Où avez-vous grandi ?
Tommie Smith :
Je suis né en 1944, et j'ai passé les six premières années de ma vie au Texas à travailler dans les champs avec mon père. Ensuite, on a déménagé en Californie. Mon père voulait que ses enfants aient une vie meilleure en terme d'éducation notamment, et qu'il ait lui-même plus d'argent pour subvenir à nos besoins. Là-bas, on vivait sur un champ et on travaillait également en tant que laboureurs. J'étais un gamin très travailleur, je ne disais jamais rien, je travaillais, je travaillais, je travaillais. Du lever du soleil au coucher du soleil. J'allais à l'école de 8h du matin à 16h et la nuit, je travaillais avec mon père dans les champs, de 18h à 6h du matin. Douze heures d'affilée. Ca laissait peu de temps pour dormir… Je mesurais 1,88m à 14 ans, du coup, j'étais payé comme un adulte, parce qu'à cette époque on n'était pas payé selon l'âge, mais selon la taille. Un dollar de l'heure, comme mon père. Deux de mes frères faisaient le même travail, mais dans un autre champs. C'est comme ça qu'on s'en sortait. On était douze frères et soeurs, et moi, j'étais pile au milieu, donc parfois, je me prenais des coups, parfois j'en donnais. C'est un peu à l'image de ce que ma vie a pu être.

Quelle a été votre expérience du racisme dans votre vie de tous les jours ?
Tommie Smith :
Même dans les champs, nous étions considérés comme des citoyens de deuxième classe. Ne connaissant rien d'autre, pour moi, c'était normal, c'était comme ça que ça devait se passer. Nos cerveaux sont programmés par l'action ou la pensée, par des données qui y sont intégrées, comme les ordinateurs. A cette époque, j'étais programmé pour écouter, croire et reproduire ce qu'on m'avait inculqué.

Quand vous êtes-vous découvert une conscience politique : à l'université ?
Tommie Smith :
Oui, à l'université. A la fin de ma dernière année de lycée, j'ai quitté les champs pour San José, et pendant trois ans, je n'ai fait que lire des livres et étudier. Jusque-là, je ne savais pas ce qu'étaient les livres, on ne m'avait rien appris à l'école. Quand j'étais en CM1, mes enseignants blancs ont découvert que j'étais doué pour l'athlétisme, et c'était donc tout ce qu'on me demandait de savoir faire. Je savais à peine lire à 10 ans. Et oui, donc c'est à l'université de San José, que j'ai rejoint le Olympic Project for Human Rights.

Ce geste sur le podium le jour de votre victoire, était-ce quelque chose que vous aviez planifié bien avant ou tout s'est fait sur l'instant ?
Tommie Smith :
Non. C'était l'opportunité d'une vie entière qui s'est produite sur l'instant. L'Olympic Project for Human Rights et mon geste sur le podium sont deux choses tout à fait différentes. L' Olympic Project for Human Rights était alors une plateforme mise en place au sein de l'université de San José pour lutter contre les discriminations dans la légalité et la non-violence. Nous parcourions les Etats-Unis pour sensibiliser les gens au problème des Droits Civiques et Humains. C'était la première fois dans l'histoire des Etats-Unis que de jeunes athlètes noirs se mobilisaient pour une cause commune, et c'était une tâche fort difficile de faire comprendre que ce que nous faisions n'était pas quelque chose de mal. Quelques jours avant les Jeux Olympiques, le contingent d'athlètes noirs a finalement décidé de ne pas boycotter les JO, parce que nous considérions qu'il fallait mieux participer et être vus plutôt que de ne pas participer et donc de ne pas être entendus. Chaque athlète pouvait donc se présenter aux Jeux selon sa conception d'un système qui ne les représentait pas pleinement. Mon geste sur le podium était ma position personnelle. Celui de John Carlos (athlète noir américain en troisième position sur le podium ndlr) était la sienne. Je portais mon gant droit, il portait mon gant gauche. Ses raisons étaient les siennes, j'avais les miennes. J'avais 24 ans, j'étais marié et j'avais un enfant de six mois. Quand j'ai fait ça, je savais pertinemment que je risquais bien de ne jamais revenir vivant sur le sol américain, parce que ça faisait près d'un an et demi que je recevais des menaces de mort du fait de ma participation au Olympic Project for Human Rights. J'avais conscience de faire un sacrifice. Mais léguer quelque chose, un symbole visuel, était un besoin que je ressentais très profondément.

 



Comment avez-vous géré les menaces de mort, la mise à pied de l'équipe olympique, les difficultés à trouver un emploi… ?
Tommie Smith :
Oh, j'avais souvent envie de m'enterrer dans un trou et de ne jamais plus en sortir. Mais je n'ai jamais eu de regret. On ne peut pas regretter quelque chose que l'on considère comme divin.

Quel a été selon vous le véritable impact de votre geste ?
Tommie Smith : La connaissance d'un sacrifice. Apprendre à s'attendre lorsqu'on fait quelque chose que les gens ne vont pas apprécier parce que c'est différent, ou que c'est un changement. Mon geste était difficilement acceptable en terme d'étique pour les esprits "normaux".

Quarante ans après les JO de Mexico, quel est l'état du racisme aux Etats-Unis ?
Tommie Smith :
Quarante ans plus tard, on a accompli un cercle et on en est revenu au même point. A cette époque, les esprits commençaient tout juste à se réveiller, aujourd'hui, les ordinateurs referment les esprits. Les gens ne sont plus aussi naïfs que je l'étais étant jeune, mais à laisser penser les ordinateurs pour eux, ils se rapprochent de ce que j'ai pu être. Malgré tout, j'aime à croire que le changement est en cours.

Vous placez beaucoup d'espoir en Obama ?
Tommie Smith : Oh oui ! Beaucoup d'espoir.

Il n'y a plus de puissant leader de la cause noire aux Etats-Unis, pensez-vous que ce soit une bonne ou une mauvaise chose ?
Tommie Smith : C'est une question très importante. Il n'y a plus un seul leader puissant, mais il y en a plein. Et je trouve ça très bien. Je pense que plusieurs personnes sont plus à même de faire changer les choses qu'une seule. Des gens qui collaborent main dans la main sont plus efficaces qu'une seule personne qui concentre tout le pouvoir.

 

Par A.C // Photos : DR.