Tu as commencé la musique à 8 ans. Qu'est-ce qui t'as intéressé à la funk?
Phil Barney : À 13 ans, je traînais avec tous les Blacks de mon quartier. Un jour, j'ai demandé une dérogation spéciale à ma mère, qui était un peu gendarme et qui ne voulait pas que je traîne avec des cailleras, pour aller voir James Brown au Palais des Sports. Là, j'ai carrément été giflé. J'avais jamais vu ça. J'avais vu beaucoup de musiciens jouer, mais là…James Brown, cette espèce de puissance rythmique, cette force ! C'était un tsunami, un souffle énorme qui m'a emporté le cerveau. Pourtant j'écoutais Led Zep', j'écoutais les Stones, j'écoutais Ten Years After, toute cette musique rock très mélodique, mais ce concert c'était un tsunami, un souffle énorme qui m'a emporté le cerveau. Ce sont peut-être mes racines africaines qui ont répondu à cet appel là, genre l'appel de la forêt! J'aime bien les paroles qui veulent dire quelque chose, j'aime bien les rythmiques qui te crament, et James c'est de la lave pour moi, c'est lui le boss.

Ton tout premier album a été produit par Marvin Gaye, comment s'est produite la rencontre ?
Phil Barney : Tu vas halluciner. Je bossais avec Dominique Bouvier, un musicien qui avait fait Champagne et Caviar pour Jacques Higelin. C'est lui qui avait composé les musiques et pour te dire la vérité, les textes venaient d'une autre planète, je ne me reconnaissais pas dans ses mots, mais j'aimais bien la zic même si les harmo étaient un peu chelou. Dominique Bouvier est parti à Londres pour adapter les paroles en anglais. Il a rencontré un musicien américain, un harmoniciste, qui lui a présenté Marvin. Marvin a écouté les maquettes, il a d'abord demandé à acheter les chansons. Ensuite, il nous a dit: « Si vous voulez, je veux bien faire un truc que j'ai jamais fait, je veux bien être producer », c'est à dire réalisateur. On a rencontré Marvin au Macumba de Lille. On a fait plusieurs voyages, on s'est vu plein de fois et c'est un mec humainement extraordinaire. Sept mois ont passé et Marvin est venu à Paris, au studio du Château d'Hérouville, juste après Pontoise. On avait une suite chacun, t'imagines moi j'habite à Créteil, j'arrive là-bas, tennis, piscine…et le studio, on avait des musiciens top niveau : Claude Salmieri qui avait 19 ans à l'époque, Basile Leroux , Bernard Paganotti… Et moi qui ne savais rien, je savais juste chanter et encore. Et Marvin, super cool qui était à la baguette. Il chantait les parties et les mecs jouaient les parties qu'il chantait. Il drivait tout le monde, ça a duré pratiquement trois semaines. Après, il est retourné à ses casseroles. Il devait préparer son album, celui de Sexual Healing.

Le dernier…

Phil Barney : C'est ça, Midnight Love, et il est mort l'année d'après. Donc on a passé trois semaines avec Marvin. Après, Bouvier a repris l'affaire, mais il a prolongé la production de Marvin, et c'est devenu complètement autre chose. Au final, c'était un autre trip que l'esprit soul qu'avait donné Marvin. Ils en ont extrait un single qui a été signé chez Barclay et qui a été mixé à New York par Greg Bishop qui bossait avec le Salsoul Orchestra . C'est devenu un morceau disco dance. Moi j'étais pas assez mature pour imposer ce que je voulais ou pas, j'étais tellement entouré de bons musiciens que je me suis dit « c'est eux qui ont raison, moi je connais rien. » Avec le recul, je regrette un peu.

Fin 70, début 80 il y avait une vraie scène de funk française, avec des groupes comme Chagrin d'Amour, François Feldman, le FF Yellow Band, Micky Milan ou encore Sidney et le Black, White & Co. Comment expliques-tu cet engouement pour ce que vous appeliez la black music ?

Phil Barney : Alors là tu confonds les torchons avec les serviettes. Parce que franchement Micky Milan! En même temps je suis qui moi pour cracher sur ces gens-là ? Mais bon, c'est pas ma famille. À côté de ça, t'avais des mecs comme Sidney, pour moi c'était la référence Cameo en France, c'était Larry Blackmon, c'était Roger Troutman, c'était Zapp. Sidney c'est une encyclopédie de la black music, de Minnie Ripperton à Chamillionaire, il connaît tout. Pour moi, Chagrin d'Amour, Micky Milan et tous ces trucs-là n'ont rien à voir avec le funk. Ce que je veux dire c'est qu'il y avait des mecs qui avaient une vraie identité musicale funk et puis d'autres qui récupéraient parce que c'était la mouvance qui commençait à arriver.

Dee Nasty dit de toi que tu es le premier rappeur français qu'il a entendu à la radio… Peux-tu nous raconter ta rencontre avec lui à Carbone 14 ?

Phil Barney : C'est la vérité, ça a même été écrit dans un livre sur l'histoire du rap en France. Dee Nasty, qui était livreur à l'époque, était un de mes invités principaux à la radio. Je lui ai dit « putain, prends un manager », il avait fait les championnats du monde de DJ et c'était un mixer extraordinaire, c'était un virtuose.

C'était quoi ton business de disques, tu faisais de l'import export avec les States c'est ça ?

Phil Barney : Alors moi, j'étais vendeur, mais j'ai jamais su vendre que de la black music, du funk quoi. On travaillait dans un magasin, un tout petit bouclard, on se marchait dessus, on était trois, il y avait le boss qui faisait de l'oseille, il vendait de la vidéo et moi ils m'avaient filé les extrémistes, les terroristes de la black music. Donc on distribuait 650 clubs en France. Les mecs, ils se branchaient sur Carbone le mercredi et le vendredi, ils arrivaient à la boutique, le lundi ou le mardi, ils avaient pas besoin de demander, ils avaient tout noté. Pour te dire, moi je commandais les disques par téléphone. Donc les mecs à New York ils me faisaient écouter, et moi je disais : « Ça je t'en prends 25, ça je t'en prends 50…»

Tu dois avoir une sacrée collection de disques…

Phil Barney : J'ai 4500 CDs et j'ai un peu plus de vinyles, à 90% de la musique black. Les plus gros collectors, ils sont dans le coffre !

Comment t'es venue l'idée de rapper d'abord sur Carbone puis sur RTL?

Phil Barney : J'ai toujours pensé que cette formule rythmique, c'était un truc et c'était original, à l'époque personne ne faisait ça en France en tous cas. Moi je trouvais ça bien. Et je me suis dit que j'allais écrire des textes, l'alexandrin ça me convenait, des vers de 12 pieds, c'était parfait pour moi. Je me suis toujours entraîné avec des Blacks et je m'en suis servi au début pour faire mes génériques à Carbone. Plus tard, je suis sorti avec une meuf qui bossait à RTL, elle était venue me voir pour me dire: «Écoute, viens faire un test.» J'ai fait une tchatche et ils ont kiffé.

C'était « Dimanche en Pyjama » et « l'Éphémeride de Phil Barney » ?

Phil Barney : C'est ça, « L'Éphéméride », c'était une rubrique où je rappais sur le Saint du jour, alors va rapper sur des noms à la Cunégonde! Mais je zigzaguais, je me débrouillais.

Est-ce que tu te disais qu'il y avait un véritable mouvement qui était en train de se créer ?

Phil Barney : Je me rendais même pas compte que c'était un mouvement qui allait tout cramer. Mais je me disais « cette musique-là, je l'adore, et j'ai envie de la promouvoir », maintenant je savais pas si ça allait durer ou pas. Au fur et à mesure, pour te dire à quel point ça a été récupéré, mon premier producteur en 83, qui s'appelait Léo Carrier, s'occupait d'un groupe de filles qui s'appelaient les New Paradise. C'était 3 jolies filles qui faisaient de la disco et qui chantaient pas terrible, mais elles étaient mignonnes, elles faisaient des wanagain… Et moi, il m'a demandé de venir enregistrer un rap. Donc je suis le premier français à avoir fait un rap sur un disque en France, pour le marché français. On était même nommés pour les Discos d'Or. Si tu veux rigoler, j'ai encore la cassette, ça voulait rien dire, les fringues, tout ça, mais le rap était là, en 1983, au Casino de Paris, avec Yves Mourousi.

Par contre les Noirs étaient tricards des soirées black music que tu organisais le mercredi soir à la Scala ?

Phil Barney : Ben, ça correspondait pas du tout à l'image de clientèle que le patron voulait donner, c'était une clientèle qui faisait peur. J'étais obligé de donner des consignes, tu vois genre « venez habillés, Milord ». Il y avait un vrai blème de ce côté-là. Monsieur Molina, le patron, lui, il faisait de l'oseille! En même temps on le remerciait, parce que c'était une tribune, en plus c'était le meilleur son d'Europe, le premier laser multicolore. Le son, il avait une patate! Il y avait une programmation funk qui tuait tout! Les mecs, ils ont ramené le moon walk. Tout ça avant le break.

Je me doute que tu continues à écouter de la funk mais est ce que tu écoutes du rap ?

Phil Barney : Oui, j'adore. J'aime bien 50 Cent, j'aime bien Neyo, Kris… (Il me sort son iPod). Tiens regarde! (Et effectivement, je vois défiler des titres de De La Soul, Rufus et Chaka Khan, Bill Withers, Midnight Star, Jay Z, Kanye West, George Clinton…)


Top 5 Albums de Funk :
- Stevie Wonder, Songs In The Key Of Life
- James Brown, Live At The Appolo
- Cameo, Machissimo
- Zapp, V
- Roger Troutman, The Many Facets Of Roger



Illustration : Vinczdef.