White Bird est de facture plus classique que vos films précédents, avec moins d’effets visuels. Même si l'on reconnaît votre style et vos thèmes familiers, les personnages sont moins fous, moins borderline. Qu’est-ce qui vous a motivé à adopter cette approche ?

Gregg Araki : Pour moi, White Bird est avant tout l’adaptation d’un livre. J’ai trouvé l’histoire si belle et passionnante, elle m’a transporté. Je voulais l’aborder avec une certaine vérité, rendre justice aux personnages-clés de Laura Kasischke, l’auteur du livre, et à son style. C’est une démarche proche de celle que j’ai adoptée pour le film que j’ai réalisé en 2004, Mysterious Skin, également adapté d’un livre.

 

 

Si je lis un livre et qu’il signifie beaucoup pour moi, c'est-à-dire suffisamment pour que je veuille en faire un film, il est important pour moi d’y être fidèle et d’être fidèle à l’esprit de ce livre, et d’utiliser mon style de réalisateur pour transmettre la voix intérieure d’un écrivain. Pour White Bird comme pour Mysterious Skin, c’était différent d’un film comme par exemple Kaboom, qui était une histoire originale que j’ai créée et où mon imagination était sans limite. Il y a une énergie différente dedans - une sorte d’énergie anarchique, qui n’allait pas pour ce projet. C’est très compliqué pour moi de trouver un livre comme White Bird qui me passionne au point que je souhaite en faire un film. Quand cela arrive, je suis très strict ; je veux le réaliser de la manière la plus juste possible.

 

 

Vous ne vous êtes pas calmé parce que vous êtes plus âgé et plus sage ?

J’espère que je deviens plus âgé et plus sage ! (Rires) J’espère sérieusement que ce film est plus introspectif que mes autres films. Actuellement, je travaille sur plusieurs projets différents. Certains sont plus sombres et sérieux comme White Bird, mais j’en ai un qui est complètement fou. Donc c’est vraiment une question de s’adapter au projet. Mais en tant que personne, je me sens certainement plus âgé et plus sage. Lorsque j’ai fait The Doom Generation en 1994, je pense que je n’avais pas en moi ce qu’il fallait pour faire un film comme White Bird. Je n’en étais pas là.

 

 

Est-ce que votre prochain film sera pop et coloré ou plutôt noir et blanc ?

Je travaille sur trois ou quatre choses en ce moment, et elles sont toutes différentes les unes  des autres. J’ai un projet très pop, très fou, et un autre noir, très noir, sérieux. On verra bien !

 

Il y a aussi un peu de retenue dans les scènes de sexe de White Bird par rapport à vos films précédents.

(Rires) J’ai justement envoyé un mail à Shailene à ce sujet aujourd’hui. Pour moi, cette question révèle une différence de culture entre les Etats-Unis et la France. Parce que de l’autre côté de l’Atlantique, les gens trouvent que la façon dont la sexualité est traitée est folle dans mon film : «oh mon Dieu, je n’arrive pas à y croire, c’est très choquant, c’est horrible !». Ici, c’est : «il n’y a pas de sexe dans ce film, comment ça se fait ?». (Rires) C’est la différence entre la France et les Etats-Unis.

 

Shailene Woodley n’avait aucun problème avec le fait d’apparaître nue à l’écran ?

Non, c’était très naturel, c’est quelque chose qui faisait partie de l’histoire. Lorsque nous en avons parlé, elle voulait vraiment le faire. Ça fait partie des choses que son personnage traverse. Encore une fois, le ton du film est très sérieux, cohérent avec ce dont parle le livre. Le roman de Laura est très sexuel, mais je voulais que le traitement particulier de la sexualité dans le livre soit rendu de manière juste dans le film.

 

 

Pourquoi avoir choisi Shailene Woodley ? Elle n’était pas un petit peu âgée pour le rôle ?

(Rires) Elle avait vingt ans quand nous avons fait le film ! Ce n’est pas si vieux. C’est difficile pour les actrices aujourd’hui : «tu as vingt ans, tu es trop vieille !». Son personnage a dix-huit ans lorsque le film commence - enfin, elle a dix-sept ans au début, et a ses dix-huit ans ensuite. Et dans la deuxième partie du film, elle a vingt ans. Elle est à l’université. Elle était super, l’âge parfait. Shailene est une actrice formidable. J’étais très enthousiaste à l’idée de travailler avec elle. C’est une grande fan de Mysterious Skin. C’était une superbe collaboration.

 

Et pourquoi avoir choisi Christopher Meloni de la série NYPD, et Oz aussi?

Vous avez ces séries ici aussi ? En fait, tous les acteurs du film jouent des rôles à contre-emploi. Eva Green n’a jamais joué un rôle comme ça, Chris Meloni est connu pour ses rôles de flic, de dur à cuire, il est toujours comme ça (il se lance dans une imitation avec onomatopée, ndlr). Pour lui, jouer un personnage faible, un mari soumis qui se fait marcher dessus, c’était vraiment exceptionnel. Pour chaque acteur, je me demandais : «est-ce qu’il ou elle va vraiment pouvoir le faire ?». C’était tellement loin de ce qu’ils faisaient d’habitude... Et Chris était incroyable. Je crois qu’il a offert le genre de performance qui vous brise le cœur.

 

Vous regardez des séries ?

J’en regarde quelques-unes, mais il y en a tellement !

 

Lesquelles ?

Je suis un grand fan de la série The Comeback. Et il paraît qu’elle revient bientôt : «The Comeback is coming back !». Je suis super enthousiaste. Mais sinon je regarde True Detective. (Il hésite, ndlr) Mais il y a tellement de séries à voir que je n’arrive pas à suivre...

 

 

Est-ce que la série Twin Peaks a été une influence pour White Bird ?

David Lynch a toujours eu une grande influence sur moi. Quand j’étais à l’école de cinéma, c’était l’époque où Twin Peaks était diffusé, je trouvais que c’était génial. Depuis le début, tous mes films ont toujours comporté des éléments relevant du rêve, du surréalisme... cette sorte de ton bizarre où vous ne savez pas ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Je crois qu'on retrouve vraiment ça dans l'intégralité mes films, et dans White Bird, c’est l’une des choses qui m’a plu, cette utilisation du rêve et du rêve dans le rêve, cette sorte de monde bizarre où le film se déroule.

 

Justement, quel est votre secret pour créer cette atmosphère si particulière dans vos films, ce mélange des genres ? Ça paraît naturel chez vous, mais c’est sûrement très difficile à obtenir, non ?

C’est compliqué, je ne sais pas... Il n’y a pas de formule. Quand je fais mes films, tout me vient d’une manière très organique. Avec White Bird, parce c’est une adaptation, j’avais une structure, des personnages pour me guider - mais aussi tout le ton, ce mélange entre mélodrame, thriller, mystère et initiation... Je crois d’ailleurs que dès le début, c’est ce mélange précis qui m’a irrépressiblement attiré vers ce livre.

 

Tous vos films traitent de l’adolescence. Vous êtes donc une sorte d’expert de cette période. C’était quoi d'être un adolescent dans les années 80, comme dans White Bird ?

(Rires) C’est bizarre, parce que je ne pense pas vraiment que White Bird soit un film sur les adolescents. Je pense que c’est parce que j’ai réalisé cette trilogie adolescente apocalyptique dans les années 80 - et que je suis très connu pour ça - qu'on a cette perception de moi. Parce que ces films, pour moi, The Doom Generation et Nowhere en particulier, traitent réellement de ce sujet, de ce que c’est qu’être un adolescent. Ils sont racontés du point de vue des adolescents. Certes, il y a des personnages jeunes dans White Bird, mais je pense que le sujet de l’adolescence est presque secondaire, car selon moi, le film traite plutôt du versant obscur du rêve américain. Le film se focalise également sur la famille, sur la relation de l’héroïne avec sa mère et la relation entre la mère et le père. Pour moi, il ressemble plus à des films comme American Beauty ou The Ice Storm : des films qui se déroulent en banlieue, sur le rêve américain, avec des gens qui ne sont pas satisfaits de leur vie, avec plein de secrets, des non-dits... Pour moi, le film traite indubitablement de ces sujets-là, plus que de l'adolescence en particulier. Alors que dans The Doom Generation par exemple, les gamins n’avaient même pas de parents, pas de famille, pas de maison ! La fille appelait sa mère et disait «OK, bye» - et voilà ! (Rires)

 

 

Vous croyez que le rêve américain existe encore ?

Il existe encore pour beaucoup de gens. C’est différent maintenant. C’est ce qui était passionnant dans cette histoire, à d’autres époques, comme pendant les années 80 ou les années 70 : une belle femme comme le personnage joué par Eva Green était destinée à se marier, à avoir des enfants, à vivre dans une maison, à mener ce genre de vie censé être idéal, et je pense que c’est ce qui est si triste, si tragique. Au bout d’un moment, elle réalise que cette vie, ce n’est pas elle, qu’elle ne voulait pas ça.

 

Il y a un twist à la fin du film...

Ne le dites à personne ! (Rires)

 

 

Un dernier point : vous avez pu voir les visages des spectateurs qui réagissent à la fin du film lors des projections, n'est-ce pas ?

A Sundance, la projection avait lieu dans une salle comble, et lorsque la fin est arrivée, les gens étaient... (il pousse un cri de surprise, ndlr) Des centaines de personnes effarées en même temps ! Et pareil lors du festival de Deauville, encore une fois dans une grande salle contenant quelque chose comme mille personnes. Les gens n’en revenaient pas et ont commencé à applaudir !

 

++ White Bird de Gregg Araki sort en salle aujourd'hui, ce mercredi 15 octobre.

++ Bon Plan : Brain vous fait gagner 20x2 places pour aller voir White Bird.

 

 

Damien Megherbi.