Elle nous dit être épuisée par la chaleur et par les pollens, et nous avoue qu'elle aurait préféré faire cette interview à un autre moment car elle a couru toute la journée pour régler les préparatif de sa nouvelle soirée, «La Guinguette de Régine». Courir plus ou moins, car le dos courbé et la démarche lente : Régine a 84 ans. Elle nous installe dans son salon où trône un portrait d'elle peint à l'époque disco queen et nous offre un Coca light. Les verres étaient déjà sortis, comme chez mamie. Mais Régine est loin de sucrer les fraises, même si elle s'embarque parfois dans des digressions assez savoureuses. Rencontre en before avec celle qui a inventé la nuit. 

La Guinguette de Régine... c'est quoi ce projet ?
Régina Zylberberg (Régine) : Ce n'est plus un projet, c'est lancé déjà. La Guinguette de Régine, c'est la nouvelle formule de la nuit et du futur. Ils sont tous démodés, les rois de la nuit, ce sont des roitelets. La première a eu lieu au Balajo.

Est-ce que vous sortez toujours ?
Je ne fais que sortir et rentrer. Ca veut dire quoi sortir ? Non, il n'y a aucun endroit qui m'attire. Les gens sont complètement amorphes et ils répètent les mêmes choses. Et surtout, ils vieillissent. C'est chiant. J'adore être avec les jeunes. Mais je suis aussi avec des jeunes de 80 ans qui sont très drôles.

Vous êtes au courant des nouveaux lieux de nuit à Paris ? Par exemple, vous habitez à deux pas du Baron...
Ah, vous appelez ça nouveau ? Cette ancienne boîte à putes qui est devenu un endroit sans aucun intérêt ? Les gens sont saucissonnés les uns sur les autres. Ils puent. En plus, ils n'ont pas changé les tapis, donc ça pue les anciennes choses. 

Vous connaissiez l'endroit avant ?
Non, je l'ai vu par hasard un jour, avec une fille qui dansait le cancan avec la culotte déchirée juste au milieu, volontairement sûrement. Moi, j'ai rien contre ça, c'est pas le problème. Les jeunes maintenant, ils essaient de dépenser le moins d'argent possible dans la décoration, donc quand il y a une vague décoration rétro, ils laissent. Je n'y suis allée qu'une seule fois avec ma copine Laetitia. Elle avait fait une fête pour son anniversaire ; elle n'a même pas pu rentrer, elle est repartie avec moi. On est allées ailleurs.

Mais c'est elle qui l'organisait ?
Oui, elle avait payé. Le problème, c'est que les jeunes boivent très vite. Il n'y a pas de véritable ambiance, il n'y a pas de véritable animateur en vérité. C'est pour ça qu'ils prennent des DJ's pour des sommes faramineuses. On se demande d'ailleurs comment ils font pour faire de la recette. Moi, je sais compter : même si c'est plein à craquer, je regarde et je sais exactement combien ils font. C'est n'importe quoi.

Il y a quelque chose qui m'a frappé quand je regardais votre biographie...
(Elle me coupe) On peut dire que j'ai inventé les discothèques, c'est vrai, en 52. Avant, il y avait les juke-box. Le mec qui était amoureux mettait dix fois la même chanson, c'était ennuyeux à mourir. J'ai inventé la discothèque par besoin, pour faire danser. Je ne savais pas que ça allait devenir un tel business, sinon j'aurais tout déposé. Mais bon, je ne pouvais même pas déposer à la banque déjà ! (Rires) Tout ça est très marrant, mais je pense que les discothèques sont terminées. Il n'y a plus cette convivialité. Les petits jeunes viennent avec des listings qui changent tout le temps. Il y a des bandes maintenant qui se saoûlent, ils rigolent mais ils ne savent pas pourquoi, ils ne dansent pas parce qu'ils ne savent pas danser. Il n'y a pas d'humour. C'est un peu tristounet. 

 

Donc je disais...
(Elle me coupe encore) Moi, mes guinguettes elles sont très marrantes. On danse le madison, il y a des créatures sublimes de chez Michou. Il y a d'ailleurs des familles qui m'ont envoyé des textos pour me remercier d'avoir montré à leurs enfants comment c'était avant. Car il y avait un univers. Maintenant, c'est simplement boire beaucoup. Je comprends, ils ont été élevés comme ça. Mais il n'existe rien pour les gens entre 35 et 55 ans.

(J'essaie enfin de poser ma questionJe disais que lorsqu'on regarde votre biographie, il est difficile de vous assigner à une période. Des années 50 jusqu'à même maintenant, vous n'avez jamais vraiment été démodée. Quel est votre rapport à la mode ?
Je ne serai jamais démodée. J'ai vu tous les défilés pendant 50 ans. Ras-le-bol.

Vous-même, vous avez souvent changé de look. Vous êtes passée par toutes les coupes de cheveux...
Je les ai surtout lancées. Quand on regarde mes photos, c'est très amusant. Des fois, je me dis : «c'est moi là, ou c'est le travesti de chez Michou ?». Je vous jure, par moments, j'hésite.

Vous avez aussi lancé plein de danses...
Toutes les danses, je les ai lancées. Le madison - entre autres - avec Claude François. On donnait des cours tous les deux. Je lui ai trouvé sa première chanson aussi, Belle, belle, belle. Il me l'a dédicacée, il avait raison. (Long silence) C'était une belle vie, mais il faut dire que les gens étaient plus insouciants. 

 

A quel moment a disparu cette insouciance ?
Après les années 80, ça a été un changement radical. A partir de 90, c'était le début de tout et n'importe quoi. Le son très fort, les lumières aveuglantes. Faut pas tout ça pour être heureux. D'ailleurs, si je ne suis pas complètement sourde, c'est un grand miracle. En fait, qu'est-ce que vous voulez savoir ? Si je m'amuse ? Oui, je m'amuse.

Vous avez fait reparler de vous récemment en disant que vous vouliez faire l'Eurovision...
Je n'ai jamais dit que je voulais faire l'Eurovision. On m'a juste demandé ce que je pensais de celui qui a gagné avec sa barbe, et j'ai dit que je le trouvais très beau et qu'il ressemblait à Cher après qu'elle s'est fait opérer. Oui, parce que j'ai connu tout le monde avant les opérations... On en reconnaît encore quelques-uns... Non mais donc, je trouvais que le type était bien et qu'il chantait bien. Et le journaliste m'a demandé si je ferais l'Eurovision si l'on me le proposait. J'ai dit : «oui, si je reçois une formidable chanson». Qu'est-ce que j'avais pas dit ! J'ai reçu dix chansons infernales de gamins. Je ne sais pas pourquoi ça a provoqué un tel bazar. 

C'est parce que c'est une idée évidente...
Oui, je pense qu'on ne devrait proposer l'Eurovision qu'à des gens de plus de 65 ans qui savent ce que c'est que la chanson. Et qui savent chanter...

Mais ils savent chanter - il n'y a pas de playback à l'Eurovision...
Mais moi, je n'ai jamais chanté en playback. J'ai la même voix qu'à 30 ans, je dirais même qu'elle est mieux. Je rechante maintenant à la guinguette. Et quand je chante, c'est le délire. 

Vous vous définiriez comme une chanteuse ?
Je me définis comme quelqu'un d'amusant et de gai. Dès que j'arrête de rire, je m'ennuie vraiment. Si j'arrête de travailler, je suis très, très mal. 

Alors même que vous avez accouché de quelques chefs-d'oeuvre en chanson avec Gainsbourg, je me dis que même si vous ne les aviez pas faits, vous pourriez parfaitement être une artiste sans oeuvre. Votre personnage dépasse presque tout ce que vous avez réalisé.
Je n'ai pas choisi d'être la chanteuse que j'aurais pu être. J'ai choisi la nuit parce que c'était plus rassurant. Quand je voyais l'état dans lequel étaient les autres quand ils ne faisaient pas un tube... C'est vrai que la vie que j'avais, de voyager à travers le monde, c'était quand même plus drôle.

 Même lorsque vous passiez votre temps dans un avion ?
J'ai voyagé énormément en Concorde. J'allais à New-York trois fois dans la semaine. Je partais à 11h, j'arrivais à 8h30 du matin. Et hop, je repartais. Est-ce que je le referais encore ? Oui, sûrement.

Mais vous dormiez quand ?
Moi, je ne dors que trois heures par nuit. On dort à minuit avec ma chienne, à 3h je suis réveillée. Des fois, je prends un yaourt, je me dis que ça va me faire dormir. Il y a ma chienne qui est à côté de moi. J'ai une chienne, Joséphine, qui est un bichon noir, ce qui est très rare. Ce qui fait qu'il y a des gens qui disent «oh, le joli caniche !». Je pourrais les tuer. Ma chienne, c'est une beauté, elle n'a rien d'un caniche. Quoiqu'il y a des caniches très intelligents, mais moi, j'aurais jamais l'idée d'avoir un caniche.

On pourrait presque écrire une histoire du XXème siècle grâce à vous : vous avez rencontré tout le monde et dans tous les milieux.
Qu'est ce que j'en ai tiré ? De très bons souvenirs pour certains, et pour les autres, je les ai oubliés. Moi, ce qui me fait rire, ce sont les gens que j'ai vus débuter et ce qu'ils racontent sur eux. Ils mentent tous. Ils ont oublié qu'il y a une personne qui sait tout - c'est moi.

Et vous, vous ne mentez jamais ?
J'ai horreur de mentir, et je n'ai aucune raison de le faire car je n'ai personne à tromper. Et quand je trompais, personne ne le savait.

J'adore cette anecdote sur Romain Gary...
(Elle me coupe) Oui, il m'a piqué La Vie devant soi. C'est mon histoire. C'est de ma faute, j'avais qu'à pas lui donner ce que j'avais écrit. J'y racontais mon séjour chez une ancienne fille de joie qui n'en avait plus trop en tant que nourrice. Je la détestais. Il a très bien trouvé les ingrédients. C'est drôle car quand j'ai lu le livre, je me suis dit «mais c'est mon histoire !». Je l'ai appelé, j'ai dit «allô Emile Ajar». Il y a eu un gros silence. Mais tout ça, ce ne sont que des anecdotes.

Gainsbourg, est-ce que ce n'est pas l'une des rencontres les plus importantes pour vous ?
C'était un type extraordinaire. (Je sens que je commence à la fatiguer avec mes questions rétrospectives, et d'ailleurs, pendant la suite de l'entretien, elle restera tournée vers son assistante, me regardant à peine) Bon, moi il faut que je boive un coup. Je vais faire du thé car je ne bois pas d'alcool.

Vous n'avez jamais bu ?
Non, je bois du thé vert.

(Je continue alors à poser quelques questions, mais elle n'y répond pas, préférant parler avec son assistante assise à côté d'elle)

 Ecoutez, je comprends que vous soyez très curieux de savoir. Mais moi, à force de raconter, ça finit par me fatiguer vraiment. J'ai l'impression d'être vieille, du coup. Je n'aime pas me répéter. Je ne suis pas beaucoup dans le passé.

Et quel est votre rapport à l'argent ? Vous avez déclaré «il faut être soit pauvre, soit très riche : au milieu, c'est chiant»...
Si j'étais très, très riche, je serais une vieille dame très chiante avec un chauffeur qui m'attendrait. Là, je suis obligée de travailler, donc c'est formidable. Je ne tiendrais pas le coup sinon. Les femmes, quand elles pensent à leur âge, elles organisent des voyages avec d'autres gens. Je ne pourrais pas faire ça, moi. Je ne joue pas au golf, je ne sais pas jouer au Scrabble ni au bridge. Elles se préparent au troisième âge - mais moi je ne sais pas ce que c'est, j'ai pas passé le premier. 

Vous avez été proche de beaucoup d'écrivains. Vous lisez quoi en général ?
Oh, c'est très varié. J'aime bien les romans à suspense. Mais mon livre de chevet, c'est Cent ans de solitude. Quand on a compris ce livre - car tout le monde ne le comprend pas -, on a compris toute la vie.

Vous fréquentez encore des écrivains ?
Je lis beaucoup mais je ne suis pas vraiment fan de ce qui se fait maintenant. Il y a quelques bons livres. Il y en a qui se pâment devant certains, mais moi, quand j'arrive à la quatrième page, j'arrête. En même temps, Proust, j'ai fait vingt pages. Françoise Sagan m'en avait offert tous les volumes en Pléiade, puis après en livre de poche parce qu'elle se disait que c'était plus pratique à transporter. Je trouve qu'il écrit merveilleusement bien et tout ça, c'est pas le problème. Mais j'ai compris pourquoi ça ne m'intéressait pas. C'est parce que je mène la même vie. Tout ça m'est familier. C'est bon ? Vous avez tout ce que vous voulez ? Parce que moi, je suis fatiguée.

En partenariat avec le magazine Antidote.