Dix années se sont écoulées depuis votre dernier film, Birth. Comment se fait-il que vous ayez mis autant de temps à refaire un film ?

Jonathan Glazer : Ce fut un film très dur à concevoir et à écrire. Il y a eu du chemin à faire par rapport au livre original. J'ai mis deux ans à écrire car je voulais faire un film à partir du livre mais je ne voulais pas l'adapter littéralement. Et ça, j'ai mis du temps pour le comprendre. Puis il fallait trouver un langage visuel. Comment filmer un extraterrestre de façon crédible ? Chaque film est dur à rendre crédible, puisque tout y est artifice. Et quand je regarde en arrière, je me dis en effet que ça fait dix ans et que ç'aurait pu en faire trois, mais j'ai beaucoup travaillé ces dix dernières années...

 

A quel moment Scarlett Johansson est-elle arrivée dans le projet ?

On s'était parlé trois ou quatre fois avant que je ne termine le script, mais une fois qu'il était terminé et qu'elle l'avait lu, elle se lia vraiment au projet. Elle a compris qu'il tournait autour de son personnage. Avant, c'était une histoire plus complexe, il y avait beaucoup plus de fioritures. J'ai compris que ç'allait être elle, et elle l'a compris aussi. Tout ça s'est fait de façon très simple.

 

 

Olivier Père a dit que vous étiez le premier à savoir la filmer depuis Woody Allen...

(Rires) Woody Allen l'a très bien filmée, en effet ! Je l'ai adorée dans Vicky Cristina Barcelona, mais aussi dans Match Point. J'adore Woody Allen. Et puis Scarlett est aussi une actrice très drôle. Elle me fait penser à Lauren Bacall avec qui j'ai travaillé. Elles ont ce côté new-yorkais très spirituel.

 

Comment avez-vous fait pour tourner deux fois avec l'actrice iconique du moment - une fois il y a dix ans avec Nicole Kidman pour Birth, et aujourd'hui avec Scarlett pour Under The Skin ?

C'est drôle en effet, car quand j'ai réalisé Birth avec Nicole, elle était vraiment au sommet de sa carrière. J'ai simplement eu de la chance de les rencontrer à un moment de leur parcours personnel où elles avaient envie de s'embarquer dans des projets plus radicaux. Nicole avait déjà fait Dogville avec Lars Von Trier avant de tourner avec moi. Et Scarlett avait tourné avec Allen. C'est vraiment une question de timing. Et puis aussi, je suis fasciné par les personnages féminins, de Bergman à Fassbinder, et actuellement, elles sont clairement les deux meilleures pour les interpréter.

 

Il y a des résonances fortes entre Birth et Under The Skin, entre réalisme et science-fiction...

Le film n'a pas toujours eu la tonalité qu'il a maintenant. J'avais fait trois versions du film qui sont restées dans ma tête et qui étaient très différentes les unes des autres. Mais la science-fiction est toujours demeurée en arrière-plan, de façon tacite. Elle planait comme une ombre, quelque chose qu'il ne fallait pas montrer, et l'atmosphère vient de là. Quelque chose au-delà du visible. Et c'est ce qui relie Under The Skin à Birth.

 

 

Quel est votre point de vue sur le cinéma anglais, et surtout, comment vous sentez-vous dans ce milieu où il y a très peu de place pour des réalisateurs tels que vous ?

En Angleterre, on a une longue tradition d'un cinéma social réaliste. Par exemple Lynne Ramsay - que j'adore - travaille dans cette espace, mais elle y rajoute sa propre patte poétique. Ceci dit, même si elle vient de cette tradition, je pense que ce qu'elle fait est très différent. Et puis quand vous regardez un peu plus loin, on tombe sur Pressburger, Ken Russell, Derek Jarman... et Hitchcock. Cette tradition est donc également très visuelle.

 

Il y a aussi des références à Kubrick dans votre film, qu'on trouvait déjà dans vos clips pour Blur ou Massive Attack.

J'adore tous les films de Kubrick, ils sont incroyables pour tellement de raisons... Tout ce que je sais faire, je l'ai appris en le faisant - je ne suis pas passé par une école de cinéma. Et chacun essaie toujours de trouver son propre langage. Parfois, vous voyez une scène et vous voulez l'imiter, la copier, lui rendre hommage. Même si j'ai toujours des doutes sur le fait qu'on "rende hommage", car souvent, c'est carrément du vol. C'est un peu comme un musicien qui apprend la basse et qui veut jouer comme Paul Simonon des Clash. Il va jouer un peu comme lui et les gens vont dire qu'il joue un peu comme Paul Simonon, mais en fait non, c'est juste qu'il aime le son et le personnage. C'est ce à quoi il est lié. Et je pense que je suis lié de la même manière à Stanley Kubrick. J'ai d'abord été un fan, et puis j'ai essayé, puis essayé, puis essayé encore...

 

Le réalisateur Jonathan Glazer.

 

Dans vos clips il s'agissait plus de citations ; mais dans l'ouverture d'Under The Skin, même si elle est très différente de celle de 2001, l'Odyssée de l'espace, on ne peut s'empêcher de penser à cette dernière...

C'est absolument délibéré. Je dirais que la seule fois où j'ai vraiment voulu rendre hommage à Kubrick c'est au début d'Under The Skin ; le reste, je l'ai juste volé ! L'ouverture du film, avec l'alignement des planètes etc., tous ces codes sont là pour nous rappeler que nous allons voir un film de science-fiction - et puis finalement, c'est quelque chose de complètement différent que nous sommes sur le point de voir. La référence à Kubrick était intentionnelle afin que très vite, on en dévie.

 

Avez-vous vu Holy Motors ? On y pense également beaucoup pendant votre film...

Quelqu'un d'autre m'a déjà dit ça, oui... Non, je ne l'ai pas encore vu mais j'ai très envie car Leos Carax est un immense metteur en scène. J'étais en train de tourner mon film quand le sien est sorti, et c'est dur de voir ceux des autres quand vous réalisez le vôtre.

 

C'est drôle que vous ayez choisi Glasgow pour tourner votre film, car c'est une ville qui a inspiré plusieurs oeuvres de science-fiction. Je t'aime, je t'aime d'Alain Resnais, ou La Mort en direct de Bertrand Tavernier. Quel est votre rapport à l'Ecosse ?

Je n'en avais pas vraiment avant de faire le film, j'en ai un maintenant ! Surtout avec ce film. On n'était pas sur un plateau de cinéma, on était vraiment dans la ville. Vous n'amenez pas la ville au film, c'est le film que vous amenez à la ville. C'est donc un rapport très intime. Je n'ai pas vu les films de Resnais et de Tavernier, même si en effet, on m'en a déjà parlé à propos d'Under The Skin. Je pense que l'Ecosse est un formidable décor - ou plutôt, c'est le film qui est une toile de fond pour l'Ecosse.

 

 

Le livre se situe en Ecosse...

Oui, mais sur la côte ouest, sur des routes abandonnées, là où il n'y a pas de villes.

 

Mais cet accent crée très vite une sorte de distanciation. Il se trouve que la copie que j'ai vue n'était pas sous-titrée, et cela rajoutait beaucoup d'étrangeté...

L'attachée de presse m'a raconté que la copie sans sous-titres avait eu beaucoup de succès, alors je lui ai dit que peut-être que le film ne devrait pas être sous-titré en France. Je suis d'accord : la dislocation est intensifiée parce que vous voyez les choses de son point de vue. Plus les choses vous paraissent étranges et inhabituelles, plus le sentiment de détachement est fort.

 

Est-ce que le film sera sous-titré aux Etats-Unis comme Trainspotting l'avait été ?

Je ne sais pas, mais ça irait contre toute l'idée du film. C'est une expérience émotionnelle avant d'être intellectuelle.

 

Il paraît que beaucoup de gens qu'on voit dans le film ne savaient pas qu'ils étaient filmés et qu'ils ne reconnaissaient pas Scarlett Johansson. C'est vrai, ça ?

Oui, une grande partie a été tournée avec une caméra cachée. Quand elle parle aux gens dans la rue, c'est juste Scarlett se promenant dans la ville. Scarlett déguisée a été filmée comme un cheval de Troie, puisque tout comme dans le film, son enveloppe corporelle est un cheval de Troie.

 

 

Et est-ce qu'on la reconnaissait, du coup ?

Parfois. Mais la plupart du temps, nous étions discrets. Et lors des séquences dans le club ou dans le supermarché, personne ne pouvait dire qu'il y avait une équipe de tournage. Nous avons concentré la plupart de nos efforts sur le fait de ne pas être vus.

 

La musique a une importance capitale dans votre travail. Vous avez commencé en réalisant des clips, la musique de Birth a été composée par Alexandre Desplat, et dans ce film, elle est presque un personnage à part entière. Comment travaillez-vous avec les compositeurs et avec la musique en général ?

Une partie de moi voudrait parfois qu'il n'y ait pas de musique, comme dans les films de Robert Bresson, où l'absence de musique est un engagement dans la pureté. Lui, c'est vraiment un maître. Mais une autre part de moi-même ne peut s'empêcher d'en mettre, et je ne sais pas si c'est une faiblesse... Mais dans Birth et Under The Skin, ce que les personnages ne disent pas, la musique le dit. Elle est donc devenue une part importante de l'écriture. C'est Mica Levi qui a composé la musique du film, et c'était la première fois qu'elle faisait ça. Mica est une compositrice brillante, très intuitive, et je l'ai beaucoup suivie. Il y a trois thèmes musicaux dans le film. Le premier, on l'a appelé le «alien loop», c'est celui du dessein malveillant de l'héroïne ; ensuite, on peut entendre le thème de la séduction, comme une musique de strip-tease ; enfin viennent le thème de l'amour et de la conscience. Dans ce film, la musique est donc un élément capital.

 

 

Dans Birth, la musique prenait parfois le pas sur l'image, alors que dans Under The Skin, on sent une synergie parfaite entre les deux...

Ca me fait plaisir d'entendre ça car je pense la même chose ! Je pense qu'on a trouvé l'équilibre adéquat dans le tissage du son et de l'image. Il y a une forme d'unité, oui.

 

Et votre premier film, Sexy Beast, est très différent des deux suivants...

J'ai adoré faire Sexy Beast. J'aimais beaucoup le scénario. Ce n'est pas moi qui l'ai écrit. C'était enfin une manière de travailler avec des acteurs, je ne l'avais jamais vraiment fait. J'avais besoin d'apprendre ça, et je l'ai fait avec ce film.

 

Vous avez toujours eu envie de faire des films ? Vous avez commencé en réalisant des clips...

J'ai commencé avec des clips, puis j'ai fait des pubs quand l'idée me plaisait, puis je suis revenu au clip. Et pendant tout ce temps, j'espérais faire des films. Mais je n'étais pas pressé, j'avais l'impression d'en faire, je ne travaillais pas d'une manière différente.

 

 

Pensez-vous que les lignes ont bougé ? Il y a une quinzaine d'années, les réalisateurs de clips qui passaient au long-métrage pouvaient être snobés. Puis, il y a eu Michel Gondry ou Spike Jonze. Comment pensez-vous que les réalisateurs de clips soient perçus aujourd'hui ?

Je ne sais pas. Je pense que quand j'étais actif dans le monde du clip, c'était la bonne période pour y travailler car on disposait des budgets pour mettre en scène nos idées, et Michel et Spike en ont profité aussi. C'est là où nous avons fait nos armes. Et l'avantage, c'est qu'on y est moins esclaves de la narration. C'est une façon directe de raconter une histoire uniquement par des images, sans être lié à la littérature ou au théâtre.

 

Est-ce que vous êtes proches de ces réalisateurs de clips ? Est-ce qu'on peut dire que ce domaine fut votre école commune à tous ?

A l'époque, les clips n'avaient pas encore pris leur forme définitive, et j'espère d'ailleurs que leur forme va continuer à évoluer. Et on a été liés par le fait qu'on a travaillé ensemble au même moment. Mais franchement, je ne sais pas. C'est une question difficile à laquelle je n'ai jamais réfléchi.

 

Mais était-il difficile d'être considéré comme un auteur quand on était passé par la pub ?

Quand on m'a donné l'opportunité de tourner quelque chose, c'était soit des clips, soit des pubs. Si ç'avait été dix ans plus tôt, peut-être que j'aurais fait de la télévision, et encore dix ans avant, du théâtre... J'ai juste été là à ce moment précis. Mais je ne sais pas si mes films sont la continuation de ce travail de mes débuts. Je ne suis pas un bon analyste de ma propre carrière...

 

++ Under the Skin, le dernier film de Jonathan Glazer, est en salles depuis le 25 juin dernier.

 

 

Romain Charbon.