Alors quelle ne fut pas notre surprise de converser avec une jeune femme de 26 ans qui manie la langue de bois mieux qu’un vieux briscard de la politique... Lorsqu’on aborde avec elle des sujets aussi variés que ses collègues de la pop, le mariage gay ou la sexualité, pourtant au cœur de sa musique, la rouquine botte en touche et toute son «aura» fond instantanément comme neige au soleil. Do gingers have souls 

 

Mais ou étais-tu passée ?

Elly Jackson (La Roux) : Ahhh, je sais, je sais...

 

Je sais que beaucoup de personnes doivent te poser cette question, mais je me demande tout simplement ce qui t'est arrivé.

Moi aussi je me le suis demandé ! Je ne me serais jamais imaginé disparaître pendant cinq ans. En fait, depuis la sortie du premier album en 2009, jusqu'en 2011, j'ai tourné quasiment non-stop. Après ça, j’avais besoin d’un break, donc j’ai pris six mois off. Ensuite, j’ai commencé à travailler sur le nouvel album, mais les débuts furent assez houleux : Ben (Langmaid, ndlr), mon acolyte et moi, nous nous sommes séparés, puis j’ai recommencé à travailler sur l’album - et nous voilà aujourd’hui .

 

 

Etait-ce stressant d'atteindre un tel succès populaire avec ton premier album ?

C’était bizarre - selon moi, ce n’était d'ailleurs carrément pas normal. Je pensais que seuls les gens qui aiment l’électro l'apprécieraient, je ne me rendais pas compte que l’album comportait une telle dimension pop. Je ne pensais pas qu’on ferait un hit aux USA par exemple, je ne l'aurais jamais imaginé (le groupe est originaire de Brixton en Angleterre, ndlr). Ca m’a fait péter un câble : nous nous sommes faits envoyer en Amérique dans les deux semaines qui suivirent notre percée dans les charts. Quand on m’a annoncé que j’allais partir en tournée là-bas, je me suis enfermée dans mon ancienne chambre chez mes parents et j’ai pleuré pendant deux semaines.

 

Tu n’as pas bien géré le succès ?

Je ne le voyais pas comme du succès, mais comme un phénomène qui m’a ôté ma vie. Ca m’a terrifié. Au bout d’un moment, je me suis calmée.

 

Tu as l’impression que ce succès était mérité ?

Vu ce qu’il se passe dans les charts, si certaines personnes ont du succès, alors moi je mérite pleinement le mien !

 

 

Tu parles de qui ?

Je ne te répondrai pas : j’ai fait ça par le passé, mais je ne le ferai plus, je ne veux pas avoir de soucis avec quiconque. Je ne sais pas si je mérite ce succès, donc, mais Susan Boyle qui vend des millions de disques, tu trouves ça normal, toi ? Ca fait peur - je ne sais pas qui mérite quoi. Je n’avais jamais envisagé la problématique de la tournée quand j’ai commencé à faire de la musique, je ne me doutais pas de ce que ça impliquait, donc ce fut un véritable choc. Je pensais que j’allais mourir dans un accident de voiture ou que le bus allait se crasher.

 

Et au final, tu aimes faire de la scène ?

Oui, j’aime ça ! C’est juste que j’avais 21 ans à l'époque et que je travaillais seule de l’autre côté de l’Atlantique. Mon seul concert avant de partir là-bas, ça devait être à Nottingham, t’imagines le choc ? Et d’un seul coup, je joue pour Topshop à The Box devant les personnes les plus connues du monde... c'est quand même particulier. J’ai failli me chier dessus.

 

Tu as eu une petite déprime après ta tournée, c’est ça ?

J’ai détesté la première tournée que j’ai faite aux Etats-Unis, j’ai pleuré non-stop pendant un mois alors que je ne suis pas une grande pleurnicharde en général. On tournait dans une voiture - pas un bus, une voiture. Je me suis alors dit que si c’était ça mon futur, il fallait que ça change.

 

Après cet épisode, tu as perdu ta voix ?

Oui, à peu près un an plus tard, j’ai eu beaucoup de pression. Mais j’ai bien appris ma leçon. Je suis contente que tout ça me soit arrivé, je sais désormais ce que je suis capable d’accepter et ce que je ne suis plus capable d’accepter.

 

 

Tes cheveux sont devenus ta signature ; j’ai interviewé Kelis il y a quelques mois, qui m’a dit que les cheveux étaient le meilleur accessoire pour révéler qui l’on est vraiment. Tu es d’accord ?

Oui, tout à fait. Les cheveux révèlent beaucoup qui l’on est.

 

As-tu la passion du cheveu ?

Pas plus que ça.

 

Mais tu as la passion de la mode en revanche, non ?

Non, j’ai la passion du vêtement, c’est différent.

 

 

Qui sont les designers que tu apprécies ?

Ca change tout le temps. Ca dépend des années ; parfois un designer fait quelque chose que j'aime beaucoup, et l’année d’après, je trouve que ce qu’il fait est à chier. Je suis très pointilleuse, comme avec un album : je peux détester un album tout entier, sauf peut-être le pont sur une chanson en particulier.

 

As-tu  des exemples ?

Non, je ne veux pas m’attirer les foudres de qui que ce soit ! Ce que je peux te dire, c’est qu’en ce moment, je porte beaucoup de Paul Smith. Et je ne le portais pas il y a deux ans. Et sinon, j’adore comment Grace Jones s’habille. Mais de manière générale, j’aime les artistes qui peuvent être qui ils sont et qui ne sont pas forcement labellisés comme des icones de mode. Ils sont peut être des icones, mais pas des icones de mode en particulier. Il y a bien peu de gens comme ça, je crois. Alex Turner (leader et chanteur des Arctic Monkeys, ndlr) en fait partie par exemple. Debbie Harry (Blondie, ndlr) pourrait porter un sac poubelle, elle resterait quand même une icône. De manière générale, si tu as l’air cool avec un jean et un t-shirt, tu as gagné je pense.

 

Est-ce que Elly Jackson et La Roux sont la même personne ?

Je ne suis pas sûre, je ne sais pas. Par exemple, au moment où je te parle, je suis différente de celle que je suis sur scène ou même en studio.

 

 

Comment es-tu en studio ? Déterminée, dictatoriale ?

Je ne sais pas... peut-être que les gens avec qui je travaille pensent différemment de moi, mais peut-être bien que je suis dictatoriale, oui. Tu es obligée, je pense. Les gens créatifs le tout, sinon tu es frustrée. Tu dois montrer clairement ce que tu veux, sinon c’est la merde.

 

Ton personnage, La Roux, joue beaucoup sur l’androgynie et le mélange des genres. En France, il y a eu un grand débat sur la théorie du genre, ce qui a été accentué avec le combat pour le mariage pour tous. Est-ce que ces problématiques t’intéressent ?

J’ai une opinion, mais peut-être qu’elle est différente de ce que les gens attendent de moi. Bien sûr que je crois au mariage gay, ce serait ridicule de ne pas y croire. Mais je ne suis pas vraiment pour le mariage d'une manière générale. Après, tu fais ce que tu veux, si tu aimes quelqu’un et que tu veux ouvrir un compte commun, ouvre donc un compte commun. Peut-être que je marierai moi aussi, au fond, qui sait ? Je pense que c’est quand même bizarre, ça découle de quelque chose de religieux. Ce n’est pas non plus quelque chose d’horrible, mais devoir jurer quelque chose auprès de quelqu’un, c'est fou. Donc quelque part, je ne peux pas dire que je suis pour le mariage gay, parce que je ne comprends pas que des gens qui sont rejetés par un système veuillent absolument en faire partie. Je ne sais pas quelle est la meilleure action à poursuivre pour notre génération, que tu sois gay ou lesbienne ou hétéro ou transgenre. Je ne sais pas si crier sur tous les toits que tu es gay aide la cause. Pourquoi est-ce que les gays doivent faire ça ? Je ne dis pas qu’il ne faut pas faire son coming out, mais je pense qu’annoncer tout de go ta sexualité te catégorise d’emblée dans le monde. Si j’étais lesbienne, je n’irais pas dans un bar lesbien, ça ne m’intéresserait pas. Je ne suis jamais allée dans un bar lesbien de ma vie.

 

 

Ne penses-tu pas que les personnalités publiques qui sont homosexuelles ont une responsabilité auprès de leur jeune public, celle de leur montrer la voie et de leur dire qu’au fond, être gay n’est pas un problème ?

Oui, c’est précisément là où je ne sais pas quoi penser. Je ne sais pas ce qui est le mieux pour les générations à venir. Je ne vois pas pourquoi quand tu es une célébrité gay, tu te dois de l’annoncer ; je ne sais pas si c’est très juste.

 

Es-tu politisée ?

Je pense que j’ai une sensibilité de gauche, mais la politique me déprime un peu et je ne sais pas si m’y intéresser davantage changera quelque chose. Si même le Premier Ministre n’arrive pas à gérer le merdier, alors qu’est-ce que moi je vais bien pouvoir être en mesure de faire ? Je préfère mener des actions à une échelle plus petite, comme aider les enfants de mon quartier, par exemple.

 

Que penses-tu de l’état de la pop actuelle ?

(Rires) Elle n’est pas ce que j’aimerais qu’elle soit !

 

Comment voudrais-tu qu'elle soit ?

Plus authentique, plus sincère. J’aimerais qu’elle crée une sorte de communion entre les gens. Aujourd’hui , tout ça est très capitaliste.

 

 

As-tu réussi à imposer tes choix sur cet album ? As-tu ressenti une grosse pression commerciale ?

Je me suis enfermée pendant des mois et coupée de tout ce milieu, à vrai dire.

 

Tu n’as pas eu des deadlines de dingue ?

Oui ,il y a dû y avoir 25 deadlines, mais je les ai envoyé chier. Tu veux sortir un album alors qu’il n’est pas prêt ? Que veux-tu faire : sortir cinq chansons ? Après un petit moment, la maison de disques a compris qu’il fallait faire preuve de patience car le résultat en valait la peine. Elle a été très patiente, et je lui en suis reconnaissante.

 

Y-a-t-il un artiste dont la carrière t’inspire ?

Oui : Bowie, Prince et Michael Jackson, ce sont les meilleurs.

 

++ Le site officiel, la page Facebook et le compte Soundcloud de La Roux.
++ Sorti chez Polydor, son dernier album Trouble in Paradise est disponible ici et est en écoute intégrale sur Deezer.

 

 

Sarah Dahan.