L’histoire du bomeur a commencé sur internet via un tumblr. Est-ce que ça te tenait à cœur de fixer cela sur papier ?

Nathanaël Rouas : Toute cette histoire a débuté comme une blague, puis les gens ont commencé à rentrer dedans, ce qui fait que les journalistes se sont mis à en parler. Au début, je l’ai pris à la légère, puis j’ai réalisé qu’il y avait quelque chose de fort à traiter : personne n’avait évoqué le chômage de manière drôle. C’est un truc tabou, auquel il ne faut pas toucher. L’image qu’ont les gens d’un chômeur, c’est celle du mec qui trime, qui est sous la pluie après que son usine a fermé. Cette image-là m’a énervé, donc j'ai laissé tomber les problématiques matérielles pour me concentrer sur la psychologie du personnage. Que le chômeur mange des pâtes chaque mois ou qu’il n’en mange pas, on s’en fout. Je voulais montrer ce qu’il ressent, et comment le chômage influe sur le mental du mec. L’opportunité du livre est un plus, mais je savais - et je sentais - que j’avais mis le doigt sur quelque chose.

 

Tu dis que tu as commencé ton tumblr comme une blague, mais c’était quand même un exutoire pour toi, non ?

Tout ça est parti d’une blague faite avec des potes pendant un week-end. Je leur ai balancé comme ça «je suis au bômage», ça les a fait marrer, et ils m’ont poussé à en faire quelque chose. J’ai quand même une petite expérience d’auteur, j’ai écrit quelques programmes courts, donc je me suis lancé et ça a trouvé un certain écho. Du coup, j’ai pris comme réflexe de noter les petits moments de vie qui m’ont fait rire ou qui m’ont marqué.

 

La prochaine étape, c’est le film ?

Ce serait génial, oui : commencer par le net et terminer par un film, ça serait mortel.

 

On a d’ailleurs tous un jour bêtement réfléchi à qui pourrait bien jouer notre rôle si l'on devait adapter notre vie au cinéma. Ca serait qui pour toi ?

Pour le personnage, tu veux dire ? (Rires) Je verrais bien Baptiste Lecaplain, le blond dans Bref. Il a un côté très speed que le personnage peut avoir, il peut aussi bien faire le créa' d’agence un peu nonchalant que le mec tout  seul chez lui en mode prise de tête. Il est capable de jouer ces deux parties là.

 

Est-ce que par le biais de la fiction, tu en as profité pour faire passer des messages ou régler des comptes à travers ton livre ?

Non, car je ne pense pas avoir d’ennemis, et pour ce qui est des choses positives, j’aime les dire aux gens directement.

Est-ce que tu penses que le bômeur n’a pas foutu au fond du trou les gens qui ne sont «que» des chômeurs ?

Non, je ne pense pas. Il y a quelque chose qui m’a fait très plaisir : c’est une fille qui m’a contacté et que je ne connaissais pas, elle m’a dit qu’elle était au chômage depuis 6 mois, qu’elle était au fond du trou justement, et que ce que j’écrivais la déculpabilisait et lui redonnait confiance. Avec ce livre, elle s'est dit qu’elle n’était pas une paria. Voilà quoi, on peut en rigoler, c’est pas la fin du monde. Dans les médias, on montre le chômage comme quelque chose de mal, genre un chômeur qui va boire une bière dans l’aprèm' est mal perçu. Qu’est-ce qu’il doit faire ? Rester enfermé chez lui et pleurer ? Souvent, les journalistes me disent «ah ben dites donc, ça va faire grincer des dents votre livre !», mais qu’est-ce qu’on demande à un chômeur pour ne pas qu’il fasse grincer des dents ? Il n’y a rien de dingue dans Le bomeur - ce n’est pas un mec qui profite du système, c’est un mec qui déculpabilise sa situation.

 

Il en profite car il a les moyens en fait, vu que c’est un bobo-chômeur…

Oui, mais le bomeur ne trafique rien, il n’abuse pas. Il faut arrêter de se faire traiter d’assisté sans arrêt : on a bossé avant et on a le droit à notre chômage.

 

On te l’a fait ressentir, ça ?

Oui ! Combien de fois m'a-t-on dit «hé bien, elle est belle la vie !» parce que j’ai osé partir en week-end ? Combien de fois m'a-t-on dit, même en rigolant, «c’est moi qui paie pour toi» alors qu’en fait, j’ai payé en tant que salarié auparavant ? Le chômage, c’est un droit dont on dispose. Il faut arrêter de dire que les chômeurs profitent du système ; quand une situation compliquée arrive, heureusement qu’en France, on bénéficie d’un système permettant de rebondir en cas de coup dur. Mais la grande majorité des gens n’en n’abuse pas. C’est une aide qui permet de ne pas sombrer totalement. Le chômage, ça peut arriver à tout le monde, c’est un moment de vie difficile - et d’ailleurs, j’arrive très rapidement à savoir qui s’est déjà retrouvé au chômage à un moment ou à un autre dans sa vie. Les discours ne sont pas du tout les mêmes. J’ai vu autour de moi plein de mecs qui l’ont pris comme une chance, dans le sens où ils ont pris le temps d’analyser ce qu’ils voulaient vraiment faire, et la plupart ont monté leur propre boîte.

 

Et qu'est-ce que t'ont dit les personnes issues de générations qui n’ont pas forcément connu le chômage ?

Je pensais que le livre parlerait vachement aux trentenaires, mais en fait, les générations du dessus ont également su l’apprécier. Elles ont l’impression de découvrir une nouvelle facette de notre génération à nous, que ce soit sur le côté sexe ou alcool. Ca ne fait tilter personne de notre génération quand on évoque des coups d’un soir ou le fait de se bourrer la gueule en soirée, mais pour les générations du dessus, c’est comme un choc. Il y a eu un moment de vérité. En ce qui concerne "l'aspect Facebook" de nos vies par exemple, il y a une femme de soixante ans qui m’a dit qu’elle avait découvert une autre facette de ce réseau social. Elle me disait que ce qui ressortait généralement dans les médias, c’est le vol d'informations par Facebook, mais pas le côté pression sociale que ce site peut engendrer. Elle m’a dit que mon livre l’a aidé à mieux comprendre ce que des réseaux sociaux comme Facebook ou Instagram activent comme comportement sur les gens, c’est-à-dire la volonté de montrer en permanence que ta vie est meilleure que celle des autres.

 

 

Est-ce qu’être bomeur t’a aidé à pécho ?

Non.

 

Il n’y a pas des petites groupies qui sont apparues ?

Pas vraiment ; j'ai eu droit à quelques ajouts de meufs que je ne connais pas, mais il y a aussi eu des ajouts de mecs. Rien de spé'. Moi, je n’aurais pas le réflexe de lire un livre, et dans la foulée, d’ajouter l’auteur dans mes amis sur Facebook. En même temps, c’est fou : aujourd’hui, tu as accès à n’importe qui en un clic, ce qui est génial en soi.

 

La perspective de tenir un blog à succès aurait été moins évidente il y a dix ans ; t’es-tu déjà posé la question de savoir comment tu aurais rebondi si tu étais tombé au chômage il y a quelques années?

Non.

 

Mais tu n’aurais certainement pas pu communiquer de la même manière, par exemple...

Exactement, ç'aurait été plus compliqué d’aller voir directement une maison d’édition en leur disant tout de go «signez-moi pour un livre, ce que je fais est formidable». Les règle du jeu n’auraient pas été les mêmes. Sans Facebook et Instagram, je n’aurais pas eu en permanence à montrer aux autres que ma vie pouvait quand même être cool tout en étant au chômage. Facebook est un catalyseur de ce que tu veux montrer aux autres : il y a dix ans, le bomeur aurait réussi à tromper son monde avec les mots, le temps d’un dîner en famille ; aujourd’hui, il le fait à plus grande échelle - et en permanence - avec les réseaux sociaux.

 

Tes parents t’ont dit quelque chose à la suite de la parution de ton livre ?

Ils étaient fiers, car c’est quelque chose de concret. Le succès d’un blog ne signifie rien pour eux.

 

Dans le livre, tu dis souvent que tu veux plaire au plus grand nombre, alors en tant qu'auteur, est-ce que tu angoisses sur le nombre d'exemplaires que tu vas vendre ?

Bizarrement, non. Le succès commercial m’importe peu, mais je veux juste que les gens l’aiment.

 

Le Bomeur raconte - ou s’inspire de - ta vie sur une période donnée, se situant il y a à peu près deux ans de cela. A l'heure actuelle, en comparaison, as-tu l’impression d’avoir changé par rapport à ce que tu narres dans ce livre ?

Oui, carrément. Comme je dispose maintenant de ma propre boîte, je pense que mon cerveau est plus «fixé», et je me rends compte que le chômage peut te vriller la tête - c’est d'ailleurs ça le vrai drame. Mais ça, on n'en parle jamais, on dit juste que les chômeurs vont manger des pâtes. Le plus dur, c’est d'avoir trop de temps pour réfléchir ; c’est à ce moment-là que tout est susceptible de devenir une galère psychologique pas possible. Le bomeur, c’est un bobo et un chômeur, c’est la symbiose de deux entités qui se sont faites le plus tabasser dans les meetings présidentiels ! C’est fou qu’on parle des chômeurs comme des assistés. Etre au chômage ne veut pas dire que tu es mauvais ou que tu es nul. Par exemple, quand tu recherches un travail, on dit toujours qu’il vaut mieux être en poste. C’est débile. Un chômeur peut être très bon, c’est un concours de circonstances qui l’a fourré dans cette situation, c’est tout.

 

Donc en définitive, Internet t’a miné et sauvé en même temps ?

Oui, c’est vrai. En même temps, c’est génial. Effectivement, il y a dix ans, je ne me serais pas lancé direct sur un livre, alors que là, ça s’est fait étape par étape. J’ai lancé un tumblr et le reste a suivi. Internet m’a permis d’arriver chez mon éditrice avec de la matière et de la confiance. Ca m’a permis d’imposer mon style et mon ton, d’avoir un langage parlé, chose que je n’aurais pas pu imposer si j’avais envoyé un manuscrit sans avoir effectué au préalable tout le travail du site. 

 

++ Bomeur, le tumblr «d'analyses plus ou moins sociobranlodémographiques» de Nathanaël Rouas, son compte Twitter et la page Facebook dédiée au bobo chômeur.

++ Paru chez Robert Laffont, le livre Bomeur, une vie de bobo chômeur, est disponible un peu partout.

 

 

Sarah Dahan.