Si Pitchfork reconnaît la légèreté et la candeur d'un morceau comme Coffee, il a l'impression, à son écoute, de boire une bière au centre commercial et d'entr'apercevoir les émanations du joli jour d'été d'un autre. Au contraire, nous le sentons passer comme un expresso bien chaud au lendemain d'une cuite post-rupture. Vous savez, ce moment de félicité où vous entendez le pépiement des oiseaux, où vous vous rendez compte que la vie continue, et où vous faites un doigt d'honneur télépathique à vos galères de la veille. Alors oui, nous reprendrions bien un peu de café - et avec un sucre s'il vous plaît.

 

Quelle relation entretenez-vous : vous êtes les meilleurs amis du monde, des alter egos, secrètement amoureux l’un de l’autre, ou vous ne pouvez plus vous supporter ?

Nick Sanborn : Partenaires cosmiques et meilleurs amis.

 

J’étais à votre concert à la Flèche d’Or hier soir, et la première chose qui m’a sautée aux yeux est la manière que vous avez de bouger sur scène, et comme elle révèle ce que j’appellerais une complicité physique. Ce n’est pas que vous dansez de la même manière, mais il y a un style commun, assez rythmique et hip-hop - vous êtes sur la même longueur d’ondes. C’était déjà comme ça quand vous vous êtes rencontrés, ou c'est une complicité que vous avez développée avec le temps ?

Amelia Meath : Ca a toujours été le cas. A vrai dire, j’ai su que j’allais devenir amie avec lui la première fois que je l’ai vu danser. Mais je pense que ça s’est accentué à force de passer du temps ensemble.

 

Vous vous êtes rencontrés à une soirée ?

Nick : Non, à un concert il y a quatre ans. Elle m’a vu danser sur scène alors que j’ouvrais son groupe Mountain Man. J’avais joué dans des groupes avant, mais c’était la première fois que j’avais un projet solo. Elle était dans la fosse juste devant la scène en train de danser comme une folle. Après, nous sommes lentement devenus amis.

Amelia : Nous avons continué à nous parler sur Internet - enfin, à nous parler… je dirais à nous re-twitter.

Nick : Une amitié assez passive, somme toute.

 

 

Il vous arrive de vous regarder et de faire la danse du robot en soirée ?

Amelia : Il y a une danse que nous avons inventée, nous l’avons baptisée la «danse de la famille». Tu veux la voir ?

 

Bien sûr.

Amelia : Tu commences à faire des ronds avec tes hanches. (Elle se lève et s’exécute, ndlr) Pas en rythme, c’est très important. Puis tu commences à faire des ciseaux avec tes bras devant. (Elle le fait) Toujours pas en rythme, bien sur.

Nick : Ca a commencé comme une blague. Je l’ai inventée au lycée, et mes potes ont tous commencé à la faire en soirée, ça a continué, continué encore, et avec le temps, nous nous y sommes attaché.

 

C’est devenu un signe de reconnaissance.

Nick : Oui. Par exemple, si j’arrive à une soirée où il y a beaucoup de monde et que je vois ma colloc’ Donna à l’autre bout de la pièce, je la lui fais et elle me la rend.

 

Peut-être que vous devriez l’incorporer à un clip.

Nick : Oui, nous devrions ! La plupart de nos autres danses stupides sont dans nos clips.

Amelia : Dans celui de Coffee, nous faisons celle qu’on appelle «arracher les graines et les planter». (Elle mime) Tu arraches, tu arraches, tu plantes et tu plantes. (Bonus : vous pouvez voir cette danse dans le clip de Coffee à 4:30 mn, ndlr)

Nick : En réalité, nous disposons de beaucoup de chorégraphies de la sorte, mais la danse familiale est notre pas de base.

 

(Cliquez sur les images pour les afficher en grand)

 

Amelia, avant tu jouais dans un trio folk, Mountain Man, très bon mais qui ne donnait pas du tout envie de bouger les bras et les jambes en rythme ni de faire des vagues avec son torse. Là, avec Sylvan Esso, vous empruntez beaucoup au hip-hop et à la dance music électro. Dans Coffee dont on parlait, vous comparez la relation à deux à une danse. Est-ce que l’envie principale qui a motivé le projet était de danser et de faire danser ?

Amelia : Oh oui. J’ai toujours voulu être dans un groupe qui faisait danser les gens, parce que Mountain Man leur donnait plutôt envie de s’asseoir.

Nick : Mais il le faisait très bien. Mountain Man arrivait extraordinairement bien à faire s'asseoir les gens et à les rendre calmes !

Amelia : Maintenant, j’ai envie qu’ils se lèvent et shakent leur booty.

Nick : Danser est quelque chose d’incroyable parce que ça n’a aucun sens, c’est très humain et inexplicable. Pourquoi aimons-nous tous bouger nos bras en rythme ? C’est bizarre. Mais nous le faisons tous, et ensemble. Il y a une petite magie là-dedans qui nous plaît.

 

J’aimerais vous poser quelques questions sur la chanson Coffee. «Get Up, Get Down» : c’est une référence au funky James Brown ?

Amelia : Oui ! Qu’il dise «Get Up» ou «Get Down», ça veut dire la même chose, même si c’est deux positions opposées, c’est-à-dire : «danse» !

Nick : Mais il y a un double sens. Nous disions que dans la chanson, la danse était une métaphore de la relation à deux (ce qui est une image banale en réalité). «Get Up, Get Down», c’est aussi le chemin que l’on parcourt dans l’amour : tomber amoureux, puis cesser de l’être - deux moments merveilleux.

 

Vous pensez avoir écrit une chanson plutôt triste ou joyeuse ?

Amelia : C’est une progression. Le morceau commence par un état de tristesse et finit non-pas par un état de joie, mais par une sorte de paix, d’acceptation face au fait qu’on allait tomber amoureux, puis cesser de l’être. Et puis, c’est comme si l’on se retrouvait agréablement surpris de cette acceptation là. «Get Up, Get Down» : danse.

Nick : On réalise que les cycles dans la vie sont une belle chose. Cela peut paraître triste dans un premier temps, mais plus on grandit, plus on se rend compte qu’ils sont l’un des aspects les plus incroyables qu’il y a à être un être humain.

 


 

Même s’il y a dans la chanson une pointe de mélancolie, comme l’amertume d’un café froid, dans l’ensemble elle a une énergie si douce, dansante et positive, qu’elle m’évoque plutôt un café revigorant dans un matin ensoleillé, voir un verre de Coca avec des glaçons dans une chaude après-midi.

Amelia : Cool. Je crois que beaucoup de gens perçoivent la chanson d’une façon joyeuse et ça nous fait plaisir.

 

Vous vouliez faire une musique qui rende les gens heureux ?

Amelia : Nous faisons de la musique, alors c’est le but ! Ou au moins de les faire se sentir vivants. Pointer du doigt des sentiments, que ce soit la joie ou la tristesse, revient à agiter son public et lui dire «hé, n’oublie pas, tu es en vie». Parce que nous l’oublions tous en permanence, c’est si facile.

Nick : C’est toujours un effort de se connecter avec le moment présent, d’être moins inquiet du passé et du futur proche. En interview par exemple, ce n’est pas évident de se concentrer sur ce qui se passe à l’instant : nous trois qui parlons, qui partageons un moment alors que nous ne nous sommes jamais rencontrés ; et pas la façon dont tu vas retranscrire nos propos plus tard, et qui va les twitter.

 

C’est pour cela que vous faites de la musique ?

Amelia : Je ne pense pas que nous faisons de la musique pour cela, mais je pense que c’est un très bon symptôme.

Nick : C’est peut-être là l'une des raisons qui nous a poussée à le faire avant que nous en soyons mêmes conscients. Parce que quand tu es sur scène, tu es vraiment présent dans le l'instant. Surtout quand tu improvises, ce que je fais beaucoup. C’est incroyablement momentané, et même si l’enregistrement enlève un peu de cette magie, malgré tout, une chanson enregistrée ne sera jamais deux fois la même, parce qu’elle sera toujours un morceau faisant partie de la B.O. de ta vie. Elle sera l'une des nombreuses facettes d’un instant unique : où tu sors d’un restaurant, où tu parles à ta mère au téléphone… (il commence à pleuvoir sur le plafond en verre de la véranda où nous sommes, ndlr) ...ou où il pleut.

 

 

Coffee. Le café est l'un des plus petits dénominateurs communs de l’expérience humaine. J’ai aussi remarqué que vous ne dites jamais «je» dans vos chansons. Même si vous tendez vers une musique évocatrice de sentiments d’une façon universelle, est-ce que vous partez de votre vécu pour écrire ?

Amelia : Oui, j’écris des chansons de mon point de vue, nécessairement, mais la seule chose qui m’intéresse dans mon expérience est en quoi c’est une expérience humaine universelle, ce qu’elle m’apprend sur la communauté.

Nick : C’est vraiment intéressant, je n’avais jamais remarqué que tu n’utilises pas la première personne. Je te connais, alors dans tes paroles, je sais si bien de quels événements de ta vie tu parles que c’est comme si j’entendais le «je». Mais je crois que sans jamais l’avoir conceptualisé, c’est ce que j’ai toujours aimé dans ton écriture : tu arrives à utiliser un fait, un affect précis à toi et à te le désapproprier de manière à ce que tout le monde puisse faire sienne la chanson.

 

Personnellement, je n’arrive pas à écrire un texto en marchant. Amanda, comment arrives-tu à chanter et à danser en même temps ? Tu as pris des cours ?

Amelia : Non, mais je me suis entraîné au karaoké pendant qu’on enregistrait l’album.

 

Quelles étaient tes chansons favorites au karaoké ?

Amelia : Rhiannon de Fleetwood Mac & Only Girl (in the World) de Rihanna.

Nick : Elle déchire sur The Way You Make Me Feel de Michael Jackson !

 

Et toi Nick, tu chantes au karaoké ou sous la douche ?

Nick : Oui, Let’s Stay Together d'Al Green au karaoké et sous la douche ! Je l’adore. Le message est si simple et universel : «I still love you, let’s stay together».

 

 

On pourrait ainsi imager votre manière de danser à tous les deux : «oh mon Dieu, la musique est un fluide qui traverse mon corps». Est-ce que vous percevez votre musique de façon physique ou visuelle ?

Amelia : Parfois, je perçois la musique comme des formes ou des lignes.

Nick : Ah oui ? Pour ma part je ne peux pas la voir, c’est plutôt un truc que je ressens dans mon corps. J’ai toujours ressenti la musique de façon très physique. J’ai étudié la composition à l’université et je voulais être chef-d’orchestre, parce que je trouve que cette fonction rend la musique physique, comme s'il la peignait.

 

C’est donc inné chez toi ? Parce que pour ma part, j’ai commencé à entendre la musique de manière physique et visuelle et à danser ainsi à partir du moment où j’ai pris de la MDMA. Je me demandais si c’était aussi le cas pour vous.

Amelia : Je n’en ai jamais pris, mais j’ai toujours voulu.

Nick : J’ai toujours eu le désir d’essayer, mais maintenant j’ai un peu vieilli, alors peut-être que j’ai passé le cap et qu’il est trop tard.

Amelia : Mais si tu n’en prends pas, je n’en prendrai pas non plus !

Nick : Peut-être que ça arrivera, mais il faudra que ce soit au bon endroit, avec les bonnes personnes, au bon moment. Là on pourra faire : c’est bon, les planètes sont bien alignées, prenons ces champignons. (Rires)

 

Vos musiques sonnent organiques, humaines et chaleureuses.

Les deux : Merci !

 

Ca ne vous attirerait pas de produire de la musique très froide et structurée façon Kraftwerk, par exemple ?

Nick : Ce n’est pas vraiment notre style. Mais je trouve Kraftwerk très humain et plein d'imperfections. En revanche, l’IDM me paraît stérile et froide. C'est facile, et surtout ce sont des fausses émotions : «waiiiit for the droooop… and there it is».

Amelia : Ce genre de montée me fait penser à un orgasme simulé.

 

 

En parlant d’orgasme, il y a dans votre musique deux sons complémentaires qui se répondent, ainsi qu'une approche très corporelle de la musique en général. Vous trouvez qu’il y a une énergie sexuelle là-dedans ?

Amelia : Complètement. Quand tu fais quelque chose qui a trait au corps, il y a forcément un aspect sexuel.

Nick : Le sexe, c’est comme la danse : c’est un truc incroyablement bizarre que tu fais avec ton corps. Observé de l'extérieur, ça ne ressemble à rien, et puis ce n’est jamais vraiment comme tu le pensais. Parfois, c'est étonnamment bien alors que tu pensais que ç'allait être nul. Je pense que ce qui nous intéresse le plus tous les deux et ce que nous recherchons, c'est ce que je te disais - l’imperfection et l’humanité.

Amelia : La pop est souvent trop léchée, alors qu’on s’ennuierait tant si tout était lisse... Des paroles comme «on va être jeunes pour toujours», «on ne rentrera jamais à la maison» ou «j’aime tes cheveux» me paraissent étrangement déconnectées de la réalité.

 

Est-ce que vous vouliez faire un album sur le corps ?

Nick : Non, ce n'était pas réfléchi. Je pense plutôt que nous sommes tous deux des personnes très physiques, et que c’est donc quelque chose qui ressort naturellement dans notre musique.

 

Vous avez déjà fait l’amour avec quelqu’un sur votre propre musique ?

Tous les deux : Non ! (Rires)

Nick : Est-ce que ce ne serait pas une forme de masturbation ?

Amelia : Je pense que ce serait la pire chose au monde. Tu es au milieu d’une fellation, iTunes tourne, et là…

Nick : Je pense que n’importe quel musicien qui n’est pas le pire des connards égotistes pense que c’est la chose la plus débandante au monde.

 

Quel est votre principal sujet de discussion quand vous ne parlez pas musique ?

Amelia : La nourriture est facilement notre sujet de conversation numéro deux : où est-ce que nous allons manger après ? Quelle nourriture voulons-nous manger ? Quelle nourriture nous manque ? Etc. Et le sujet numéro trois est faire caca. Et le numéro quatre, probablement le sexe ! 

 

Du coup, qu’est-ce que vous faites quand vous n’êtes pas en train de faire de la musique, de mener des interviews, de manger, de boire, de chier, de pisser de faire l’amour et de dormir ?

Amelia : S’asseoir sur le porche, marcher…

Nick : Faire des randonnées et dormir dans la nature…

Amelia : Lire des tonnes de livres…

Nick : Avoir des conversations avec Amanda sur The Children’s Hospital de McSweeney's, un roman magnifique et ambitieux sur la manière dont il est possible de vivre en paix avec les cycles de la vie et de la mort.

 

 

++ Le blog, la page Facebook et le compte Soundcloud de Sylvan Esso.
++ Leur premier album éponyme est disponible depuis le 2 juin chez City Slang. Vous pouvez vous le procurer en version numérique ici.

 

 

Bettina Forderer.