Adèle Haenel, tu as fait beaucoup de promo pour Les Combattants, qui est le premier film de Thomas Cailley. Il y a plus d’enjeux à défendre pour un premier film ?

Disons que le film n’est pas certain d’avoir une place. Du coup, il faut lui donner une notoriété et une chance d’exister. Je pense qu’il a complètement la force de ramener des gens en salles, mais il faut que les gens sachent que le film existe. Et comme j’y crois, j’ai envie de le défendre. L’homme qu’on aimait trop (sorti le 16 juillet, ndlr), c’est un film plus solide, ne serait-ce que par son casting : Catherine Deneuve, Guillaume Canet… Il a une visibilité de toute façon, il y a moins besoin de s’acharner.

 

Tu as joué plein de rôles différents : héritière, prostituée, jeune femme qui cherche à s’engager dans l’armée… Il y a une ivresse à toujours jouer quelque chose de nouveau ?

Déjà, je préfère aller vers les choses que je ne sais pas faire. L’avantage de ma formation, c’est que je n’en ai pas. J’arrive toujours dans une situation un peu irrégulière, je ne sais jamais si je vais être capable de faire le boulot. De cet inconfort là naît une excitation hyper forte de relever les défis. Ce qui est important, ce n’est pas la couleur des rôles mais les idées qui sont sous-tendues. Les combattants, ça parle d’un rapport à la force, de ce que ça signifie être fort. Au départ, il y a l’idée d’une force très solitaire, carapacée, puis de l’ouverture vers l’autre et la rencontre qui vient au centre. La rencontre comme au final la plus grande force.

 

 

Donc tu ne choisis pas un rôle en te disant qu’il faut qu’il soit proche de toi, qu’il te ressemble ?

Non. C’est une question qui vient très loin. Il faut que le film et le réalisateur soient intéressants, qu’il y ait un truc qui pétille là-dedans : ça, c’est la première question. Est-ce que c’est proche de moi, à la rigueur ce n’est pas mon problème. C’est le problème du réalisateur, il n’avait qu’à pas me choisir sinon ! Je donne le maximum de ce que je peux faire pour m’éloigner de moi-même, mais au final on retrouve toujours de moi.

 

Comment choisit-on rôle, comment on sait que le film va être bon ?

On ne sait jamais, mais il y a des indicateurs assez simples : le scénario, comment c’est chevillé, quelle est la problématique, comment sont dessinés les personnages… Quel est le degré de poésie et d’invention, surtout. Ce qui m’intéresse, en parlant avec le réalisateur, c’est de voir les mêmes promesses. Quand quelqu’un croit vraiment à quelque chose, le résultat peut être bancal, mais il va forcément y avoir du charme.

 

Ça te fait quoi de te voir à l’écran ?

J’aime pas trop.  J’ai l’impression qu’il y a différents types de choses : avec Téchiné, il y a vraiment l’idée d’un abandon total, j’imaginais le film comme un truc qui ne m’appartenait pas du tout. Je pensais à l’idée de livrer une énergie, je n’ai jamais pensé à la cohérence globale du personnage. Du coup, c’est particulier à regarder : c’est complètement énergique, au sens de l’impossibilité de contrôle de l’instant. Ça, c’est pas très simple à voir mais bon, c’est pas grave, ça fait partie du taf… Sur le film de Thomas (Cailley, ndlr), j’étais plus consciente du truc global, on n’avait plus ce rapport de construction. Je suis jamais très fan, mais j’aime bien le film, alors ça va. Mais je ne vais pas me passer mes DVD en boucle.

 

 

 

Il y a des fois où tu te trouves particulièrement bonne ?

Je peux regarder un film et me dire : là, ce qu’il aurait fallu faire, c’est prendre un autre parti pris, on aurait dû faire autrement. Après, je ne peux pas dire si ce que j’ai fait, c’est bien fait. Ce n’est pas un critère que j’ai pour moi, à la rigueur ce n’est pas mon problème. Si les gens trouvent que je suis bien, je m’en fous de me trouver bien. J’ai un peu externalisé cette fonction : les gens qui m’entourent et à qui je fais confiance, je leur remets le jugement. Moi, je lâche l’affaire, sinon tu te crispes. T’as jamais envie d’avoir des aspérités, t’as envie d’être imparable. Mais ce que les gens aiment bien, c’est les endroits où t’es faillible. Faut l’accepter, je l’accepte un peu, mais j’aimerais bien être imparable.

 

Est-ce que ta filmographie correspond à tes goûts ?

En fait, tu me demandes s’il y a des films que j’ai faits que je trouve merdiques ?

 

Pas forcément, mais est-ce que les films que tu fais sont ceux que tu irais voir en tant que spectatrice ? Si ça se trouve, tu n’aimes que les films de science-fiction…

Ben j’aime beaucoup la science-fiction ! J’aurais bien aimé jouer dans Les gardiens de la galaxie, mais bon, j’ai pas trouvé. Après, c’est peut-être une déformation professionnelle, mais je vais voir beaucoup de films français aussi. La nouvelle génération, j’aime beaucoup. J’ai l’impression qu’il y a vraiment un mouvement, un truc lié à un contexte économique : il y a la crise, on a tous trente ans, depuis qu’on est nés ça a toujours été la merde. On a un rapport au confort qui n’est pas le même. 

 

 

C’est quoi, le dernier film que tu as vu ?

Je crois que ça doit être Under the Skin.

 

Et ça t’aurait plu, de jouer le rôle de Scarlett Johansson ?

Je sais pas, je ne me suis pas posée la question. Non, oui… Le film est bien, donc oui ! Les films les plus marrants à jouer, c’est Indiana Jones. Ça, c’est drôle. Mais au final tu ne peux jamais savoir. C’est un peu compliqué comme question. Je ne me dis jamais je vais faire ça ou ça. C’est l’imaginaire des autres qui vient te porter, plus que ton imaginaire à toi que tu viendrais remplir. C’est ça qui est bien au cinéma : être confié à des imaginaires différents, et en même temps cohérents.

 

En France, il semble y avoir deux types d’actrices : les « pâtes à modeler », sur lesquelles on peut tout projeter ; et les actrices à caractère, qu’on a envie de voir se comporter d’une certaine manière, Béatrice Dalle par exemple. Tu te positionnes où par rapport à ça ?

J’espère, ou je crois ? Je dirais une voie intermédiaire. Il y a des comédiens qui colorent plus ou moins leur personnage, tu ne vois pas forcément les métamorphoses à chaque fois. Moi je sais pas, j’ai l’impression de m’immerger complètement dans des ambiances différentes, mais peut-être que je ne vais pas assez loin de moi, j’en sais rien. Qu’est-ce que tu penses toi ?

 

Entre les deux… Tu as un caractère qui s’est forgé, en même temps ta palette est hyper large.

Désolée ! 

 

 

Il y a des choses que tu t’interdis ? Des limites par rapport aux rôles ?

J’essaye d’éviter au maximum tous les films à caractère sexiste. Là, je peux intervenir : donc ne pas faire de rôles de petite amie éplorée, si je peux éviter je suis un peu contente. Le problème du rôle de la petite amie éplorée, c’est pas qu’il existe dans un film, c’est qu’il existe dans vingt premiers films. Les films qui ne questionnent pas leur sexisme ou leur racisme, c’est pas des choses que je vais faire. Après, vient la question de l’intime : ce n’est pas de savoir si je vais montrer mes fesses ou pas, c’est la question de qui le fait, et qui regarde. Le plus intime, c’est l’énergie, il y a ce truc de flux qui ne te permettent pas de contrôler les étapes. Cette énergie là, on la confie au regard de quelqu’un. Mais une fois que j’ai dit oui, je ne vais pas invoquer une espèce d’intimité racornie… Je dirais non à un regard plus qu’à une action.

 

Et quelqu’un comme Kechiche, qui demande un mélange extrême d’énergie et d’intimité ?

J’ai bien aimé le film (la vie d’Adèle, ndlr). Il y a toujours une ambivalence dans ce que renvoie un metteur en scène. Il y a un truc violent à découvrir l’intimité et en même temps c’est extrêmement jouissif, t’as vraiment l’impression qu’on pète des carapaces. On a tendance à s’enfoncer dans une manière d’être : je pense que quelqu’un comme Kechiche va péter ça, alors c’est violent, mais c’est à toi de voir ce que tu veux vivre… Je ne l’ai pas vécu, mais j’ai l’impression qu’il met  la violence au service d’un endroit où tu peux vraiment aller chercher qui tu es.

 

Tu te considères féministe, tu as cité Despentes notamment. Au début de King Kong Théorie, elle dit : « ‎J'écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses… » Est-ce que toi aussi tu joues pour les grosses, les moches, les laissées pour compte ?

C’est marrant,  je ne me suis jamais posée la question. Mais oui, enfin dans un sens… A mon niveau,  j’ai accepté des propositions un peu différentes. Déjà, c’est un geste politique, ça n’a pas toujours été très simple à faire accepter. Ne pas y renoncer, à mon niveau, c’était déjà un geste politique. Ça part de là. On parle des gens, de toutes les minorités, des gens qui sont attaqués, parce que la majorité, ça n’existe pas.

 

 

Fin 2011, tu disais à Libé : « être actrice, c’est s’engager ». Tu es toujours d’accord avec ça ?

J’ai dit ça ? C’est très vague, mais j’y crois à fond, oui. Je pense m’engager à plusieurs niveaux : politiquement et artistiquement. Dans un rôle, le plus important c’est la foi qu’on y met. La foi et l’abandon - c’est pour ça que c’est difficile de voir les films.

 

D’où est né ton féminisme ?

J’en sais rien, je n’ai pas vraiment fait de théories, c’est plus un truc que j’applique dans ma vie. Ça vient de lectures, d’expériences, surtout. De l’adversité de tous les jours. Après je ne sais pas, comment ça naît l’exercice politique ? De discussions. Des frustrations auxquelles on se retrouve confrontée parce qu’on n’est qu’une fille. Je ne comprends pas ce que ça veut dire, agir comme une fille ou comme un garçon.  Pour moi c’est un truc qui est logique, qui peut sembler un peu transgressif mais c’est juste une manière d’être qui est normale à mes yeux. Quand on m’attaque, je me défends. J’essaye de comprendre aussi le point de vue adverse. Mais juste, je m’affirme.

 

Est-ce que tu votes ?

Tu veux que je te dise pour qui je vote ? Oui, je vote. Mais il y a clairement un problème de comment on est représentés. C’est chaud, il y a un problème de foi dans l’exercice politique : son efficacité, son invention, tout ça. Alors oui, je vote, et en même temps je suis un peu en manque de foi, on est tous un peu en manque de foi.

 

 

Tu te sens Française ?

Ben je parle Français. Je ne sais pas ce que ça veut dire. J’imagine que je dois l’être : est-ce que je me réveille en pensant à la Marseillaise le matin ? Non. Après, quand je vois le 4X400 féminin, c’est quand même beau, ça donne un peu envie de pleurer.

 

La Manif pour tous a réveillé quelque chose de violent dans la société française. C’était important pour toi, les contre manifs, la prise d’engagement ?

Je pense qu’il faut s’engager pour dire que la différence existe. Il faut la montrer. Moi, j’ai vraiment du mal à commenter ça parce que je n’ai rien à dire. Alors la manif pour tous, ça me fait dire que la France a vraiment des relents complètement dégueulasses, mais il faut surtout se souvenir que la majorité n’existe pas : c’est un concept, ça n’existe pas ! On est tous des minorités. Et agresser les minorités, c’est agresser la personnalité, c’est agresser le fait de vivre, c’est agresser le fait d’être humain. Il faut essayer de neutraliser l’idée de norme, tout ce qui fait disparaître les identités.

 

On aurait pu te voir dans une manif à l’époque ?

Oui. Mais ça ne se manifeste pas que là. C’est un engagement intime, ça, pour le coup.

 

Les Combattants de Thomas Cailley avec Adèle Haenel et Kevin Azais est sorti le 20 août.

 

 

Jean-Baptiste Viaud // Photos : DR.