Au beau milieu des années 70, Jean-Yves Labat fait le pari de partir vivre dans l'Ouganda d'Idi Amin Dada et se retrouve enfermé dans un camp d'extermination, d'où il arrive miraculeusement à s'échapper, après avoir perdu l'usage de sa main gauche. Il rentre à Paris, puis repart à Sarajevo, au moment du siège de la ville, où il rencontrera une chorale composée de Serbes, de Croates et de Bosniaques, qu'il arrivera à faire sortir du pays dans des circonstances rocambolesques. Et aujourd'hui ? Il parcourt aujourd'hui le monde et multiplie les projets humanistes.

 

 

«La musique est une élévation»

Jean-Yves Labat : Quand j’étais gamin, j’étais petit séminariste, et grâce un accord passé avec l'un des frères, pendant les récrés, je pouvais m’échapper pour aller jouer de l’orgue. J’improvisais. Dans cette église, dans la nef, à la hauteur de la tribune, il y avait la croix. J’ai compris Bach et son Soli Deo Gloria. J’ai compris que l’orgue et la musique étaient une élévation, et pour ceux qui ont la foi, une prière. J’ai compris que l’on pouvait quitter sa condition d’homme par la musique.

 

Jusqu’au jour où l’archiprêtre paroissien m’a surpris en train de jouer de l’orgue ; je n’ai pas vendu le frère François qui m’avait passé le carreau, j’ai fait un pieu mensonge en disant que j’avais trouvé la porte ouverte et que j’étais rentré comme ça. Alors là ça a été très dur, parce que ce brave archiprêtre m’a dit "l’orgue, t’y touches pas… Mais par contre tu peux aller en bas aller jouer de l’harmonium". Nan mais t’imagines ! Après, c’est marrant, je n’ai plus eu envie de musique classique, et j’ai grandi dans ce… ce baby-boom, quoi : c’était le rock n’roll. Et ça, ça me passionnait. Je me suis construit ma propre guitare électrique, en transformant une vieille radio en ampli... Mon père était content... !

 

Pour moi, le rock, ça a été le dernier grand coup qui soit arrivé dans la musique contemporaine. C’était formidable parce que ça voulait dire quelque chose, ça représentait quelque chose. Etudiant aux Beaux-Arts, j'étais passionné de rock - et ça me faisait chier parce qu'à l'époque, il y avait une sorte de complexe vis-à-vis de la musique anglo-saxonne, faut bien le reconnaître…  J’ai eu la bonne fortune d’avoir pour ami Tommy Weber, un producteur anglais rencontré en France et qui aimait ce que je faisais. Il m’a proposé de le rejoindre à Londres. On était en 1967. J’avais dix-huit ans.

 

«J'étais dans le coup»

Tu parles, pour un gamin comme moi, arriver à Londres, à l’époque de King’s Road… J’allais chez Tommy, et dans son sous-sol, il y avait les costumes des Beatles du film A Day in The Life qu’il avait faits : ce sont ceux qu’on voit sur Sgt. PepperJ’étais dans le coup. On montait là-haut chez lui, on fumait des joints, tiens, qui était-là ? C’était Noel Redding (guitariste de formation, il fut le bassiste du Jimi Hendrix Experience et a notamment composé She's So Fine et Little Miss Strange, ndlr). Il me disait "viens voir, je suis en train de produire un chanteur qui me plaît beaucoup, dis-moi ce que t’en penses". Alors je regarde - c’était encore filmé en Super 8 à l’époque -, et j’ai vu la première captation audiovisuelle de Joe Cocker, tu vois, qui est devenu un pote, plus tard, à Woodstock. J’étais sur le cul, je vivais un truc extraordinaire. Tommy avait sa petite copine, que j’aimerais revoir, du reste : à l’époque, personne ne la connaissait. C’était Charlotte Rampling.

 

Tommy Webber fut l'objet d'un livre, A Day in The Life : One Family, The Beautiful People and the End of the Sixties. Ici en compagnie de Charlotte Rampling, qui devint par la suite l'une des grandes icones de sa génération.

 

Ça m’a beaucoup aidé, beaucoup motivé. J’étais beaucoup plus proche de ces gens-là que des gens de la scène musicale française.C'était une question d’appartenance, pas de la frime : il y avait quelque chose qui vibrait bien avec eux. C’était des gens, quand on les rencontrait, qui aimaient beaucoup notre démarche - c’était vachement encourageant, parce qu’en France on se prenait des tomates sur la gueule ! Alors on se disait "il doit quand même y avoir quelque chose"...

 

Un jour, mon ami et guitariste Jules me parle d’une production cinématographique qui s’appelle Zanzibar Productions, et d’un type qui paraissait très bien, qui était Olivier Mosset ("un type insensé. Il peint des ronds et des monochromes depuis quarante ans. Il est devenu biker et vit dans un trou de l'Arizona. Il porte des cheveux longs, une barbe à la ZZ Top, et est couvert de tatouages" extrait du livre Les égéries sixties, ndlr), et qui finit par nous proposer une audition. Lors de notre dernier voyage à Londres, on s’était fait voler tout notre équipement. Ce qu'il nous restait : une guitare pourrie de Jules, et un violon que j’avais hérité de mon oncle, et que j’avais électrifié, bien sûr. J’ai jamais fait de violon de ma vie, mais je l’ai joué avec un pick, à travers un tas de boîtes à merde que j’avais, des filtres, des compresseurs, des machins – les synthés n’existaient pas à l'époque... Oublie. Alors on y va, on se défonce la gueule, que veux-tu qu’on fasse ? On entre en studio, et on improvise. Et Mosset trouve ça super bien. Et c’est comme ça qu’à l’époque, j’ai eu les fonds dont j’avais besoin. C’était génial.

 

Donc, là, qu’est-ce qu’on fait ? On va à Manchester, à Liverpool, on traîne. Et je découvre un batteur du tonnerre de Dieu, un bassiste, et puis - je l’ai découvert après - un ingénieur, John Holbrook. Je commence à former le groupe. Je n’ai jamais été un très bon chanteur. De la gueule, oui, mais j’ai jamais prétendu être chanteur, je chantais quand il le fallait. Et puis à l’époque, j’aimais bien le sax, la flûte, les trucs comme ça. On commence à avoir un son. Tout est bien. On loue une très belle maison dans la vallée de Chevreuse, et le groupe se met au travail. Voilà comment on a préparé ce disque (l'album Baba Scholae, ndlr).

 

On a fait deux showcases à Londres, un au Marquee - on passait derrière les Traffic - et un au Speakeasy. Après le concert, le patron du club vient nous chercher en nous disant que deux gentlemen veulent nous payer un verre. Bah, pourquoi pas ? Et ces deux gentlemen, c'étaient Eric Clapton et Jimi Hendrix. "Continuez, c’est super", c'est ce qu'ils nous ont dit. Après, on a pris un autre chanteur, Woody, et John Holbrook qui était ingénieur, a remplacé Christian, qui avait des problèmes de santé - et mentalement... dans la tronche, ça n'allait plus tellement à l’époque.

 

Deux gentlemen.

 

A la fin du disque, on a fait quelques tournées en France ; bon, le Rock n’Roll Circus, le Papagayo à St-Trop'... des trucs un peu à la con, j’allais te dire. Et on était toujours appréciés par les musiciens étrangers. Puis y a eu des dissensions entre les membres du groupe. Et vu qu’en mai 68, étudiant aux Beaux-Arts donc, j’ai eu la bonne idée de me faire remarquer... Evidemment l’année suivante, mon sursis avait sauté - le service militaire était obligatoire. Je n’aimais pas l’armée, j’avais envie de faire du rock, on m’avait sucré mon sursis... Alors je suis parti en Angleterre dissoudre le groupe - c’est toujours un peu pénible -, puis je suis parti aux Etats-Unis.

 

Woodstock : «on était sur la black list du Women's Lib» 

Woodstock, ça a été quelque chose ! Je pense un jour écrire cette histoire de Woodstock, que j’ai connue du début à la fin - pour ça il me faudrait un bon écrivain, une bonne plume. Ces trois jours qui ont duré dix ans... Et contrairement à l’image mythique qu’on en a... bah, c’était la merde la plus absolue. C’était très malsain. Woodstock était très malsain. La drogue, c’était quelque chose qui faisait partie intégrante de la vie. A l’époque, on ne le voyait pas comme quelque chose de dangereux pour nous. On entendait des gens parler des risques, mais rien d’avéré, quoi... On se retrouvait le soir, on se défonçait tous la gueule... L’herbe, bien sûr, à la base, et la coke, la mescaline...

 

Pas tellement le LSD, c’était fini. Ça, c’est plus à l’époque du Baba où l'on se faisait des trips à l’acide. Bon, fort heureusement, ça ne m’a jamais plu. J’en ai jamais fait – juste une fois pour essayer, mais ma réaction était tellement forte... je n’ai pas aimé. Quant à l’héro, alors là, malheureusement, j’ai eu beaucoup d’amis qui ont plongé dans cette saloperie. C’était vachement simple : on se retrouvait au bar, et c’était «qui a le bon le docteur», qui a la bonne coke ce soir. Il y a de véritables petites fortunes qui ont été englouties là-dedans.

 

La coke donne l’impression de penser vite ; tout le monde pensait que c’était une source d’inspiration. C’était une époque, ça marchait comme ça, qui peut juger ? Si je constate les dégâts que ça a fait, c’est quand même redoutable. Je pense qu’on peut quand même se péter la gueule et prendre du bon temps autrement. Mais, et c’est vraiment à la fois une caricature et une triste réalité, on ne peut pas dissocier sex, drugs et rock n’roll. C’est vraiment très, très bien vu ça ! Alors le cul, n’en parlons pas. Y avait pas le sida, donc... C’était tout aussi redoutable.

 

 

C’est marrant parce qu’on était sur la black list du Women’s Lib, parce qu’on était les Frenchies, le chef du restaurant où je bossais en arrivant et moi-même... Evidemment, on était un peu plus débridés que les autres. C’est-à-dire que c’était une société anglo-saxonne très puritaine, en train d'éclater... Et malgré ce libertinage inconditionnel, il y avait quand même pas mal de hang ups, de problèmes. Tandis que pour nous, le cul, c’est beaucoup plus rabelaisien. Voilà. Le cul, c’est le cul : on ne va pas en faire toute une histoire. Donc on baise. Et on était quand même très recherchés par la gent féminine. Alors en plus, si t’avais le malheur d’être rockstar, et de bien y aller, quoi, parce que faut bien que jeunesse se fasse... On avait une réputation assez sérieuse, et de gros ennuis parfois.

 

Tout le monde baisait la femme de tout le monde... mais c’était bien, c’était bien. Les Américains ont pu faire leur éducation avec nous, ce n’était pas plus mal, ça les détendait un peu ! La baisouille, avec nous, c’était pas dramatique.

 

«Rien de tel qu’un bon potard»

Ça m’amuse beaucoup quand j’entends des synthés maintenant, ce sont des free patches... quelle est notre liberté ? On fait travailler les filtres, les enveloppes, la ring modulation, mais on ne travaille plus l’oscillateur, la matière-son, on ne se casse plus la tête pendant des heures à accorder une banque d’oscillateurs qui n’ont qu’une envie : de fluctuer, avec la température ou tout ce qu’on veut. C’est parfait, c’est polyphonique, c’est bien... Mais dans ce cas-là, il faut jouer du B3 !


Au début, on a eu les Moog. Ils avaient une couleur de filtre et de son bien particulière… Puis il y a eu les Arp, 2500, 2600, qui étaient intéressants, mais les sliders posent un problème, parce ça glisse et qu’on n’arrive jamais à être vraiment précis... Rien de tel qu’un bon potard ! Puis les Oberheim, mais mon favori, qui était celui des Floyd, c’était l’EMS, en commençant avec le Putney, puis le Synthi 100... Je l’avais customisé, en soudant des résistances intérieures. On arrivait à avoir de ces trucs ! C’était très instable, difficile, mais ça donne ce son qu’on connaît. Et puis, c’est les premiers à avoir travaillé la pitch to voltage conversion : c’était convertir un signal audio en un voltage, et lequel voltage pouvait s’adresser aux oscillateurs, aux filtres, etc. D’où le fameux son de guitare de Todd Rundgren sur le premier album d’Utopia (ci-dessous, ndlr), ou le saxophone de Garth Hudson, du Band… C’était ça. Y a pas de secret.

 

 

Utopia, Todd Rundgren et les «sérieux trucs»

Todd a toujours été super avec moi. Il m’a toujours soutenu. On était vraiment très proches.  Ça m’a fait tout drôle de le voir quand il est repassé à Paris il y a quelques années. On s’était perdus de vue quand il est parti à Hawaï. Todd reste pour moi une grande figure du rock. Je pense qu’on ne lui accorde pas la place qu’il mérite aujourd'hui. Parfois, pour des raisons financières ou pour des raisons qui étaient les siennes, il s’est peut-être un peu fourvoyé, mais il reste un grand créateur. En tournée, on partageait la même suite... on en a fait des conneries ensemble ! Quand le groupe a éclaté, je sais par l’assistante d’Albert (Grossman), que Todd a dit : "si je pouvais le faire et que j’en avais les moyens, je vous virerais tous et je garderais Froggy".

 

C’était assez monumental. J’ai des souvenirs à Los Angeles - il y a des hôtels qui se souviennent de notre passage... Avec Todd, on faisait chambre à part avec le reste du groupe. Un jour, un mec vient nous voir dans notre suite avec un paquet de champignons. On se dit, que tiens, on est au Nouveau-Mexique, ça doit être pas trop mal par ici… On y va. On en prend deux ou trois. Et puis, au bout d’un moment, ce con me dit : «ça te fait quelque chose, toi ?». T’avais les gamins à côté qui étaient complètement stone. On se regarde. «On y va ? On y va !». Et là, paf ! Par poignées ! «Là, ça va nous faire quelque chose ! On va bien voir». Et on part pour le show. Oh, waouh ! Tout d’un coup, j’entendais des fréquences qui ne devaient pas exister, je jouais comme ça complètement raide, et à chaque fois que je regardais Todd, il éclatait de rire, les autres musiciens ne comprenaient rien... Et à un moment, il part à reculons, il ne peut plus s’arrêter, il se pète la gueule et il se retrouve le cul dans la grosse caisse ! Evidemment, j’arrête de jouer, je suis mort de rire, plus rien à foutre, que des couleurs, des trucs, des hallucinations. Je ne sais pas comment on a fini le show ce jour-là.

 

On en avait marre de voler dans des avions de ligne ordinaires, donc on avait notre propre avion. C’était bien parce qu’on n’avait pas de contrôles aériens. Cet avion, je peux te dire, si la police des stups y était passée... Y a eu de sérieux trucs, mais les seuls qui déconnaient dans le groupe, c’était Todd et moi. A l’époque, y avait aussi la mode du streaking : se foutre à poil et courir dans la ville pour avoir les flics au cul. Malgré les excès, c'était bon esprit qui animait tout ça. Une idée de chahut : faire péter le carcan de cette société puritaine merdique, cette société qui allait taper sur la gueule des Vietnamiens, tu vois.

 

 

Puis après, Todd, quand il a commencé à vouloir se présenter à l’élection présidentielle américaine en 1984, il m’a un peu inquiété, quand même...  Mais Todd a été, est et restera toujours un ami très fidèle. Ça m’a fait de la peine de revoir à Paris un Todd un peu bedonnant... et entendre toutes ces chansons qu’on jouait ensemble. Je pense qu’il y a un âge pour tout. Ça fait un drôle d’effet de voir les Rolling Stones aujourd'hui, par exemple. C'est vrai qu'il y en a quelques-uns qui ont tenu parce qu’ils ont su évoluer, dans leur musique. Mais il y en a surtout un qui est remarquable, c’est McCartney, tu vois. Il n'a jamais fait les mêmes choses, il s'est toujours renouvelé. Et c'est bien parce que quand on ne le sent plus, faut arrêter : comment tu peux, quarante ans après, jouer encore et toujours les mêmes trucs ?

 

Il y en a un que j’aimerais revoir avec plaisir, c’est Joe (Cocker, ndlr). J’aimais beaucoup ce Joe. On s’est pris de sacrés trips avec Joe et B.J. Wilson (batteur du groupe Procol Harum, encore aujourd'hui connu pour le tube A Whiter Shade of Pale, il était également à la batterie sur la reprise cultissime de With A Little Help From My Friends par Joe Cocker, immortalisée à Woodstock, ndlr) ! On était chez un copain à Joe - les bouteilles, je peux te dire, ça descendait... Et B.J. est mort, tu vois. L'un des très grands batteurs de rock n’roll. Lui aussi, j’espère qu’on le reconnaîtra à sa juste valeur. Quand tu voyais des mecs comme Billy Mundi, un type qui était quand même dans la première formation de Zappa et qui n’arrivait même plus à garder le tempo... Hé bien on garde une certaine amertume, une grosse amertume envers les gens qui ont fait du pognon là-dessus.

 

«J’ai vu l’Amérique changer»

Il y a eu beaucoup de dégâts, une bande de mecs qui ne sont plus là pour en parler. Moi, je me regarde et je me dis que putain, je me suis retiré à temps, quoi, j’ai eu de bons réflexes, déjà, de comprendre que c’était fini... Parce que Woodstock, ça a été intéressant quand Albert (Grossman, manager de Dylan, puis de Janis Joplin, The Band et Todd Rundgren, et fondateur de Bearsville Records, ndlr) a créé ses studios - vraiment. J’ai bien connu Michael Lang et Peter Goodrich, qui ont organisé le festival - qui n’a pas eu lieu à Woodstock, ça, tout le monde le sait. Goodrich, je l’aimais bien... J’ai vu tout ça, j’ai vécu tout ça, de façon très intéressante, je pense, c’est-à-dire avec quand même un regard et une vision des choses qui venait du Vieux Continent.

 

Albert Grossman, le fondateur des studios Bearsville, où enregistrèrent parmi tant d'autres les Stones, 10cc, Patti Smith, ou encore XTC. Ici en compagnie de Bob Dylan. 

 

Et tout à coup, l’Amérique m’a totalement débecté. D’abord, j’ai vu l’Amérique changer. Le rêve américain, après la première crise du pétrole en 73, c’était terminé, cette Amérique dont on rêvait... Moi je l’ai vécu, puisque passer en moins de trois mois de laveur de sol dans un resto à rockstar, c’est quand même ça le rêve américain, je pense.

 

Mais toute la créativité était partie. Pire : tout ça était dégradé par l’industrie, les intérêts financiers, les intérêts des différentes communautés. Quand on me parle d’harmonie inter-communautariste, arrête ! Y a eu cet élan premier, plein d’espoir, plein de trucs, et déjà en 73-74, ça se pétait la gueule. Cette espèce de course, très malsaine. C’était un poison. Quand tu as cru à quelque chose, quand tu t’es attaché à quelque chose, tu vas jusqu’à la fin, pour te dire "ce n’est pas possible, ce n’est pas possible que ce soit un tel enfer"…

 

Et c’est là que tous les musiciens sont partis. Woodstock, au départ, c’était une ville d’artistes-peintres. Il y a eu ce Woodstock génial, où dans tous les bars ordinaires se passait un truc ; tu sortais, tu regardais au coin de ta rue, et "tiens, ce soir, c'est Paul Butterfield qui joue..." !  Et puis tout ça s’est totalement désagrégé. C’était devenu très bobo de venir à Woodstock. Les avocats, les médecins, les well-to-do new-yorkais ont acheté des propriétés et ont fait exploser le coût de la vie à Woodstock. Ils ont commencé à bétonner les trottoirs... Mais qu’est-ce que c’était que ça ? Les «bobos» de New-York - on les appelait comme ça - montaient à Woodstock au Rock n’Roll Zoo, si jamais Dylan était là… C’était devenu totalement bidon. Pas d’autre mot. Beaucoup dans la frime, et plus tellement dans la musique. Ça se voit, du reste. A cette époque-là, qu’est-ce que t’as eu ? Au studio de Bearsville, c’est John (Holbrook) qui produisait... Il y a eu le Band qui est arrivé, qui a fait Big Pink, t’as eu les Isley Brothers... Steve Hillage est venu faire L au studio de Todd... Ça commençait déjà à se désagréger.

 

«Ils m'avaient menacé de me couper les couilles»

Le premier pays où j’ai été condamné à mort, c’est l’Ouganda. Je voulais ma liberté, mon studio. Et j’ai accepté le pari insensé d’aller enregistrer Idi Amin Dada (jouer de l'accordéon, ndlr). Je suis tombé sur ce fada de première, frappé : Amin Dada était complètement cinglé comme mec. Ça a failli me couter la peau du reste, puisque j’ai fini en camp d’extermination, accusé d’espionnage. Simplement parce que j’avais un synthé EMS avec plein de boutons dans une mallette... Evidemment les mecs, quand ils ont vu ça, ils ont dû croire que c’était du matériel de transmission incroyable !

 

L'objet du crime.

 

J’ai une proposition d’écriture là-dessus - j’en ai plusieurs mais celle-là je vais la prendre - et j’expliquerai vraiment ce qui s’est passé. Des fadas de première ! C’est drôle : dans ces circonstances dramatiques, puisqu’il s’agissait de sauver ma peau, encore une fois, je dois beaucoup aux musiciens. Je me souviens d’un musicien qui s’est condamné, je ne sais pas, peut-être à mort, mais en tout cas à de gros ennuis, en venant me voir pour me dire "pardonne-nous pour ce qu’ils t’ont fait, mon frère". Ça me restera toujours. Et moi je lui disais "fous le camp", tu vois, "me parle pas"...

 

C’est là où j’ai perdu l’usage de ma main gauche... Ils tenaient vraiment à me faire parler. Ils m’avaient menacé de me couper les couilles, mais ils l’ont pas fait, j’ai toujours mes couilles. J’en parle en rigolant, mais quand on se retrouve avec les couilles sur la table et face à une serpette, c’est beaucoup moins drôle. Et puis j’ai appris que j’étais condamné à mort.

 

Il y avait deux camps d’extermination : le National Research Bureau - qui était celui des services de renseignements, c’est celui dans lequel j’étais - et un autre, qui était militaire, et dans ce truc-là, l’espérance de vie ne dépassait pas 48 heures. Il faut savoir prendre du recul, mais j’ai connu l’enfer, les tortures... Les nuits longues et agitées... C’était horrible. Je n’en pouvais plus, je souffrais. J’ai été sévèrement malmené. Une nuit où je gueulais, un sbire est venu, m’a foutu un coup de crosse sur la gueule, m’a pointé son canon sur la tempe, et m’a dit de la fermer, en m’apprenant que le lendemain je serai fusillé, mais que je pouvais tout aussi bien mourir maintenant. J’ai décidé d’attendre le lendemain, alors j’ai fermé ma gueule.

 

Les exécutions avaient lieu au lever ou au coucher du soleil. Le matin, rien. Dans la journée, j’ai demandé à me préparer, j’ai essayé de me faire propre, parce que je voulais mourir dignement. Ils sont venus me chercher. Ça les a beaucoup amusés, parce qu’ils m’ont emmené dans la cour, et là c’est pas comme dans les films, avec un peloton d’exécution qui t’attend. T’as quelques connards en larmes, qui se marrent, qui te regardent, qui t’humilient. Là, t’as l’air con, t’attends. Y avait une Volkswagen Beetle au fond de la cour. Ils m’ont dit "va à la voiture". Première pensée : "je ne vais pas mourir à la machette, je ne vais pas mourir à la massue". Là t’as envie de courir, mais j’étais pas en état, parce que oui, le traitement avait été musclé. Plein de choses te passent dans la tête. Tu marches lentement, et tu te dis "ils sont déjà bourrés, ils vont me rater". C’est chiant, tu vois.

 

Le Général Amin Dada, ici en face du réalisateur Barbet Schroeder, qui a réalisé un film sur le dictateur, en laissant à celui-ci quasiment toute la mise en scène. En savoir plus ici

 

J’arrive à la Volkswagen et je les regarde. Il y en a deux qui se détachent du groupe. Ils aimaient bien les grosses pétoires, ils faisaient les fiers avec ça. Ils arrivent vers moi, ils restent devant moi. Et ils me disent "monte". Les deux mecs montent devant.  Et ils me disent "tout ça c’est une erreur, on va te reconduire à ton hôtel". On arrive devant l’International Hotel. Il y en a un qui descend et je reste dans la voiture avec l’autre. Et là, l’espoir revient. Première chose, je voulais prendre un bain, me débarrasser des croûtes de sang, des trucs, bien me nettoyer. Et puis après, filer soit au consulat ouest-allemand, qui représentait les Etats-Unis, soit au consulat français, puisque je suis franco-américain. Et puis le type revient, redémarre, et me ramène dans une autre prison. C’est là que ça a craqué. C’était bien vu, ça.

 

Mais là, on m'amène dans le bureau du directeur de la nouvelle prison, et ça se passe mal entre eux. Ils étaient les trois comme ça, le directeur et les deux gardes, à s'engueuler. Et le directeur ouvre son tiroir, et sort un énorme pétard. C'était inquiétant. Je me dis que je vais me retrouver flingué au milieu de trois zozos qui vont se tirer dessus. Puis finalement, les deux se barrent et le directeur de la prison me dit "je dois vous garder". Il avait l’air beaucoup plus sympa. On m’avait tout enlevé, sauf ma croix. Et le directeur voit ça, et me chuchote qu’il est de confession chrétienne également - au moment où Amin convertissait tout le pays à l’islam. Il me dit "pour moi, vous êtes innocent, mais je dois vous mettre en cellule". Je réponds "si je vais en cellule, je me suicide. Ma seule libération sera la mort". J'étais à cran. On discute, et puis je vois que le mec était un bon flic, quoi, un bon militaire. Il me dit "écoutez, voilà ce que je vais faire... on fait un marché. Vous me donnez votre parole d’honneur que vous ne ferez pas de tentative d’évasion, et en échange, vous dormirez dans la salle des gardes".

 

Donc je dormais dans la salle des gardes, sur une paillasse infectée de merde et de sang, tu vois. Et je le voyais, il venait me voir – il ne devait pas en avoir souvent des comme moi – et un jour, il vient me dire : "est-ce que vous voulez de la nourriture de l’extérieur de la prison ?". Donc il me fait venir de la nourriture, surtout de la cuisine indienne. Peu à peu, j’allais à la sortie de la prison, sur la rue, sur Kampala Road, je m’asseyais sur le perron, tout se passait bien et je rentrais.

 

Et voilà qu’un jour, il me demande "est-ce que ça vous plairait de dîner en ville ?". Je m’étais rendu compte, au fil du temps, que tout le monde cherchait encore ma mallette. En réalité, il s’agissait de mon synthé que j’avais laissé chez l’âme damnée d’Amin Dada, un Anglais qui s’appelait Bob Astles. Un fou pété celui-là. Un pervers de première cuvée, il lui fallait une tête par jour. Qui est mort, d’ailleurs, cette saloperie. Je mange donc avec le directeur, je discute, je vois qu’il me tire les vers de nez. Et ça se reproduit. Plusieurs fois et de plus en plus souvent. Et soudain je me souviens : tous les jeudis, l’attaché culturel du consulat français mangeait au restaurant de l’International Hotel.

 

Je me dis, y a un coup à tenter. Alors un jour, je lui dis "vous cherchez toujours ma valise, hein ?". Il me fixe comme ça, du regard. Et je lui lâche : "tu sais, ma valise, elle est à l’hôtel...". Putain, le mec, les yeux, un personnage de Tex Avery ! Il devait voir une tonne de fric passer devant ses yeux... Alors je lui dis : "moi, vous me faites chier avec ça ! Si vous voulez, on arrête de manger, on y va, et le temps de faire l’aller-retour, on sera de retour à l’heure à la prison."

 

Evidemment, si mon type n’était pas là à l’hôtel, j’étais mal. Bon, j’étais mal barré de toutes façons. Il y a un moment où il faut savoir prendre des décisions. Donc il m’amène à l’hôtel. Je lui fausse compagnie - l'être humain est extraordinaire de ressources -, je cours, et comme il était armé, j’ai le bon réflexe de me retourner, je crie "come on, come on !". Le mec n’a pas dégainé, rien ! Je regarde vite dans la salle du restaurant, je vois Charles. Il me voit dans cet état, il me demande "où est-ce que tu es ?", je lui souffle "Kampala road"... Quelques jours après, d’après ce qu’on m’a dit - je n’ai pas du tout la confirmation, mais alors pas du tout -, il y aurait eu intervention présidentielle. Donc de Giscard, à l’époque. Il est toujours vivant, du reste, j’aimerais bien aller lui demander si c’est vrai ou pas. Si c’est vrai, je lui dois quand même ma peau, donc j’aimerais lui dire merci. Si ce n’est pas vrai, bah, c’est folklo. 

 

 

Après j’ai été déporté. Pendant que j’attendais - il n'y avait qu'un vol par semaine seulement - des amis, des musiciens notamment, se sont portés volontaires pour dormir avec moi dans ma chambre, durant cette longue attente. J'ai appris par la suite qu’il valait mieux ne plus jamais foutre les pieds en Ouganda et au Kenya - et je ne sais même pas pourquoi au Kenya aussi d’ailleurs.

 

«Sarajevo, c'est ce qui a changé ma vie»

Après l’Ouganda, je ne pouvais plus jouer. Et puis, tout ce en quoi j’avais cru s’était écroulé. Le rock, surtout en France, mais aussi aux Etats-Unis. C’était quelque chose - on était frères d’armes quand on était rockeurs ! Cela représentait quelque chose, c’était pas de la frime, on était comme ça parce qu’on était comme ça. Et là, je me suis rendu compte que tout était devenu un sordide business, de mafias, d’influences... La mafia juive de Chicago, la mafia italienne, celle de Miami... Merde, ça ne voulait plus rien dire. J’ai toujours placé la musique ailleurs, et on continue à le faire avec mon label Ad Vitam.

 

J’avais fait le tour de la question. Qu’est-ce qu’il me restait ? La production et la prise de son. Donc avec John - c’était les prémisses du numérique -, je lui ai dit "je vais enregistrer de l’orgue". Et c’est comme ça qu’on a construit et élaboré notre système. C’était beaucoup d’allers-retours entre New-York et la France. Je visitais les églises, j’enregistrais les orgues. On peaufinait aux Etats-Unis en étudiant les pistes. Une fois que ça a été prêt, j'ai découvert cette école d’organistes extraordinaire, Espinasse, Bouvard, Antonini… Puis je suis devenu producteur chez Sony, tout ça a continué, j’étais le producteur exclusif de musique de Notre-Dame-de Paris. Mais je devenais un vrai con, quoi. Je suis né à Paris, j’aime bien y vivre mais je me suis dit : "mais attends, t’es en train de déconner complètement".

 

Et il y a eu le déclenchement de la guerre de Bosnie. Et j’ai été très touché par ce qu’il se passait là-bas. Je pense que c’était relié au camp d’internement auquel j’avais survécu. Les journalistes ont bien fait leur boulot. Un soir, un ami m’appelle et me dit de regarder le journal télévisé : il y avait un enfant qui, malgré les bombardements, continuait de prendre ses leçons de piano. La caméra fait un travelling arrière : le mur était criblé d’impacts de balles de mitrailleuses anti-aériennes, avec lesquelles les Tchétchènes tiraient sur Sarajevo. Le journaliste regarde cet enfant, qui joue avec de simples mitaines, par moins 18 degrés, et lui demande "mais tu viens tous les jours, au risque de ta vie ?", et le gamin le regarde comme seul un gamin peut le faire, et a cette phrase extraordinaire : "mais monsieur, on n’arrêtera jamais la musique et les musiciens".

 

 

J’ai éteint la télé en me disant "t’es vraiment le dernier des cons, toi". Je me rappelle, j’étais sur ma terrasse. Je n'en ai pas dormi de la nuit. Et tout à coup, eurêka. Je saute dans ma Mini, je fonce chez Sony à Neuilly, je demande le directeur classique et je balance que je vais à Sarajevo enregistrer les orgues de la cathédrale qui étaient encore en état, et que les recettes générées seraient données pour les premiers secours. Ça a été un peu chaud, mais j’avais affaire à une personne très intelligente, très humaine. Et puis, j’étais "Monsieur Orgue" et en pleine élaboration d'anthologie.

 

On ne pouvait pas aller à Sarajevo à l’époque. Mais grâce à un ami, l’écrivain Daniel Rondeau, j’ai réussi à obtenir de faux papiers de journaliste. Donc j’étais journaliste au Nouvel Observateur, et grâce à ces faux papiers, j’ai pu embarquer pour la Bosnie. Sauf que je me suis fait pincer. Et je suis tombé sur un Américain, à Zagreb. Et je lui demande "est-ce que vous pensez que la musique est une forme de témoignage et de reportage ?". On discute, je lui parle de Woodstock, je lui parle des orgues, on écoute de la musique - j’avais amené des disques avec moi -, j'essaye de l'amadouer, quoi ! Finalement, il m'a dit "je vous donne onze jours, et si dans onze jours vous n’êtes pas de retour, je vous fais arrêter ".

 

Et en onze jours, j’ai réussi à enregistrer les orgues et à découvrir la fameuse chorale de Sarajevo, composée de Serbes, de Croates et de Bosniaques. C’était pourtant ces mêmes peuples qui, à l’extérieur, se déchiraient, se massacraient. Je décide de les enregistrer, et ce que j’ai vécu avec eux a été tellement formidable et poignant que je me suis mis en tête de partager ça avec le monde. Le disque n’était pas suffisant, Il fallait que je les fasse sortir. Et ça a été la mise en place de la fameuse évasion de la chorale de Sarajevo, par le tunnel de l'aéroport.

 

La «musique plus»

Cela a changé ma vie. De retour au pays, je suis rentré dans une phase de dépression terrible, pendant laquelle je voulais quitter le monde, parce que j’en avais trop vu, parce qu’on n’est pas aussi solide que l’on croit. C’est comme ça que je me suis retrouvé au fin fond de la France, dans le trou du cul de la France : la Creuse. Et où je me suis reconstruit, et où j’ai vécu quatre ans de solitude dans un prieuré. Je me suis dit que je ne pouvais pas faire autre chose que de la musique, puis j’ai rencontré la personne qui est ma compagne maintenant. Et j’ai compris qu’il fallait créer une compagnie, parce que je voulais être totalement libre, faire exactement ce que je voulais, tant au niveau des techniques d’enregistrement que des personnes à produire.

 

Je m’étais un peu remis le pied à l’étrier en faisant un enregistrement pour les Pères Blancs de Notre-Dame d’Afrique à Alger, après cette période terrible que l’on a connue. Comme le dit Daniel Rondeau, je ne supporte plus la violence faite aux innocents. Mes armes sont mes micros maintenant. D’une Seule Voix, une chorale réunissant des musiciens israéliens et des musiciens de la bande de Gaza, est née de la même façon. Dans la tentative, j’ai eu beaucoup d’aides et d’appuis, mais on a fini par déranger, parce qu’on a prouvé que c’était possible, et ça emmerde tout le monde. Notamment certaines instances politiques. C’est quelque chose de terrible. Nous continuons : la Palestine, la Jordanie, l’Irak, le Liban... On s'est pris une grande claque dans notre démarche au Moyen-Orient. Quelque part on a perdu, mais ce n’est pas pour autant qu’on doit arrêter de se battre. On va sortir un très beau disque, Le Spleen de l’Orient, avec du blues oriental... J’espère que ce sera un très beau voyage : ces gens ont quelque chose à dire.

 

 

On s’attache à la valeur musicale, primordiale, mais aussi à la valeur humaine. Cette "musique plus" qui fait que quand on pense que tout est perdu, non, la musique peut encore jeter des passerelles, créer un dialogue, et se passe de commentaire, pardonnez-moi l’expression, à la mords-moi-le-nœud.

 

L’anti vieux con

Du côté du classique, on essaye de donner leur chance à des jeunes pleins de talent. Nous, on a fait notre temps, je dois dire que c’est pas brillant, et c’est quand même aux gens beaucoup plus jeunes qu’on doit accorder ces trois choses fondamentales : confiance, respect et espoir. Je crois que les vieux cons ont beaucoup oublié ça. L’autre, c’est lui la vie. Moi, l’éternité, c’est mes enfants. On vit dans cette espèce de monde… Arrêtez ! Moi, c’est quelque chose qui me préoccupe beaucoup.

 

Je ne sais pas pour vous, comment vous le ressentez, quand on s’adresse aux jeunes, il y a une espèce de distance, quand il y a de l’aide à apporter, c’est souvent sous une forme de mauvais paternalisme... Merde ! J’ai bientôt soixante-sept ans, mais j’ai quinze ans dans le cœur quoi, je me sens beaucoup plus près de mes enfants ou de mes petits-enfants, même dans le dialogue, même dans le comportement, que de la plupart des gens de ma génération ou qui ont vingt balais de moins que moi quoi : ils me font chier, ces cons !

 

Donc je suis comme ça, si l'on peut modestement amener certaines évolutions... Je suis heureux d’amener certains témoignages. Si dans dix ou quinze ans, les membres du Quator Eclisses, qui sont des garçons dont le plus vieux a 28 ans et qui ont remporté 11 grands prix internationaux de guitare classique, deviennent de grands guitaristes qui marqueront leur temps et leur époque, pour moi, ce serait vachement bien. Ce qui compte pour moi, c’est la musique ; ce que j’essaye de capter, c’est l’émotion. C’est ça la force de la musique. La virtuosité, d’accord, mais si c’est la virtuosité pour la virtuosité et que tu ne touches pas mon cœur, va te faire foutre, j’en n'ai rien à faire. Maintenant, si avec trois notes tu me fais vibrer et que tu me racontes une histoire, alors là...

 

Aujourd’hui

M. Frog s’appelle désormais Jean-Yves Labat de Rossi. Il s’occupe de nombreux projets musicaux au sein de son label Ad Vitam Records. Au niveau de la production, il travaille sur un projet de disques en verre.

 

J.-Y. L. : Tout le monde est équipé d’un lecteur CD, pas besoin d’acheter de software. Le seul point commun entre les disques en verre et les CD, c'est qu'ils sont compatibles avec les lecteurs CD. Mais ça n’a plus rien à voir. On commence les études, mais je pense qu’on peut arriver à commercialiser le produit pour le grand public dans peu de temps. Moi tu me dis "il existe un produit garanti un siècle, inrayable, avec une qualité de son incomparable, c’est le jour et la nuit entre ça et ce qu'on écoute d'habitude et ça ne coûte qu'entre 5 et 8 euros de plus qu'un CD", mais j’achète tout de suite !

 

On dit que les gens sont partis vers le dématérialisé, mais pourquoi ? Parce que c’est la seule ressource. Si tu es mélomane, tu vas t’acheter un CD, mais tu sais que dans dix, quinze ans, c’est plus le truc. Il y a aussi la valorisation du produit qui compte. Pourquoi les gens aiment-ils les vinyles ? Parce qu’ils ont l’objet en main ; c’est lourd, ça pèse, c’est là. Tu prends un CD en polycarbonate dans la main gauche, le CD en verre dans l’autre, tu n’as plus le même produit. Et puis tu tapes dessus, ça sonne bien, ça chante. En plus c’est très beau comme objet. C’est du verre trempé : tu peux le faire tomber par terre, il ne se casse pas. Mon rêve, ce serait de créer un support avec une qualité de reproduction vraiment très proche du master original qui fera ta vie, celle de tes enfants et de tes petits-enfants. Et qu’on arrête de prendre les gens pour des billes.

 

 

Jean-Yves prévoit de ré-éditer ses vieux disques solos, devenus cultes sur les internets (le premier devrait être En Voyage). Parmi ses nombreux projets artistiques et humanistes qui lui font parcourir les quatre coins du globe, il a récemment enregistré un disque avec des chrétiens du Liban. Par ailleurs, pour des raisons diverses, il a malencontreusement dû mettre fin à un projet d'album de reprises de standards du rock en milieu carcéral, vieux de plusieurs années, mais il ne s'interdit pas de réitérer l'expérience un jour.

 

J.-Y. L. : (à propos de la prison où il avait son projet d'enregistrement, ndlr) Je suis arrivé là-bas, ils faisaient des pompes toute la journée, ils avaient des bras comme des cuisses ! Faut pas chahuter quoi ! Moi, si j’arrive en tant que producteur, et que je dis "on va faire ci, on va faire ça", moi ça ne m’intéresse pas. Qu’ils fassent la Shtar Academy ou des conneries comme ça ! On ne joue pas avec ces valeurs-là, avec ce côté humain. La première chose, c’est le respect, comme ils le disent souvent. C'étaient des chansons anglo-américaines de prévues, qui portaient les thèmes de l’emprisonnement, la solitude, Don’t Let Me Down, Rehab, Stand By Me, Under The Boardwalk etc. Le prisonnier qui m’avait fait ça, il est Guadeloupéen, c'était une version des îles, presque reggae, c’était génial ! Ça faisait la nique aux Stones ! Je ne veux pas faire de radio-crochet, de karaoké. Et puis au niveau purement musical, de la production, c'était très intéressant. On retournait un peu aux origines du rock, où les mecs enregistraient dans des baignoires pour choper un peu d’écho. J’avais retrouvé Jules, le guitariste de Baba Scholae ; et Jules, malheureusement, a eu un peu affaire à la détention. Alors il avait accepté de participer au projet. Ce serait quand même formidable d’avoir un guitariste dont le dernier copain était le guitariste de Miles Davis qui, à sa mort, lui a laissé sa guitare. Je pense que ça se passe de commentaires.

 

 

Propos recueillis par Robin Korda et Benjamin Pietrapiana.