« Attends, fais voir. Je crois qu'il faut appuyer sur ce bouton-là…» Kube Hôtel, Paris, le 22 septembre à 18h15 ; Sleepy Brown a plusieurs raisons d'être content. Son single Margarita, enregistré en compagnie de Big Boi & Pharrell, est un succès critique, la sortie de son album, Mr. Brown, aura lieu dans quelques jours à peine et il s'apprête à achever sa tournée promo européenne. Encore quelques interviews, et dans moins de 48 heures, il sera de retour chez lui, à Atlanta. Mais pour l'instant, Mr. Brown est occupé à bidouiller mon dictaphone qui s'obstine depuis le début de notre entretien, à émettre sans raison un sifflement insupportable. Pourtant familier des machines (l'homme est l'un des trois producteurs du collectif Organized Noize), il finit par déclarer forfait et nous nous mettons implicitement d'accord pour faire comme si de rien n'était.


Il reprend alors où il s'était arrêté: « Donc oui, j'ai fondé Organized Noize au début des années 90 avec Rico Wade et Ray Murray. À l'époque, on était des grands fans du Bomb Squad, le pool de producteurs de Public Enemy. On s'est donc mis à produire nos premiers titres et, quelque temps après, on a rencontré Big Boi et Andre, d'OutKast. À ce moment-là, ils étaient encore au lycée.» Suivront une foule de productions pour le groupe, mais également pour En Vogue et surtout TLC, à qui le trio livre en 1995 le tube Waterfalls. Sans oublier une collaboration avec Curtis Mayfield, peu de temps avant son décès: « J'ai eu la chance de participer à son dernier album, New World Order.»

Une fois mentionnées ses occupations passées, ainsi que ses différents collègues de boulot, Sleepy Brown s'attache à faire comprendre pourquoi il a tant attendu avant de revêtir ses habits d'interprète à part entière: « J'ai toujours voulu être un artiste solo. Mais je ne voulais pas me presser, ni le faire par n'importe quel moyen.» L'homme fait ici référence à Grown & Sexy. Annoncé chez Interscope en 2004, cet album, qui devait compter une foule d'invités (Nate Dogg, Bubba Sparxxx, Kurupt et son petit frère Roscoe), a finalement été annulé au dernier moment: « J'ai abandonné ce projet car je ne voulais pas que mon album ressemble à une compilation. Plutôt que de coller aux tendances du moment, j'ai préféré faire quelque chose de plus personnel.» Après ce disque avorté, Sleepy Brown trouve refuge chez Purple Ribbon, le tout nouveau label de son pote Big Boi, dont il est plus que jamais inséparable: « Les choses se passent super bien. On est amis depuis des années et on travaille très bien ensemble.»

Loin des différentes “ambiances et saveurs” annoncées pour Grown & Sexy, Mr. Brown privilégie l'unité de ton et semble relater une seule et même longue soirée de Sleepy en compagnie d'une créature de rêve. Il l'emmène dîner, puis danser, avant de terminer sa soirée avec elle…dans une baignoire (Underwater Love). À l'exception du très conventionnel premier single, fourni par Pharrell des Neptunes, l'ensemble demeure résolument soul et reste loin des sonorités actuelles. À ce titre, le premier morceau du LP, baptisé I'm Soul, donne le ton d'emblée: « De nos jours, le r'n'b est énormément imprégné de hip hop. Beaucoup d'artistes ont environ 25 ans. Ils ont des références de leur âge et leur public est même souvent plus jeune qu'eux. C'est pour ça que j'ai voulu me différencier de ce courant en apportant un son plus soul, plus organique et, d'une certaine manière, plus adulte.»

Avant que le sifflement persistant de mon magnétophone finisse par avoir raison de l'interview, Sleepy Brown m'explique la présence au tracklisting du déjà connu I Can't Wait, sorti il y a deux ans sur la B.O. du film Barbershop 2. « C'est en partie avec ce titre que j'ai trouvé la direction que je voulais emprunter pour l'album. C'est pour ça que je l'ai remis.» Puis, il évoque sa participation probable aux prochains projets d'Outkast : « Je ne sais pas encore s'ils vont enchaîner sur un autre album ou si chacun va préparer son album solo, mais je vais bien entendu travailler à nouveau avec eux.» Pour clore l'entretien, je lui demande s'il est, comme il l'a déclaré dans un magazine, un si mauvais rappeur qu'il le prétend. Il sourit et confirme: « Oh, ça oui ! Je ne sais absolument pas rapper! J'ai beaucoup d'amour et de respect pour le rap et le hip hop, mais ce n'est vraiment pas mon truc de rapper. Tu ne m'entendras jamais rapper. Jamais. Mais ne t'inquiète pas, je te tiendrai au courant si jamais je change d'avis…» Dommage que je n'aie pas pensé à prendre son numéro…


5 Albums de Référence :
1- I Want You de Marvin Gaye (1976)
2- White Gold de Barry White (1974)
3- Hot Buttered Soul d'Isaac Hayes (1969)
4- Superfly de Curtis Mayfield (1972)
5- The Belle Album d'Al Green (1977)


Photos : Bastien Lattanzio.