Tu te doutes de ce que va être ma première question...

Gilles Bousquet (Mr. Flash) : (Il rebondit immédiatement, ndlr) ..."pourquoi dix ans" ?

 

Hé oui, pourquoi dix ans ? C’est une éternité, dix ans. Il y a eu quelques essais avant, non ?

Oui, il y a eu quinze tentatives avortées…

 

Quinze ?!

Non mais je donne un chiffre en l'air, ç'aurait pu être 200 000, hein. Il y en a eu un paquet parce que ça reflète ce qu'a été ma vie sur les dix dernières années, ce que j'ai ressenti, ce que j'ai vécu pendant cette période. D'autant que la musique, c'est ça pour moi : ça doit servir en quelque sorte d'exutoire quant à ce que j'ai vécu. Et si la traduction est légère, c'est que l'idée n'était pas d'offrir matière à réflexion ; on s'en tape, c'est uniquement pour moi. Donc ouais, s'il y a eu plein de tentatives avortées, c'est que l'idée ne correspondait pas à ce que je voulais dire à un moment donné. Puis ta pensée évolue comme ta vie évolue, donc là, je pense que je tiens un bon résumé de ce qu'ont été ces dix dernières années. C'est cette projection-là que je voulais donner à voir et à entendre. Je dis bien "à voir", parce qu'il y aussi le visuel que tu vois là (il me montre la pochette, ndlr) comme le titre qui sont autant de clés que j'ai voulu donner. C'est complétement égoïste hein, les gens l'interprètent à leur manière, mais je préfère être haï que de laisser les gens indifférents et de provoquer zéro émotion.

 

 

Donc tu cherches à provoquer un sentiment fort ?

Oui, mais faut pas déconner non plus hein, je ne suis pas Stockhausen ! (Rires) Ça reste de la musique électronique. Ce que je dis souvent - ça me fait passer pour un neurasthénique - c’est que je suggère quelque chose de l'ordre du sens et de la proposition artistique. Comme lorsque j'étais gosse et que j'attendais un album, type Bowie - je ne compare pas ma musique à la sienne ceci dit, que ça soit clair - et que tu prenais un Ziggy Stardust dans la gueule, c'était monumental comme sentiment. Il y a un vrai univers, il y a un objet : dans les photos, les textes, toute sa splendeur, on trouve un univers complet. Voilà comment j'envisage un album - un instant où tu es un peu sous hypnose. C'est ce qui manque un peu à la musique aujourd'hui, qui s'est orientée vers un truc très "gadget". On n’a jamais eu autant de conneries collectors, revendicatif "artisanat", etc. Ça nous plaît ça : on aime voir quelqu'un faire les choses avec amour et on a ce sentiment de valeur ajoutée sur le produit. Moi, j'aime ça. Proposer quelque chose - tu peux manger des pizzas avec, faire l'amour avec, te bastonner avec, mais au moins tu as quelque chose qui reste un peu en toi. Moi, je vois un album comme une réminiscence de quelque chose, donc il y a beaucoup de nostalgie dedans. Ce disque n'est pas empreint de malheur, mais plutôt de quelque chose de doux. C'est ce que doit être la musique, c'est-à-dire non pas un objet de discussion philosophique à la con, mais un objet qui rend la vie un peu plus cool et supportable.

 

Donc cet album, c'est une collection de souvenirs ?

Oui, complètement. Cet album, c'est ma vie de trente à quarante ans. Ces dix années-là. La boucle est bouclée. Le premier morceau croise le dernier, mais le dernier ressemble plus à ce que je suis aujourd'hui. Je suis toujours le même connard, mais avec des idées plus arrêtées. Je suis peut-être devenu un peu plus nazi dans mes positions, plus intransigeant dans mes choix, mais je me suis sûrement assagi. Aujourd'hui, je me laisse moins emporter par la fougue pour ne réfléchir qu'après. 

 

 

Mais quand on passe dix ans à bosser sur un album, à quel moment se dit-on qu'on tient la matière suffisante pour le boucler ? A un instant précis, on se sent en train de tourner une page, non ?

Oui. C'est con et c'est sur-galvaudé ce que je vais dire, mais c'est comme quand tu fais ton premier enfant. Et c'est encore autre chose quand tu passes au deuxième. Tu le vis plus tranquillement que le premier, tu le laisses plus vivre sa vie tandis que tu contrôles tout sur le premier. Je n'ai pas d'enfants, mais je vois ce qu'il se passe chez les autres. Le premier, tu es control freak à mort et tu transmets - je pense - tes angoisses, parce que tu es dans l'idée de tout bien faire. Je pense qu'un album, c'est un peu la même chose. Donc là je suis détendu, j'ai fait ce que j'avais à faire sur ces dix années-là.

 

Toujours sur la même analogie, est-ce que tu sens que tu as été hyper control freak sur ce premier album ?

Ça, c'est moi. Je suis un nazi, je suis un cinglé. Il faut que tout ce que je fasse soit à l'image de ce que j'ai en tête. Je parle de l'album hein, pas des clips ou autres. Mais ça concerne quand même tout ce qui est visuel ; je m'implique pas mal, je vois beaucoup d'expos, je m'intéresse pas mal à l'Art contemporain... J'aime l'op-art, et j'aime l'art cinétique qui m'a amené à ça. Avant ces périodes-là, il y a eu le psychédélisme, et avant encore, il y a eu l'expressionisme allemand. Je suis amoureux de Basquiat. Autant de choses qui ont nourri ma vie, ma musique. J'ai envie de proposer quelque chose d'intégral, et pas uniquement parce que je suis control freak, mais parce que l'aspect participatif m'intéresse. Je dis bien "participatif" parce que comme tu le vois, l'œuvre de la pochette est signée Vasarely - je n'ai pas mis mon nom dessus. Je n'ai pas souillé l'œuvre de l'artiste parce que je n'ai pas envie de la dénaturer. Ça fait totalement réponse à ce qu'il y a dans l'album, mais j'ai envie que le visuel soit son œuvre à lui, pas celle de Mr. Flash. Ce que j'aime, c'est l'apport ; et c'est ce qui constitue ma vie, puisque gosse, j'ai grandi à Aix-en-Provence et je me rendais à la Fondation Vasarely. C'est ce qui a éveillé mon rapport à l'Art, en fait.

 

 

Tu boucles la boucle encore une fois…

Absolument.

 

Et tu te sens te nourrir d'Art contemporain ? C'est un art fait de processus, d'idées... tu te sens parfois t’en inspirer pour le traduire en musique ?

J'en sais rien, en réalité. Au bout du compte, cette question des influences, c'est quelque chose que tu ne contrôles plus du tout. Je n'ai pas fait d'école, j'ai appris en regardant des bouquins, je suis un autodidacte en musique. Même si je suis passé par le conservatoire, d’où je me suis fait jeter ! Mais j'ai tout appris par moi-même, j'ai du mal avec cette idée d'enseignement - à mon grand dam d'ailleurs, j'aurais certainement été plus rapide si j'avais été plus encadré. J'ai un peu cette volonté libertaire d'apprendre seul, et ça concerne aussi mon rapport à l'Art. Je ne vais pas voir une expo sur Basquiat après avoir lu une encyclopédie à son sujet, je m'en tape. Je vais voir et je me dis "ça, ça me parle", et tu bois ce que le type te donne. Et personne ne crée ex-nihilo, donc fatalement, c'est digéré à un moment ou à un autre. Déjà en cours, je ne supportais pas qu'on essaye systématiquement de démystifier l'Art de quelqu'un. Je trouve que ça casse tellement une part de rêve dans la création. Ou même juste de la coolitude, de l'émotion. Que l'on t'explique qu'untel a dû écrire ceci ou cela pour payer ses impôts, moi, ça me gêne. Je n'irais pas jusqu'à te dire que ce que je fais, c'est cathartique, parce que ça reste léger. Et je veux que ça reste ainsi, c'est ce que doit être la musique : quelque chose de simple. C'est mon boulot à moi que de réfléchir, l'auditeur n'a pas besoin de le faire.

 

Je reviens sur quelque chose que tu dis souvent : tu te considères comme «un nazi»…

J'aime rien. J'aime rien, ni personne.

 

 

C'est curieux d'entendre ça chez quelqu'un qui collabore autant. Surtout avec des personnalités comme Tellier, Mos Def, Kanye West… On t'appelle justement pour ça, non ? Ton intransigeance ?

Déjà, pour moi, la musique est un boulot. C'est pas du fun. Les gens pensent que c'est du fun, et c'est tant mieux, c'est cool. J'ai payé plein de fois le prix de cette liberté, mais c'est clairement un métier. Donc je suis très respectueux des gens qui le voient comme un métier, pas comme une espèce de connerie de forain. On n'est pas des roulottiers, hein. J'ai rien contre les roulottiers (rires), mais même si faire de la musique, ça reste léger - ce n'est pas un Art majeur pour moi -, dans sa conception, c'est un boulot. J'ai finalement le même boulot qu'un mec qui travaille dans une banque, c'est très carré. Après, j'ai des avis très tranchés. Je ne suis pas quelqu'un qui fait dans la demie-mesure : soit je déteste, soit j'adore. Le plus souvent je déteste, c'est plus simple, ça facilite la vie. Beaucoup de choses dans la vie marchent par amour / haine. Comme je suis un mec entier, j'ai du mal avec les choses tièdes ; dans tout ce que je fais, tout ce que je vis. Je suis comme tout le monde : j'aime les moments tranquilles et je suis pour la paix des ménages, et puis j'aime aussi ces moments qui t'amènent à faire les pires conneries du monde, parce que je pense que la vie, c'est ça. La vie est courte. On n’est pas là pour longtemps. Moi, je sais ce que ça veut dire, j'ai failli caner deux fois - donc je vois tout comme ça. Suite à quoi, contrairement à ce qu'on pourrait penser, il est en réalité assez simple de travailler avec moi puisque je ne fais pas de concessions. Quelqu'un qui vient me voir sait à quoi s'attendre. Séb (Tellier, ndlr) est venu me voir, il savait. Dans un premier temps, j'ai dit non. Malgré tout le respect que j'ai pour Séb, j'ai dit non. Je voulais faire mon album. Donc je n'étais pas parti dans cette perspective-là, je m'en foutais, j'étais dans un autre truc. Et puis j'ai grandi dans un truc où l'on m'a appris à respecter les gens pour ce qu'ils sont, pas pour ce qu’ils ne sont pas. J'aurais Coltrane en face de moi, je lui parlerais comme je parlerais à n'importe qui. Je pense que ça remet les choses dans leurs perspectives réelles. Séb, je lui parle comme je dois lui parler, c'est-à-dire comme à un pote. Après, ça marche ou ça ne marche pas, et parfois, ce n'est pas évident cette manière de fonctionner. Avec Séb par exemple, on a la même démence, mais elle n'est pas contenue de la même manière. On est aussi fantasques l'un que l'autre, mais je suis plus cadré, je pense. Avec moi, au moins c'est direct : si j'aime un truc, je l'aime. Je défends pas mordicus quelque chose qui ne me plaît pas vraiment. Je ne suis pas dans la consensualité parce que je n'en ai rien à foutre, je ne vois pas l'intérêt. Je ne suis pas là pour tout aimer ni pour que tous les gens m'aiment, je ne cherche pas ça. Il y a un moment où j'ai appris que grandir, c'était faire des choix. Et faire des choix, c'est grandir, c'est quitter le monde de l'enfance. Dans ce milieu très infantilisant qu'est la musique, savoir faire des choix, c'est très important. Au moins, on vient me voir parce qu'on sait à quoi s'attendre, on sait que je suis un nazi mais que si j'aime un truc, j'y vais jusqu'au bout. Pour moi, rendre les armes, ça n'existe pas. Abandonner n'existe pas. Ça vient peut-être de ma famille : le père de mon père était militaire et mes parents devaient porter ça en eux. Et la musique, si t'y es encore au bout de dix ans, c'est que tu t'es battu pour. Blood, Sweat & Tears (titre de son dernier EP, ndlr)… Je l'ai appelé comme ça, ce n’est pas pour rien. C'est par rapport à ce que j'ai vécu. Ce n'est pas la guerre non plus, mais il y a une histoire de loyauté, de conviction, il faut pouvoir se battre pour avancer, il faut de la ténacité… Ça, c'est moi.

 

Quand on fait un check Discogs, il y a quelque chose considéré comme ton premier album : Monsieur Sexe. Pourquoi parle-t-on de ton album comme un premier album alors qu'on trouve ce Monsieur Sexe dans ta discographie ?

Alors Monsieur Sexe, ce n'est pas tout à fait considéré comme un premier album. Ça n’en n’est pas un parce que c'est plus un projet conceptuel, même s'il y a quelques prods', on n'y trouve pas que de la musique faite par moi. Je le vois comme un projet de compil' / concept, et non pas véritablement comme un album. L'essentiel, c'est que le truc existe - en tout cas moi, ça m'a fait marrer de le faire.

 

 

Toujours sur Discogs, on s'aperçoit que tu produis plus pour autrui que pour toi. Les collabs', c'est quelque chose qui ont nourri ce premier album ou qui l'ont plutôt freiné ?

Les deux. Ça l'a nourri, parce qu'autant de collabs' te perfectionnent dans ton travail. Si tu m'avais dit il y a quinze ans que j'aurais fait de la prod' sur un album de Tellier, j'aurais ricané. Même si humainement ça matche et qu'on partage certains idéaux. On se nourrit l’un de l'autre, c'est réciproque. Mais ce sont des choses qui te prennent du temps, évidemment. Toutefois, ce n'est pas un mal : quand tu passes à ta propre réalisation, tu utilises les mêmes outils à ta propre destination. Si j'avais réalisé l'album au sortir de mon travail pour TTC, celui-ci ne serait peut-être qu'un album de rap dans la veine de ce que je faisais à l'époque.

 

Et d'ailleurs, l'album s'appelle Sonic Crusader ; c'est un terme qu'a utilisé le magazine Dazed pour qualifier le son d'Ed Banger, non ?

(Sic, il me reprend, ndlr) Non, c'était juste moi, mais dans un dossier de quinze pages sur Ed Banger. Et chaque artiste avait sa page avec une catchline, et sur la mienne, il y avait écrit Sonic Crusader. Je trouvais ça super cool, le titre matchait bien, ça empruntait un peu à la piraterie, la bataille, les croisades... et c'est exactement ce que j'ai voulu dire à un moment donné : c'est une croisade au sein de la musique durant dix ans. Donc c'était naturel pour moi que ça s'appelle comme ça.

 

En 2012, Tellier racontait avoir écouté quelques morceaux de ton album, il disait qu'il allait être fantastique. Et toi tu as écouté son nouvel album à lui, L'Aventura ? Tu en penses quoi ?

En toute franchise, j'ai seulement entendu un bout d'un morceau. J'ai vu qu'il avait collaboré avec un Brésilien, mais honnêtement, je n'ai pas entendu l'album. Donc je n'ai même pas d'avis sur la question. Mais de ce que j'ai entendu, ça n'a rien à voir avec ce que l'on a fait ensemble. D'un autre côté, Tellier, c'est un album, un producteur. On retrouve son charisme sur chacun de ses projets, mais chaque disque a la couleur des gens avec qui il choisit de bosser.


++ Le site officiel et la page Facebook de Mr. Flash.

++ Edité par Ed Banger / Because Music, son premier album Sonic Crusader sort aujourd'hui 2 juin en version numérique, et le 16 juin prochain en vinyle. Quant à l'édition limitée deluxe, elle est disponible ici à la pré-commande. L'intégralité de l'album est d'ores et déja en écoute sur Deezer.

 

 

Honoré d'Autrui.