la virilité sur Magnum ?

Oui, parce que je pense que la musique de SebastiAn parle beaucoup de ça. Il est beaucoup question de virilité. Et lui-même, enfin je ne peux pas parler à sa place, mais il est très certainement embarqué sur des ambiguïtés. Ce qui est très intéressant d'ailleurs. Ce que j'aime particulièrement chez lui, c'est qu'il a tout un environnement particulier, aussi dû à son frère, il a beaucoup d'affiches de Hara Kiri dans sa chambre. C'est un environnement très spécial, auquel je ne m'attendais pas forcément. C'est très français, alors qu'il est d'origine serbe. Donc ça a beaucoup influencé ce que j'ai fait. Et c'était le but, hein. Quand on collabore avec des gens, il faut s'abandonner à eux, sinon ça n'a aucun sens.

 

Toujours sur ce côté mâle, viril, tu dis que tu as choisi SebastiAn pour l'aspect érectile de sa musique. Dans le film Magnum, tu es pas mal nu et je sais aussi que tu étais lassé de voir des enfants à tes concerts…

(II rebondit, ndlr) Non je n'étais pas lassé, mais les enfants ont beaucoup accroché sur le dernier disque, et je n'avais pas du tout fait le disque pour les enfants. Du coup, j'étais parfois très gêné de chanter certaines chansons devant eux, je trouvais ça déplacé. En même temps, c'est la responsabilité des parents.

 

Tout-à-fait. Mais je me demande si tu n'as pas orienté cet album vers plus de virilité, l'as rendu plus mâle à cause de ça. Parce que tu ne te retrouvais plus dans le fait de chanter devant des enfants.

Mais j'aime chanter devant les enfants ! Les enfants, c'est un public de très haute tenue. On ne peut pas rêver mieux. Les enfants, ça vous dit la vérité tout de suite, il n'y a aucune hypocrisie, Quand ils n'aiment pas, tu le sais immédiatement, c'est d'une subtilité totale. C'est après que ça dégénère. Donc non, moi je me sentais privilégié d'avoir un public comme ça. Je ne m'y attendais pas. J'étais gêné parce que je n'aurais pas écrit ça pour des enfants. Après, comme mes disques ressemblent à ma vie, j'étais dans une période qui était plus sexe.

 

Tout simplement.

Tout simplement. (Il sourit) C'est la raison pour laquelle je me suis tourné vers SebastiAn. Parce que sa musique l'est complètement à mon goût.

 

Mais ce que cette histoire d'enfants met peut-être aussi en lumière, c'est que tu as un côté très "Art naïf de la chanson française". C'est spontané ? Volontaire ? Réfléchi ?

Je ne sais pas. C'est peut-être plus présent dans le dernier disque, qui avait quelque chose de plus "Art brut". Ce qui correspondait à une période où j'avais besoin que ça soit comme ça pour moi. Plus maintenant, plus du tout. Ça a changé. Parce que j'ai changé.

 

 

En quoi ça se manifeste, ce changement ?

Ah, hé bien parce que la vie change, tu rencontres d'autres personnes, ta vie prend une autre tournure et ton expression n'est plus du tout la même. Je pense que lorsqu'on exerce une activité artistique, ce qui se passe avant quatorze ans, c'est ce que l'on exprime toute sa vie. Je crois. Donc ça restera toujours tout ce que j'ai vécu avant quatorze ans. Au fond. Il n'y a que la forme qui change, le fond reste toujours le même. Faut pas se leurrer…

 

Tu parles de rencontres comme moteur du changement. Le film Magnum, c'est aussi issu d'une rencontre ?

Je l'ai fait parce qu'on me l'a proposé. Je me suis dit "tiens, oui, pourquoi pas". J'avais besoin d'exprimer des choses assez urgentes, et même si je n'y pensais pas au début, ça a pris la forme d'un film.

 

Sur cet album, ton son porte plus sur le corps - disons que c'est plus dansant : dans le film, tu dévoiles plus le tien, et tu abordes un sujet dans ADN qui environne la théorie du genre. Tu as eu cette idée à un moment de porter cet album sur le corps ?

Je n'ai jamais une idée préconçue. Ça vient comme ça vient. Je ne constate qu'après. J'écris une chanson, et je constate seulement après ce que j'ai écrit. Je suis obligé de me rendre compte que le corps, oui, est en question. Après, ça n'a pas toujours été important pour moi. En 98, j'ai fait un album, Les Créatures, où j'étais nu sur la pochette.

 

 

C'est vrai. Et puis tu avais dansé avec cette chorégraphe dont le nom m'échappe…

Mathilde Monnier. C'était important pour moi. Bon, et puis concernant le film, tout le monde parle de ça, mais je dois être tout nu pendant trente secondes sur une heure et demie… Et on ne parle que de ça. Il doit y avoir un désir de nudité chez moi parce que je rêve souvent que je suis tout nu. Chez moi, le nu n'est pas du tout une provocation ; je m'y prendrais autrement pour provoquer, c'est plutôt un retour à l'enfance pour moi. Et j'ai lu que Freud disait qu'être nu, "c'est retrouver l'innocence et la sincérité de l'enfance, quand un homme est en désaccord avec la société, guidé par des fausses valeurs". Je suis intégralement d'accord avec ça.

 

Donc tu te sens en désaccord avec la société ?

Absolument. Il y a beaucoup de fausses valeurs et j'ai trouvé une explication ici. Tout le monde me parle tout le temps de nudité, pourtant je ne suis pas si souvent nu et j'ai trouvé une explication en lisant Freud. Je me suis retrouvé dans cette phrase de lui.

 

J'enfonce le clou sur la nudité, mais sur cet album, tu te mets à nu à plusieurs titres. Physiquement comme moralement. Tu abordes des sujets plus intimes. Est-ce que lorsque tu abats une frontière de pudeur, ça fait tomber les autres ? En gros, être nu, ça facilite la confidence ?

Mais tu sais, pour moi, la pudeur, ça n'a rien à voir avec ça. Les naturistes par exemple, ce ne sont pas des gens impudiques. Ça peut se référer à l'enfance comme on le disait tout à l'heure, mais la nudité, ce n'est pas du tout obscène. A mon sens, ce n'est pas par là que ça se passe. Moi, je me retrouve dans la phrase de Freud : l'innocence et la sincérité. Je vois pas où est le mal là-dedans - si les gens le voient, ce n'est pas mon problème, c'est plutôt le leur. Pour moi, l'obscénité, c'est justement quelque chose contre laquelle je lutte, c'est se regarder écrire. C'est ça que je trouve obscène. Ça m'est arrivé hein, de me regarder écrire et de me dire "ah, qu'est ce que je tourne bien cette phrase". Pour moi, c'est ça la véritable obscénité.

 

Le narcissisme est obscène ?

Oui, par pur narcissisme de l'auteur qui tourne bien sa phrase pendant des lustres et à son avantage. C'est une maladie. Une maladie mortelle. Et qui se retrouve beaucoup dans la chanson française. J'en ai moi-même été atteint. Mais c'est ce que je combats.

 

 

Même si cet album est plus intime, on perçoit toujours mal qui tu es. Et bien que tu chantes que n'es "pas tout seul" (sur… Patouseul), est-ce que finalement, l'humour, ce n'est pas une mise à distance avec autrui ? Le thème de l'île dans le film, c'est pas un peu symbolique ?

C'est vrai que chacun est une île. On doit se raccorder avec d'autres îles. On est tous en naufrage complet. Après, concernant l'humour, je ne me sens pas comique du tout. Je ne me marre pas du tout quand j'écris mes chansons. Il s'agit souvent tout simplement de la mise en scène d'une peur ou d'une névrose. Mais ce n'est pas du tout pour faire rigoler les gens. Je vois bien que ça amuse des gens, ça me fait plaisir…

 

Oui, mais ce n'est pas vexant au moins ?

Ah non, pas du tout ! Moi, je suis ravi. Mais personnellement, je ne fais pas ça pour faire rigoler.

 

En repensant aux critiques - ce dont nous parlions tout à l'heure-, la réception de cet album est peut-être plus mouvementée parce que pour la première fois, on n'arrive pas à intellectualiser ce que tu fais. On ne parvient pas à discerner un huitième degré ou un geste d'Art dans le processus.

Peut-être parce que beaucoup de gens ont un esprit paranoïaque - ce que je partage totalement - et ils veulent pas se laisser faire. Il y a une paranoïa. Dans les domaines artistiques, ils ne veulent pas se faire berner. Bon, après, moi je ne peux pas faire grand'chose contre ça. Les chansons, ça se fait à deux - avec l'auditeur je veux dire, lui aussi doit faire un bout du chemin. Ça se fait à deux, celui qui écoute et celui qui chante. Parfois, ça peut lui paraître un peu succinct, mais moi, j'arrête quand j'ai l'impression qu'on dispose de la matière suffisante. Mais bon, si les gens sont paranoïaques, s'ils ne s'abandonnent pas, c'est foutu. C'est à peu près ce qu'il doit passer en ce moment. Ça reviendra. Quand tu vas voir une expo ou quelque chose comme ça, il faut être disponible, sinon ça ne peut pas marcher. Même au Louvre hein, si tu n'es pas dispo, ça ne marchera jamais. Il y a des chansons où tout est fini, où tout est confortable et c'est rassurant. C'est souvent l'œuvre de gens qui se regardent écrire. Là, c'est très rassurant. Si quelque chose est juste suggéré, ça peut foutre les jetons. 

 

++ Le compte Facebook et le site officiel de Phillipe Katerine.

++ Magnum, le dernier album de Philipe Katerine, est disponible depuis avril dernier.

 

 

Honoré D'Autrui.