Revenons aux débuts de votre carrière, quand vous avez abandonné le jazz pur pour le jazz-rock ou jazz fusion, c'était une évolution purement naturelle ou c'était aussi motivé par une recherche du succès ?
Roy Ayers : C'est intéressant. J'ai joué avec de nombreux musiciens de be-bop quand j'étais jeune, des artistes géniaux. En 1966, j'ai commencé à jouer avec Herbie Mann et je suis resté avec lui jusqu'en 1969, au moment où j'ai monté mon propre groupe, Roy Ayers Ubiquity. À ce moment, j'avais réalisé à quel point il était important que j'incorpore des vocaux dans ma musique. Je savais chanter, mais je n'avais jamais vraiment pratiqué donc j'ai utilisé les voix de chanteurs comme Dee Dee Bridgewater, Chicas, Edwin Birdsong pour enrichir ma voix et créer le son et le style Roy Ayers. Mon son, c'était le jazz fusion, différents styles musicaux combinés en un seul, avec une proéminence r'n'b. J'avais aussi réalisé que le be-bop n'allait jamais aller plus loin que ce qu'il avait pu être avec des gens comme Miles Davis. Si tu ne peux pas faire mieux, pourquoi ne pas faire quelque chose de différent en mieux? Pourquoi ne pas faire quelque chose de différent et d'unique? C'est ce que j'ai fait avec Roy Ayers Ubiquity. C'est ce qu'a fait après moi Herbie Hancock avec The Headhunters et Donald Byrd avec The Blackbyrds. Ça m'a réussi… Parce que jour après jour, j'ai travaillé et travaillé mais aussi enregistré et enregistré. Et quand les majors ne voulaient plus de moi, je sortais moi-même mes disques.

Quand vous avez abandonné le jazz pur pour le jazz fusion, vous avez été critiqué. Pensez-vous qu'aujourd'hui les gens sont plus ouverts ou qu'il est finalement toujours aussi difficile d'expérimenter ?
Roy Ayers : Quand j'ai évolué vers le jazz fusion, on me demandait: «Monsieur Roy Ayers, vous avez joué avec des gens comme Curtis May ou Gerard Wilson, pourquoi devenir un vendu?» On me reprochait de devenir commercial. Je savais qu'incorporer une saveur r'n'b à ma musique allait me permettre d'acquérir une plus vaste reconnaissance, je savais que plus de gens allaient pouvoir m'entendre et me connaître, que j'allais entrer dans les charts jazz, r'n'b et pop. Et ces journalistes qui me reprochaient d'être un vendu, je leur demandais: «Vous avez des sponsors pour vos shows radio, est-ce que ça fait de vous des vendus?» Alors peut-être que je suis un vendu mais je joue cette musique parce que je l'aime, parce qu'elle ne sonne pas comme ce qui se faisait avant. Je veux jouer quelque chose de frais et de nouveau. Et je suis tellement versatile que je peux jouer tout ce que je veux. Plein d'artistes ne le peuvent pas et je les respecte mais moi, je peux vraiment tout jouer, c'est comme ça. Les critiques se sont tues rapidement parce que les gens se sont rendus compte que ce que je faisais, je le faisais bien. Et pour répondre à la question, oui, il est beaucoup plus facile d'expérimenter aujourd'hui sans se heurter aux critiques. Les mentalités sont plus ouvertes. La créativité musicale n'a plus de barrière.

Vous avez commencé à être connu et reconnu dans les années 60. Est-ce que la renommée est une notion importante pour vous, un statut auquel vous avez toujours aspiré ?
Roy Ayers : Non. J'ai réfléchi à la notion de succès ces dernières années plus que jamais auparavant. Pour moi, le succès c'est de demeurer consistant. Si tu demeures consistant, alors tu dures et c'est là que se trouve la clé du succès. Peu importe l'argent que tu fais ou l'argent que tu ne fais pas. Je suis couronné de succès parce que j'ai été consistant tout au long de ma carrière. J'ai gagné beaucoup d'argent et peu d'argent. Certaines personnes ne veulent que gagner beaucoup d'argent, sans manque de respect à Rick James, que je connais très bien. Rick James refuse de faire une petite salle mais il ne peut plus remplir Madison Square Garden parce que sa popularité n'est plus ce qu'elle était. Résultat: il ne fait plus rien. Pour moi, les seuls artistes qui sont parvenus à maintenir une énorme popularité sont les Anglais: Sting, Paul McCartney, The Rolling Stones et Elton John. Ils ont compris l'importance de la publicité, de la promotion et ils savent comment associer leur nom à la hype. Contrairement à des gens comme Prince ou Stevie Wonder, dont l'énorme popularité a décliné. Mais je veux que tout le monde sache que ce qui m'importe le plus c'est que je m'amuse. Je suis tellement heureux que j'en pleurerais. Rien que de pouvoir dire bonjour, boire un verre d'eau, courir… Il faut qu'on se rende compte de la chance qu'on a de pouvoir vivre en bonne santé, d'être libre et non pas en prison et tout simplement d'être en vie. La vie est trépidante mais dure alors pensez positivement, dépassez les obstacles, apprenez à faire les bons choix.


Par A.C // Photos: DR