Alors ? Le graffiti chez toi, ça sort d'où ?

Tarek Ben Yakhlef : Je te ramène au milieu des années 80. A l'époque, je suis ado et je vois des «trucs» sur les murs et sur la petite ceinture, l'ancienne ligne de train qui faisait le tour de Paris : des tags de Blitz, de Bando mais aussi des graffitis punk ou des pochoirs de Blek le rat. Sur le moment, je vais être franc avec toi, je ne sais pas du tout ce que c'est, ni d'où ça sort... En novembre 85, je pars à Londres pour une semaine. Un jour, je vais pour prendre le métro et là, je vois que la station est peinte, elle est couverte de graffitis à la bombe. Je me dis «tiens, bizarre...» J'attends le métro, la rame arrive... elle est peinte elle aussi. J'attends la rame d'après, elle est peinte. Finalement, je reste dans la station toute la journée et je deviens accro au graffiti. Le soir, je rentre et je recopie, de mémoire, ce que j'ai vu sur les murs et sur les rames. A ce moment-là, je fais le lien avec Paris et les graffitis de la petite ceinture. Je rentre à Paname, j'en parle à des potes et là, on commence à taguer dans le lycée. A l'époque, j'habite dans une cité Porte de Vanves - mais oublie, pas question de taguer là-bas, c'était pas comme aujourd'hui ! Les mecs qui faisaient du biz ne voulaient surtout pas voir débarquer les flics à cause des graffitis. Impossible de taguer quoi que ce soit. D'ailleurs, je vais te dire, les mecs ne comprenaient même pas ce qu'on faisait. Donc on va ailleurs. Un soir, avec mes potes, on se retrouve à la station Malakoff - Plateau de Vanves, et on voit arriver quatre gars : un grand blond, un re-noi, un reu-beu... C'était Falone, West et Hoke qui cherchaient le dépôt de la ligne 13. Justement, on en venait et on les prévient qu'il y a des skins et qu'il ne faut pas traîner là-bas. Ils apprécient, on sympathise, et finalement, on tague toute la nuit tous ensemble. On se sépare au petit matin mais on reste en contact. On se revoit, on se donne rendez-vous dans le XIIème, on tague des immeubles en construction...

 

 

Et le livre Paris-Tonkar ? L'autre jour, j'ai tapé son titre dans eBay et sur Leboncoin : ça m'a sorti des annonces à 250, 300 euros...

Attends, j'y viens ! Quelques mois plus tard, on décide de taguer la ligne 10, en soirée. On débarque à 20h00 à Boulogne, à Marcel Sembat, et là, stupeur : il y a trente mecs qui ont déjà recouvert la station. Y'en a partout ! C'est super mais y'a... zéro photo. Aucune trace. C'est là que je me dis qu'il faut absolument photographier les graffitis et en faire un livre. A l'époque, je disposais déjà chez moi de deux bouquins sur le tag et le graffiti US, Subway Art et Spraycan Art. Je voulais faire la même chose pour la France : témoigner des premières années du graffiti à Paris... avec les moyens de l'époque. Je te rappelle qu'à ce moment-là, on a des téléphones à cadran, on n'a pas internet, on habite chez nos parents... Puis je rencontre Sylvain, graffeur et futur co-auteur de Paris Tonkar. Pendant deux ans et demi, je ne fais qu'une seule chose : je prends des photos des graffs et des tags partout dans Paris. Je me rappelle qu'un jour, je voulais photographier tous les trains de la ligne 6, entre les stations Saint-Jacques et Corvisart. Mais à force de me voir, les gens ont fini par se demander ce que je foutais là : un mec qui reste sur le quai et qui ne monte jamais dans la rame, c'est bizarre. Alors j'ai l'idée de me déguiser en clodo. Dans le métro, quand t'es clodo, ça passe et tout le monde te fout la paix ! Je suis en clodo, donc je peux prendre mes photos. Et puis je m'endette aussi : 60 000 Francs que j'ai taxés à droite et à gauche, dépensés en pellicules, en développement... Mais finalement, nous sommes en 1990, j'ai 19 ans et le livre est terminé. Tous les éditeurs ont essayé de nous arnaquer, sauf Florent Massot. Résultat : on sort Paris Tonkar, 87-91, quatre ans de graffs à Paris, 250 pages sur les trains, les métros mais aussi le terrain de Stalingrad, Quai de la Gare, le chantier de la Pyramide du Louvre ou encore la banque la plus cartonnée de Paris, à 50m du commissariat des Halles... Avec des photos des graffs de Steph, Nasty, Kea, Bando, Lokiss, Mode 2, Darco, des crews comme BBC (le Bad Boys Club, ndlr), PCP (Paris City Painters, ndlr), les AEC (dont fait partie Dealyt, ndlr)... et j'en oublie. Et puis à l'intérieur, on tient des témoignages comme celui d'Oeno ou d'Eresy : «On est partis à sept pour faire le dépôt de la 13. Je venais de me faire choper une semaine avant dans le dépôt de la 7. On avait chacun des bombes pour faire des bottoms sur tout le métro. On en a commencé cinq. Il y avait Dase, Cokun, Defun, Hera et moi, plus deux copains qui massacraient les autres trains. A un moment, (…) les agents de la RATP se sont aperçus de notre présence. On s'est sauvés. Je ne sais pas pourquoi, mais ce jour-là, j'avais tellement la rage que j'y suis retourné avec Hera et Cokun. On avait peur de se faire croquer par les chiens. On a donc dû bâcler les bottoms. (…) Mais malgré les risques, on les a finis. Le pied.» Le livre sort un an plus tard et j'ai le sentiment d'avoir fait mon devoir. Sans cette génération-là, le graffiti n'existerait pas en France. Le livre est super bien accueilli, il se vend bien, il est beaucoup volé... rupture de stock au bout de six mois.

 

 

Et puis tu passes à autre chose...

Oui, c'était une bonne période mais ça m'a coûté physiquement : je dormais cinq heures par nuit, j'avais plusieurs boulots pour payer mes dettes, j'avais peur de me faire voler mon appareil, il y avait des embrouilles avec les mecs de ma cité... Je ne compte même plus les fois où je me suis fait courser par les keufs ou par les skins. Heureusement, à l'époque, je faisais du handball, donc je courais vite. Donc finalement, je bifurque vers la BD, et là, je m'enferme pendant dix ans. Jusqu'à ce mail que je reçois, un jour : un Américain qui a vécu en France, amateur de graffitis et qui me propose 2 500 dollars pour un exemplaire de Paris Tonkar, apparemment introuvable. Je tape le nom du bouquin dans Google et je m'aperçois que Paris Tonkar est une référence pour les graffeurs, qu'il est cité dans des colloques... C'est là que j'ai l'idée d'une édition anniversaire. Re-sortir le livre aujourd'hui, ça fait chier plus de monde qu'à l'époque. On est toujours là et certains sont même au musée ! L'édition anniversaire sortira cette année. J'ai déjà fait les trois-quarts du boulot - textes, mise en pages, nouvelles photos... En attendant le volume 2, les années 83-95, qui sortira l'an prochain.

 

 

Aujourd'hui, tu risques sept ans de prison si on t'attrape en train de taguer quelque part. A Paris, la brigade anti-tag arrête un graffeur tous les deux jours. Elle est même en train de monter un fichier auprès de la CNIL, la Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés, pour relier chaque signature au nom d'un mec. Et je ne parle même pas de son logo bidon : un aigle qui fond sur des bombes de peinture et des marqueurs. On va où ?

La répression contre les tagueurs est archi-violente. Je connais des tagueurs à qui la justice réclame 500 000 euros de dommages et intérêts. Qu'est-ce qu'on veut? Qu'ils deviennent méchants ? Violents ? Mais ça ne me surprend pas : on vit dans un monde ultra-répressif. D'après moi, on a basculé dans les années 2000 avec la télé-réalité. Là, on a testé en direct le système concentrationnaire, avec des matons à télécommandes qui disent qui rentre et qui sort. On a mis des populations dans des conditions de futurs bourreaux et de futurs internés sans que ça ne gêne personne. Et aujourd'hui, tu t'aperçois que tous ceux qui ne veulent pas rentrer dans ce cadre-là sont poursuivis. Tous ceux qui n'entrent pas dans le schéma capitaliste et consumériste, on les attaque : les tagueurs, les supporters, les teufeurs des free parties... Et on met en avant des Loana, des Nabila... Quand tu vois que l'Etat préfère subventionner Télé 7 Jours (plus de 7 millions d'euros en 2011)... Le graffiti dérange parce qu'il n'est pas contrôlable. Et pourtant, au même moment, les arts urbains deviennent la norme artistique dans le monde. Certains graffiti artists sont exposés dans les musées et vendus très chers, Banksy fait la une des journaux. Mais bon, le graffiti vandale est toujours là et la nouvelle génération est très active. Les jeunes graffeurs d'aujourd'hui sont plus éveillés, ils viennent de toutes les couches sociales, ils sont très bons et ils travaillent très vite...

 

 

Tu conclus ?

La liberté est au bout du marqueur ! Tant qu'on écrit, on est libre. Et vu sous cet angle, c'est difficile d'expliquer que tous les tagueurs sont des voyous.

 

++ Le site officiel et la page Facebook de Tarek Ben Yakhlef. La sortie de Paris Tonkar, Volume 2 de Tarek Ben Yakhlef est prévue en 2015.

++ Sur un sujet similaire, lire ou relire notre Mur d'inspiration par Mode 2 ou Une nuit avec Dealyt & Sari sur les murs de Paris.

 

 

Vincent Martin // Visuel de Une : oeuvre de Tarek Ben Yakhlef, Urbain, Trop Urbain.