Il fallait vraiment que tu attendes quatre ans pour faire cet album ?

Camélia Jordana : Il y avait beaucoup d'enjeux et de contraintes que je m'imposais. Sur le premier album, on avait réussi à faire un grand écart par rapport aux publics touchés, et je voulais conserver ça. Je voulais continuer d'essayer de parler à ceux qui m'avaient connue par la télé, mais pas seulement. BabX, qui a réalisé l'album, voulait aussi que je réussisse à chanter comme je chante en anglais - mais en français. Ce qui était très difficile. Mais je crois qu'on a réussi et je suis contente.

 

Il paraît que la maison de disques s'arrachait les cheveux...

Justement, ils en avaient assez de voir que «leur» artiste, comme ils disent, soit sur plein de projets annexes alors qu'ils attendaient des chansons.

 

Ils ne trouvent pas l'album trop pointu ?

Non, parce que c'est un album avec des morceaux vraiment pop : Dans la peau, La Fuite, Madie, A l'aveuglette...

 

 

C'est pop, mais tu t'inscris dans une tradition de chanson française davantage nourrie à Dominique A qu'à Alizée ou Jenifer, non ?

Quand je dis «pop», c'est au sens noble. Lily Allen par exemple, elle fait de la pop chic. C'est monstrueusement bien produit. Je n'ai pas écouté le dernier album, seulement le dernier single, mais même si la prod' m'ennuie, j'aime le morceau. Mais sur ses deux premiers albums, on trouve des chefs-d'oeuvre. La prod' est magnifique. Le morceau La Fuite s'inscrit vraiment dans la lignée de ces chansons de Lilly Allen que j'adore, avec des cuivres, un kick hyper-fat, mais ça jump quand même - on n'a pas envie de se tailler les veines.

 

Tu as une voix très jazz. C'est une musique dont tu es proche ?

Pas trop, en fait. On avait un album de standards de jazz que mon père écoutait dans la voiture et que je lui ai volé, puis que j'ai écouté pendant deux ans. J'ai découvert Billie Holiday et Nina Simone. Et quand j'étais au lycée, j'écoutais aussi beaucoup l'album du duo entre Louis Armstrong et Ella Fitzgerald. La chanson Nobody Knows, c'est sublime (elle commence à entonner la chanson, ndlr).

 

Et quand tu disais que tu voulais chanter en français comme tu chantes en anglais, c'est de ça dont tu parlais ?

Complètement. Quand je chante en anglais, je suis plus immergée dans le son, et quand je chante en français, puisqu'on y écoute plus les paroles qu'en anglais, je me concentre davantage sur le sens. Et je me place différemment. Mais j'ai découvert le jazz il y a quatre ans - avant, je n'en écoutais pas du tout. J'ai eu ma période caillera quand j'étais petite et que je mettais mes jeans dans mes chaussettes avec mes Nike Requins... une époque sur laquelle on va jeter un voile pudique (j'écoutais Skyrock à fond) ! Je sais pas ce qu'ils passent maintenant, mais ils passaient des sons hyper-fat de Dre, de 50 Cent ou de Snoop Dog, avec des instrus monstrueuses et des bitches qui faisaient les vibes derrière. J'étais à fond sur Beyoncé. Du coup, j'ai appris à faire les vibes. En plus je suis Rebeu, et j'ai toujours su faire plus ou moins naturellement les ornements vocaux orientaux. Et tout ça, ça m'a nourri. Mais parfois, quand mon amoureux m'entend chanter, il me dit : «ça va, Amy Winehouse, tu vas te calmer !» car je commence à faire du mimétisme. En effet, toutes ces filles ont des voix sublimes, mais en termes de technique, je me disais : «c'est bon, faut juste mettre les vibes là où il faut». (Rires) Même si évidemment, j'ai une admiration sans faille pour elles. J'ai grandi dans les années 90 avec le R'n'B, et maintenant je paraîs plus jazz, mais ce que je fais, c'est un peu entre les deux en fait... (Rires)

Tu pourrais faire du R'n'B, justement ?

Pas pour moi. Mais il n'y a pas longtemps, mon éditeur m'a proposé de faire un truc à l'américaine. Des gens dont le métier c'est songwriter, qui se retrouvent à plusieurs en studio et se disent que ce jour-là, ils écrivent trois chansons. Donc mon éditeur m'a dit qu'il avait vingt planches d'instrus sur lesquelles je ferais les paroles en anglais ou en français, et après on enverrait ça à je-sais-pas-qui. Empire State of Mind par exemple, avec Alicia Keys, ça a été fait comme ça. Une nana a posé son refrain en chantant Neeeew-Yooooork, ils l'ont envoyé à Jay-Z, et il n'avait plus qu'à se demander s'il le ferait avec Rihanna, Beyoncé ou Alicia Keys. Donc ça, ça me ferait marrer.

 

Comment tu as rencontré BabX ?

C'est lui qui avait réalisé une bonne partie du premier album. Sur mon premier album, j'ai eu la chance de travailler avec un directeur artistique génial : Jan Ghazi. C'est lui qui m'a fait écouter Mathieu Boogaerts, Babx, L... Et je me rappelle qu'il m'a fait écouter Lettera, puis un deuxième morceau, Little Odessa. Et là, je lui ai dit : «arrête, je veux bosser avec ce mec-là, mais il ne faut pas que j'en écoute davantage, sinon je vais avoir un rapport de fan avec lui, et pas de chanteuse». Du coup, je me suis interdit d'écouter plus quand je faisais l'album. Mais lui et ses musiciens, c'est vraiment mon premier cercle maintenant.

 

Et t'écoutais quoi avant de faire ton premier album ?

Avant d'arriver au lycée, j'écoutais Virgin Radio toute la journée ; et puis en arrivant au lycée à Hyères-les-Palmiers, je me suis constitué ma bande de copains du Sud. A Hyères, il y a une grosse bande de jeunes gars super arty. Toute cette équipe-là m'a fait découvrir plein de musique, et j'écoutais en boucle Herman Düne, Devendra Banhart, CocoRosie, les Moldy Peaches... Puis BabX m'a fait découvrir plein d'autres trucs encore.

 

 

Quand tu es arrivée à la Nouvelle Star, on sentait que tu arrivais avec une culture musicale. D'ailleurs, comment vis-tu cette «aventure Nouvelle Star» ?

Je la vis très bien et j'en ai un super souvenir car j'avais 16 ans et c'était la première fois que je me retrouvais avec des gens qui parlaient la même langue que moi et qui ne voulaient faire que de la musique. En plus de ça, j'ai grandi à La Londe (à côté de Hyères, ndlr), et quand tu grandis là-bas, on ne vient pas t'expliquer au Forum des Métiers comment on devient comédien ou musicien. Quand l'émission a commencé, j'avais 7 ou 9 ans : je regardais à fond, je connaissais tous les candidats. Et j'avais fait promettre à mes parents de m'y emmener. Au début, je me disais que j'allais voir André Manoukian, qu'il allait me dire ce qu'il pensait de ma voix et puis que j'allais repartir passer mon bac. Je ne me disais pas que j'allais être chanteuse après l'émission. Pour moi à l'époque, t'étais soit Madonna, soit prof - y'avait pas d'entre-deux.

 

Et tu as eu ton bac, alors ?

Bah non ! (Rires) Je m'étais inscrite en candidat libre. J'avais dépensé 700 balles de CNED, mais avec l'album, ça s'est enchaîné et j'avais un métier. Mais un jour, peut-être. Dans la vie, les gens passent leur bac et j'aimerais bien être au même niveau.

 

Et tes parents, ils l'ont pris comment ?

Bizarrement très bien. Parce que j'ai eu une éducation très sévère, avec plein d'amour mais stricte. Au moment du premier prime, tu as un rendez-vous avec le producteur, et j'y suis allée avec ma mère car j'étais mineure. Il a dit : «il faut vous attendre à ce que si ça marche, les études, cette année c'est un peu fini». Et ma mère a répondu : «oh, moi je suis OK pour qu'elle redouble». Tu sais que j'ai failli ne pas passer le casting car j'étais punie ! (Rires)

 

Comment es-tu arrivée sur le projet Bird People de Pascale Ferran ?

Il y avait un casting, mais ils ne voulaient pas me voir car ils avaient en tête «moi il y a 6 ans». Je suis arrivée les cheveux tirés, pas maquillée, gros col roulé. Puis j'ai passé des essais très joyeux avec Anaïs Demoustier. Pascale m'a plus tard appelée en me disant : «j'ai tout fait pour que ce ne soit pas toi, mais t'as le rôle».

 

 

Mais on ne te reconnaît pas dans le film !

Personne ! Pascale Ferran, sans me lancer de fleurs, m'avait dit : «tu es trop belle pour le rôle, donc on ne va pas t'arranger». Moi-même, j'ai du mal à m'y reconnaître.

 

Comment as-tu vécu l'exposition médiatique ? On te reconnaît dans la rue ?

Uniquement si je porte des lunettes. Mais comme ça fait quatre ans qu'on ne me voit plus... C'est l'effet télé. C'est clair qu'à l'époque, des gens m'arrêtaient dans la rue et me demandaient de leur chanter Non non non non.

 

Justement, ton image est importante. Très vite, tu as balancé tes lunettes qui faisaient ta renommée. Tu as eu peur qu'elles te collent à la peau ?

Ca me collait déjà à la peau, et je n'en ai pas eu peur, j'en ai eu marre. Ca m'arrivait en interview que des gens ne me parlent que de mes lunettes et pas de l'album. En plus, c'était le look de mes 16 ans. Tu prends n'importe qui à 16 ans...

 

Bah nan, c'est ça la différence : t'avais un pur look qui avait 5 ans d'avance.

(Rires) Merci, tu es le premier à me le dire. Moi aussi, j'en étais intimement persuadée ! (Rires) J'aimais beaucoup mon look à l'époque - maintenant, j'ai quelques doutes. En plus, c'était des lunettes de repos, pas des lunettes de vue. C'était plutôt un accessoire que je portais plus que de raison. Et on m'en parlait plus que de ma musique...

 

Justement, parlons de ta musique. On sent plein d'influences. La chanson Illégale fait vraiment penser à la chanson Eternelle de Brigitte Fontaine...

C'est trop cool que tu me dises ça, parce que Brigitte Fontaine, c'était trop une référence ! Je ne connais pas cette chanson en particulier, mais j'adore son album Les Palaces. Il y a aussi deux chansons dans les bonus de mon album, Colonel Chagrin et Brigitte dit vrai, qui sont des hommages. Elles sont différentes du reste de l'album mais je tenais à ce qu'elles y soient. Dans Brigitte dit vrai, je reprends le thème de Ah, que la vie est belle en valse.

 

 

Et avec Mathieu Boogaerts, comment s'est faite la rencontre ?

Toujours grâce à Jan Ghazi. Il avait écrit une chanson pour mon premier album que j'adore, Moi c'est.

 

Tu n'as que 22 ans mais tu as vraiment des influences de trentenaire. Le premier album de Mathieu Boogaerts est sorti en 96 et il a pas mal marqué la jeunesse des gens nés dans les années 70-80. Tu plaîs vraiment aux trentenaires ?

On me dit très, très, très souvent que j'ai une maturité, blablabla. Ce que je sais, c'est que depuis que j'ai 16 ans, j'ai toujours été entourée de gens plus âgés et que mes meilleurs copains ont entre 30 et 40 ans, donc ça doit jouer beaucoup.

 

Tu as aussi travaillé avec Alex Beaupain...

Quand j'étais au lycée, ma bande de potes adorait Christophe Honoré, et le premier film que j'ai vu de lui, c'était Dans Paris, qui est un film génial. A l'époque des skyblogs, j'avais posté sur mon blog la séquence où Romain Duris chante avec Johanna Preis. Pendant la promo du premier album, on m'avait demandé ce que je kiffais en cinéma et j'avais répondu «Christophe Honoré». Alex est tombé sur l'interview et il m'a appelée pour qu'on chante cette chanson en duo. Et la chanson est devenue un single, et Honoré a fait le clip. Depuis le skyblog, je me suis dit que la vie était chanmé. J'ai vraiment tellement eu de chance de travailler avec des gens que j'aimais...

 

Garou et compagnie, ils ne te proposent pas des duos ?

Bizarrement, non ! (Rires) Je ne dois pas vraiment les inspirer. Une fois, je devais faire un duo avec Patrick Bruel à la télé, mais ça ne s'est pas fait.

 

Tu as eu d'autres influences ?

La musique de RZA dans Ghost Dog a été une vraie influence car il utilise des choses très simples mais efficaces. Je pense qu'il a beaucoup utilisé la musique éthiopienne dans les gammes et dans les chromatismes. Surtout pour Comment lui dire et Ma gueule. J'ai aussi un album que j'ai beaucoup écouté ces quatre dernières années qui s'appelle Les Ethiopiques.

 

 

Tu es venue à Ghost Dog par Jarmusch ou par RZA ?

Par Jarmusch. Dead Man est l'un de mes films fétiches. A Hyères, on pouvait heureusement voir plein de films. C'est le Sud, mais grâce aux festivals, la ville devient hype quelques jours par an.

 

Tu n'as jamais eu l'accent ?

Non, je trouvais ça vulgaire. Mais avec mon oreille musicale, je chope l'accent très vite. (Elle se lance dans un sketch très drôle où elle m'imite l'accent du Sud, puis l'accent québecois, ndlr)

 

Tu as une famille musicienne ?

Ma mère chantait du lyrique plus jeune, sans le dire à son père de peur qu'il voit ça comme un métier de pute, donc elle le lui cachait. Mais on regardait toujours en famille les concerts de classique le dimanche sur Arte - et un dimanche, elle nous a demandé ce qu'on voulait faire comme instrument ; j'ai choisi le piano. J'ai fait sept ans de piano dont quatre ans de conservatoire. Après sept ans de piano, on te demande d'en faire une heure et demie par jour, sauf que toi, tu ne penses pas que ça peut devenir un métier ; t'as juste envie de regarder des séries sur internet ou de sortir avec tes potes. Donc j'ai arrêté, mais récemment, je me suis acheté une guitare qui coûte une blinde, alors j'aimerais bien m'y mettre, ne serait-ce que pour que ce soit rentable. J'aimerais être capable de m'accompagner moi-même au piano, mais je suis loin d'être Nina Simone... Ma petite fierté, c'est que sur scène je suis au synthé - mais bon, le synthé, c'est un peu l'arnaque ! Le piano, même si j'en écoute, ce n'est plus du tout un son qui m'intéresse, en réalité.

 

Justement, c'est quoi le son qui t'intéresse ?

L'électronique. Avec un iPad et pour 20 euros d'applications, c'est magique. J'ai davantage envie d'aller dans cette direction pour le prochain album.

 

Et la scène ?

Là, je vais rentrer en répét' pour un spectacle aux Bouffes du Nord, qui est un opéra contemporain. Le principe, c'est qu'on fait La Bohème de Puccini en mode berlinois vénère. C'est trop cool parce que c'est mis en scène par mon metteur en scène préféré, Guillaume Vincent. Puis après, je pars en tournée pour mon propre album.

 

 

C'est toi qui a écrit Ma gueule. C'est une référence à Moustaki ?

Pas du tout en fait. Ce n'est pas une chanson politique mais plutôt une chanson qui parle du sentiment d'être étranger chez toi. Un jour, j'ai assisté à une scène raciste affreuse dans le métro, un jour où je n'allais pas bien du tout... Et le soir-même, j'ai vu un documentaire que ma soeur m'avait envoyé par lien sur Kateb Yacine, qui est un auteur algérien francophone qui a écrit des choses sublimes - et le documentaire commençait par lui devant des travailleurs algériens dans le 13ème, juste après la guerre d'Algérie, ils sont en train de construire Paris. Yacine les désigne, et il dit à la journaliste : «ici, c'était des heures d'ennui, des pesants de tristesse, on pensait au pays». Direct, j'ai noté cette phrase en me disant que j'allais la lui voler pour un éventuel pont dans la chanson. Quand t'ajoutes à ça le précédent quinquennat...

 

Tu as l'impression d'être étrangère ?

En tout cas sous Sarko, j'avais l'impression d'être étrangère dans mon pays. Sinon, j'ai grandi dans le Var, donc je me suis mangé des «sale Arabe» un paquet de fois. Mais dans ma vie de connasse bobo avec mes potes artistes, je ne me sens pas étrangère ! (Rires) Mais j'avais aussi hésité à faire une chanson sur mon grand-père en Algérie.

 

Tu as l'impression d'être un modèle pour des jeunes filles rebeus ?

En tout cas, après la Nouvelle Star, j'avais un copain qui était pion et qui m'a dit que dans son collège, toutes les meufs qui n'avaient pas de correction se sont mises à porter des lunettes ! (Rires) Nous n'étions pas très éloignées en termes d'âge, c'est pour ça. Mais à part ça, je n'ai pas du tout l'impression d'être un modèle dans la vie, je te rassure... (Rires)

 

Ma gueule et Illégale tournent autour du même thème de l'illégitimité...

Moi-même, j'ai pu me sentir illégitime. Quand je suis en promo, je n'y pense pas. Mais quand je suis arrivée dans le métier, je me suis sentie hyper-illégitime par rapport à un mec comme BabX qui faisait de la musique depuis dix ans et qui n'avait pas la même notoriété que celle que j'avais grâce à la Nouvelle Star. Du coup, je trouvais ça tellement injuste, ça me crevait le coeur... Heureusement en même temps, car c'est ce qui me permet d'être très exigeante. Il y a des milliers de gens qui ont de sublimes voix qui ne seront jamais entendues. Avec mes musiciens, on a décidé un truc : comme je suis en mode promo et que je ne parle que de moi, ils m'ont charrié et ils m'ont dit que si l'on me demandait mon pire défaut, il faudrait que je fasse ma connasse et que je réponde «perfectionniste» ! (Rires)

 

++ Le site officiel et la page Facebook de Camélia Jordana.
++ Dans la peau, son dernier album, est disponible ici, et sa discographie est en écoute intégrale sur Deezer.

 

 

Romain Charbon // Crédit photos : Bérengère Valognes.