Monsieur Pigeon, bonjour. Peux-tu te présenter en quelques mots et expliquer à nos lecteurs quel genre de volatile tu es ?

John Kenneth Dust : Je m'appelle Pigeon John, je viens de LA, Californie, je fais de la musique hip-hop dans laquelle infusent toutes mes influences, un peu d'humour, un peu d'obscurité, un peu de lumière, un peu de... bref, tu vois, des trucs de la vie quotidienne. Du hip-hop de la vie quotidienne, quoi.

 

Tu chantes souvent au lieu de rapper, certaines de tes chansons font même penser à Little Richard. Quelles sont tes influences musicales et/ou littéraires ?

Hé bien, tout au début, quand j'ai approché le hip-hop, c'était plutôt des trucs du genre A Tribe Called Quest, De La Soul... puis je suis tombé dans le rock des années 60, Bob Dylan, les Beatles, et puis, ensuite, je suis allé explorer la musique américaine, ou plutôt : la source d'où a jailli la musique américaine – tu vois de quelle source je parle ? Oui, le blues, le grand blues. Et j'ai laissé ces vieux messieurs m'influencer, aussi bien musicalement que dans les textes... Chuck Berry, Little Richard... J'aime la simplicité qu'ont ces chansons, elles sont extrêmement sobres et directes, mais elles ont une très grande longévité... C'est l'idée du less is more, quoi... Et pour ce qui est du chant : avant que je ne me mette à faire de la musique, j'entendais déjà des petites mélodies dans ma tête, je les fredonnais quand j'étais gamin, et puis quand j'ai commencé à faire du rap, je les ai laissées sortir dans mes chansons. Un grand nombre des groupes avec lesquels j'ai grandi, les premiers disques de De La Soul, par exemple, m'ont époustouflé parce qu'ils chantaient, ou du moins utilisaient des mélodies. Pour moi, que je chante ou que je rappe, ça revient à peu près au même, c'est juste des mots qu'il faut que je fasse sortir. Ça sort comme ça sort !

 

 

Est-ce que ça a toujours été naturel pour toi de faire sortir ces mélodies en chantant aussitôt qu'elles se présentaient à ton esprit ? Tu ne te sentais pas bridé par quoi que ce soit ?

Non, il s'agissait de toutes petites bribes mélodiques, et je les répétais inlassablement à tous ceux qui m'entouraient – mon frère, ma soeur, ma mère – jusqu'à ce qu'eux aussi se mettent à les répéter. Ça leur tapait terriblement sur le système, je crois. Je n'ai jamais fait de chansons de ces bribes, même si elles se baladent encore parfois dans ma tête.

 

Tes deux derniers albums ont été produits par Hervé Salters, tu as fait un featuring sur l'album de C2C et 20syl a participé à une chanson sur ton dernier album, le clip de So Gangster a été tourné à Paris... Qu'est-ce qui t'a conduit, toi, un artiste de LA, à te rapprocher de ce petit pays européen à 6000 lieues de ta ville natale ?

Je crois que tout ça, c'est la faute d'Hervé Salters. Nous étions en tournée aux Etats-Unis et il jouait des claviers pour Blackalicious ; on est devenus amis, et puis j'ai découvert sa musique – parce que je ne savais pas qu'il faisait sa propre musique – et j'en suis tombé amoureux. J'aime bien les groupes de rock ou les grands artistes hip-hop qui n'ont travaillé qu'avec un seul producteur. Ce n'est pas genre : toi, tu fais ce beat, moi, je fais celui-là, toi, tu t'occupes des claviers – au lieu de ça, il y a une unité dans le son. Donc quand j'ai entendu ce que faisait Hervé, je me suis dit : il faut que je travaille avec ce mec. Je lui ai filé toute ma musique, et ça a été incroyablement cool de reconstruire les choses avec lui : d'abord, il m'accompagnait au piano sur toutes les chansons, du début à la fin, juste pour entendre ce que j'écrivais, et il réagissait aux mots, imagine : d'un coup, j'entendais en musique ce que je racontais ! Parce que ce gars connaît vraiment la musique, il maîtrise les règles, la "grammaire", les motifs, les raisons pour lesquelles tu vas mettre tel accord à tel endroit... Pour moi qui compose un peu à l'aveuglette, à l'instinct, c'était un délice ! C'était tellement frais ! On a beaucoup appris l'un de l'autre comme ça.

Je suis arrivé en France pour la première fois il y a 3 ans, complètement surexcité, et à la fois un peu anxieux, parce que pour le public français, je ne suis qu'un artiste de plus, c'est bon, quoi... alors que pour moi, c'était un nouveau pays, un tout nouveau départ. Et puis, en fait, de relation en relation, tout s'est passé tout seul. Par exemple, tu vois, le clip de So Gangster a été tourné par Chil-P, et ça s'est passé comme ça : il est venu m'interviewer, et puis il m'a raconté qu'il faisait de la musique et des vidéos, alors je lui ai dit : «il faut qu'on fasse quelque chose ensemble ! Faisons un clip !». Il traînait avec des gamins, genre 18, 19 ans, je leur ai dit : «choisissez la chanson que vous préférez, et on en fera un clip». Ils ont choisi So Gangster, et on a fait le tournage dans la foulée, à l'arrache, dans la rue, adossés à ce poteau.

 

 

Est-ce que tu aimes les fromages français qui sentent fort ?

Oui ! Oh oui. Absolument. Et faire des tournées en France, c'est génial, parce que dans les lieux où nous jouons, ils ont toujours un cuisinier, c'est complètement dingue. Aux Etats-Unis, c'est pas comme ça. Tu te nourris dans les stations-service. On te donne 10 dollars et tu vas t'acheter une pizza, c'est tout. En France, la nourriture est démente, c'est la débauche, on a de gigantesques plateaux de fromage pour chaque concert... Et le truc le plus cool, c'est qu'après les balances, tout le monde, l'éclairagiste, le gars qui s'occupe du son, la sécurité, les ouvreuses, les artistes, les barmans... on est tous assis à une table et on mange ensemble. Ça te donne vraiment le sentiment que tout le monde travaille en communauté à ce que la soirée se passe bien. Aux Etats-Unis, c'est plus la baston. Les gars du son gueulent "DEPECHE-TOI !", l'éclairagiste "ALLEZ ALLEZ ALLEZ ON SE BOUGE !" (il fait de grands mouvements de bras, se retourne de droite à gauche sur sa chaise, fait mine de courir, ndlr) – c'est un peu plus dur, quoi. Ça a des côtés marrants, c'est pas mauvais, mais tu te sens un peu plus seul. Bref, oui, j'aime le fromage qui pue.

 

Dans tes albums précédents, tu n'avais pas l'air de vouloir «représenter» quoi que ce soit. Et là, d'un coup, avec Sunshine, tu as composé un morceau très léger et frais qui est un véritable hymne à la Californie. Que s'est-il passé ?

J'ai écrit cette chanson à Huntington Beach, avec ces deux gars-là : LD, qui a fait le beat, et le rappeur/chanteur Ariano. Quand on s'est retrouvé tous les trois, comme on est tous Californiens, ça coulait de source, il y avait le soleil, les vagues, tous ces trucs-là... La chanson est sortie toute seule. Et puis j'étais dans un bon jour, peut-être que c'est aussi ça ! Peut-être que c'est seulement ça, en fait ! C'était un putain de bon jour ! Ça m'arrive de temps de temps, tu sais. C'était fantastique !

 

Si tu composais une version parisienne de Sunshine, ça ressemblerait à quoi ? Parce que, bon, en guise d'Océan Pacifique, ici on n'a que la Seine, qui est un abominable cloaque, et quand il y a du soleil, on le voit à peine à cause de la polllution...

Ça serait un genre de... probablement comme un vaudeville, il y aurait du piano, ça ferait plinky plinky plinky plinky plinky plinky, les valeurs rythmiques seraient doublées, le tempo serait le même, peut-être juste un peu plus lent, et l'atmosphère serait celle d'un pique-nique. Tu sais, comme quand tu grimpes une colline, et là il y a six de tes meilleurs amis, tu les aperçois, tu as une bouteille de vin dans une main, et de l'autre tu leur fais coucou, comme ça (il fait un grand sourire et agite la main au ralenti, ndlr) – et là, vous vous asseyez, vous pouvez même faire une sieste si ça vous dit, boire du vin...

 

Et tu le ferais où, ce pique-nique ?

Où ça ? Au bord de l'eau, évidemment ! J'ai entendu qu'en été, vous déversiez du sable au bord de la Seine... On s'installerait dans le sable, avec la bouteille de vin, le soleil...

 

Et du fromage ?

Du fromage, oui... mais à l'ombre. Pas au soleil. Le fromage, au soleil, ça peut être dangereux. A l'ombre, donc, et peut-être même qu'on pourrait apporter un petit sac isotherme. Et de la glace. Ouais, de la glace ! Du fromage et de la glace. Hmmm... (croise les bras, opine du chef avec un sourire satisfait, ndlr)

 

 

Certaines mairies parisiennes organiseraient régulièrement de grandes opérations de dépigeonnage, où les animaux seraient éradiqués de manière extrêmement cruelle (gazage, mort sous vide)...

Je me sens profondément offensé.

 

As-tu déjà été victime de mauvais traitements de ce genre ?

D'une certaine manière, oui. Il y a eu quelques nuits au cours desquelles je me promenais dans les belles rues de Paris, tout seul, dégustant ça et là un petit verre... et je me suis retrouvé mêlé à un certain nombre de quiproquos débouchant parfois sur des bagarres... mais tout s'est toujours bien fini, et je me suis même fait des amis. En revanche, personne n'a jamais essayé de me gazer jusqu'à présent. Paris, c'est un peu comme L.A. : si tu t'opposes à elle, elle te rend la pareille. Comme partout, en fait. Donc il faut se détendre. Vivre relax.

 

Tu cites sans arrêt des marques de voitures dans tes chansons.

Ouaiiis... (guttural, ndlr)

 

Ouais !

(grognement ; il bande ses biceps et les regarde avec amour, ndlr)

 

Des voitures !

OUAIIIIIIS ! (il se met à faire des pompes sur la table, ndlr)

 

Oh oui, faisons ça ensemble !

Oh mon dieu, oui. Deux ! Trois !

(Je l'accompagne dans l'exercice. A chaque pompe, nous citons l'un après l'autre des marques de voitures, ndlr)

Cadillac !

 

Camaro !

Corvette !

 

Mercury Sable !

Maserati !

 

… est-ce que c'est l'espoir d'attirer l'attention de ces constructeurs pour qu'ils placent tes chansons dans leurs pubs, ou bien juste une tentative désespérée de gagner en street crédibilité ?

Je pense que c'est un peu comme Chuck Berry avec Maybellene, les voitures, c'est un truc profondément ancré en moi. La première dont je me souvienne, c'était une Camaro Z28, j'étais gamin, et je me suis dit : je veux cette voiture ! En plus, elle était dorée... Ensuite, la Cadillac, c'est un truc d'Américains, c'est LA voiture... et puis, le mot, Cadillac, c'est un mot marrant, regarde : Cadillac. Cadillacadillacadillacadillacadillac. Tu sais, j'ai fait une chanson qui s'appelle Set it loose, ça parle de cette sensation quand toutes les portes sont ouvertes, que tu viens juste de gagner une grosse somme d'argent, de t'acheter une belle voiture, et là tu allumes le moteur, et tu te dis "Oh putaiiiiin..." ... Mais c'est un truc d'Américains, je te dis. (Murmure, ndlr) Cadillac. Cadillac.

 

 

Est-ce que c'était dur d'être rappeur à L.A. tout en restant fidèle à ta manière d'écrire qui est souvent très poétique, parfois sarcastique, voire absurde, pleine de métaphores ? Et puis, tu racontes quand même surtout des histoires de loser...

(Il enfouit sa tête dans ses bras croisés et fait mine de sangloter, puis éclate de rire, ndlr)

Non, c'était plutôt facile, parce qu'il y a vraiment une grande diversité à L.A. Dans cet open mic où j'allais tous les jeudis (au Good Life Café, ndlr), ils encourageaient vraiment les gens à faire leur propre truc. Si tu as un mode de vie de gangster, super, raconte ça ! Et si tu fais du skate dans le centre commercial, devant le 7-Eleven, que tu ne fais que regarder les filles au lieu d'aller leur parler, et qu'ensuite tu écris des textes pour raconter ça, c'est super aussi. Je n'ai jamais eu de problème à être un gars un peu... tu sais, j'ai grandi comme un mec un peu marginal, mais je me suis toujours beaucoup amusé à jouer ce rôle. On se moquait de moi, mais malgré ça, ou grâce à ça, j'ai développé une certaine fierté à ne pas faire les mêmes trucs que les autres. Bref, à L.A., le milieu du rap, c'est un peu comme un lotissement où un tas de gens différents cohabitent de manière plutôt paisible. On se connaît tous, on a des opinions différentes mais on traîne dans les mêmes endroits. C'est relax.

 

Donc si je comprends bien, tu as passé une grande partie de ta jeunesse dans des centres commerciaux, à traîner et à regarder les filles sans oser leur parler. Parle-nous un peu plus de ta jeunesse de gamin bizarre. A quoi ressemblaient tes journées ?

On était un petit groupe, 5 très bons amis qui avaient grandi ensemble, on se faisait appeler les Inglewood Skate Dogs... et on faisait du skate toute la journée, on allait aussi de temps en temps à la pastorale des jeunes, un truc d'église... et puis on assistait à des open mics... On s'amusait beaucoup, on n'était jamais invités aux fêtes, mais on ne savait même pas qu'il y avait des fêtes, donc en fait on ne ratait rien. Et avec les filles... je ne peux pas vraiment t'expliquer ce qu'on faisait. Pas grand chose, ça c'est sûr... Nous étions juste très naïfs et ignorants. Tout tournait autour du skate et de la musique, nous étions vraiment passionnés. A mesure que je vieillis, j'essaye de me remettre dans cet état d'esprit, de me souvenir qu'il n'y a rien dont j'aie vraiment besoin, que tout ce qui compte, c'est de faire des chansons, que c'est ce qu'il y a de mieux, de plus marrant. L'innocence, l'amitié, te souvenir de la première mélodie que tu avais en tête quand tu étais seul dans ta chambre, te fier à ton premier instinct... Voilà ce qui compte. Tout ce qui vient après, c'est du bonus. Ouais. OUAIS ! Du bonus ! (Il se remet à faire des pompes en comptant : One! Two!, ndlr)

 

 

Dans Boomerang, tu racontes à quoi peut ressembler la route vers le succès. Est-ce que tu as vraiment fait ces erreurs de jugement dont tu parles ? Si tu faisais une boucle et que tu revenais à ton point de départ, y a-t-il des choses que tu ferais différemment ? Qu'as-tu appris ?

Euh...

 

Ça fait beaucoup de questions d'un coup, je suis désolée.

Ooooooh, mais j'aime ça ! Donc, s'il y a une erreur que j'ai faite, c'est de m'agripper trop fort à certaines choses. C'est la seule vraie erreur, tu te compares, tu commences à te juger, tu commences à juger les autres, tu deviens radin... Quand tu lâches un peu prise, que tu laisses couler les choses, cette pression disparaît, tu n'as plus grand'chose d'autre à faire que d'exister. A partir de "Salut ! " tu peux te mettre à "Coucou ! " (il fait des yeux globuleux et un sourire inquiétant en penchant la tête de côté, ndlr), te présenter de plein de façons absurdes, regarder les réactions... et t'en foutre : ce n'est plus ton problème. Et tout ce que tu possèdes, donne-le, ça finit toujours par revenir, tu sais.

Le premier couplet de cette chanson parle plutôt de l'industrie du disque, le deuxième, c'est l'histoire d'une relation : je pouvais me débattre comme je voulais, je faisais une fixette sur cette fille, j'étais complètement accro ! Alors au lieu d'essayer de lutter ou de prendre le contrôle sur mes émotions, j'ai fini par me laisser aller, et là, c'était dément, genre ouais ! Oh OUAIS ! Cette fille me rend cinglé et J'AIME ÇA ! Tu sais, quand tu essayes de te battre contre ça, tu retombes dans le calcul, tu recommences à te juger, tu recommences à juger les autres, tu... YAAAAYAAAHAA ! (Il secoue la tête dans tous les sens, ndlr) Tu vois, quoi. Ça ne peut pas marcher. Etre libre, laisser aller et venir les choses, c'était ça, le sujet de cette chanson.

 

 

++ Le site officiel, la page Facebook et le compte Twitter de Pigeon John.

++ Le dernier album de Pigeon John, All the roads, est sorti le 23 septembre. John sera en concert à Paris à la Boule Noire le 15 octobre. Plus de dates ici.

 

 

Marie Klock // Crédits photo : Alex Owen.