Comment te définis-tu en tant qu’artiste ?

Guts : (Après un long moment d’hésitation) Je dirais hip-hop producer et beat-digger. Beat digger surtout, parce que j’ai plus passé mes 25 dernières années à digger (creuser, chercher des sons, ndlr) qu’à composer.

 

Peux-tu expliquer ce qu’est le beat-digging ?

C’est la contraction de beat, le rythme et de crate-digger, qui signifie littéralement «fouineur de bacs de disques». Les crate-diggers, c’est la base du hip-hop. Comme les mecs n’avaient pas assez de thunes pour s’acheter une batterie, des guitares, l’idée c’était de se débrouiller, d’aller chercher dans les morceaux des autres des trucs à utiliser. Un beat-digger, c’est plutôt celui qui va chercher quelque chose de précis dans une chanson : un son de claire, un clic de batterie. Il fallait être à l’affût de boucle de sons à recycler, à détourner, à torturer.

 

 

Combien de temps te faut-il pour trouver ce que tu cherches ?

Ce qui me prend le plus de temps, c’est de chercher des disques. Et comme ça fait 25 ans que je digge, mes recherches m’emmènent de plus en plus loin. Au commencement du hip-hop, on cherchait essentiellement dans le jazz, le blues et la soul. Mais tu penses bien qu’en un quart de siècle, je suis allé voir ailleurs. Maintenant je peux aller chercher dans la musique sud-coréenne, turque, dans le jazz polonais, du côté des West-Indies et des Caraïbes, dans la musique argentine, colombienne…

 

Tu ne te fixes aucune limite en fait…

Non, jamais ! Surtout depuis que j’utilise ces fameuses librairies musicales qui, depuis le début des années 70, répertorient des milliers de disques de grands compositeurs, destinés à l’illustration sonore. Des sons de flûtes pour une image par exemple. Et c’est peut-être le plus grand patrimoine musical de tous les temps.

 

Tu ne te retrouves jamais submergé par la quantité de sons à disposition ?

Pas du tout ! Parce que je fonctionne toujours à l’émotion. Donc peu importe la quantité de son, le filtre, c’est ma sensibilité.

 

Internet n’a-t-il pas révolutionné ta façon de travailler ?

À 100% ! Surtout depuis que je me suis exilé sur une île (Ibiza, ndlr) et que je ne passe absolument plus mon temps dans les magasins de disque. Je n’ai même plus besoin de me déplacer pour trouver la perle rare. Après, il faut savoir que sur Internet, tu dois avoir 40% du patrimoine musical mondial.

 

 

Dans un article consacré aux sampleurs, tu affirmais que tu volais des morceaux…

Ben ouais. En quelque sorte, les beatmakers sont des voleurs, bien sûr ! On s’accapare des sons qu’on n’a pas créés, donc faut arrêter de déconner. Après, comme dit je ne sais plus qui, on n’a rien inventé, mais on a tout réinventé. Du coup, le fait de torturer des morceaux, c’est créatif. Les beatmakers font des trucs que tu ne pourras jamais faire avec un instrument. Je te donne certains morceaux hip-hop, si t’arrives à les faire en acoustique, putain t’es fort.

 

Quand as-tu commencé à te mettre à digger ?

Ma mère m’offrait quelques disques quand je travaillais bien à l’école. J’avais le droit de choisir, c’est comme ça que j’ai acheté mes premiers skeuds. Au départ, j’écoutais Jimmy Cliff, Stevie Wonder puis, très vite, je suis allé vers des trucs d’électro hip-hop. Mais j’ai vraiment été piqué par le hip-hop grâce à Radio 7 et DJ Dee Nasty qui m’a complètement aspiré dans le délire DJ. Très vite, je me suis démerdé pour avoir des platines, obnubilé par les concours DMC (pour Disco Mix Club, championnats de turntablism annuels, ndlr). Assez rapidement, après trois années de scratch et de battle de DJ, j’ai rencontré Romuald avec qui j’ai créé Alliance Ethnik.

 

Tu faisais quoi exactement dans Alliance Ethnik ?

Toute la production musicale.

 

 

Dans les années 90, avec Alliance Ethnik, tu as été un acteur marquant de ce qu’on considère comme l’âge d’or du hip-hop en France. Comment perçois-tu son évolution depuis ?

Je la trouve très cool. Je trouve que le hip-hop s’est renouvelé, s’est adapté à la transformation de la technologie qui a clairement permis de démocratiser le genre.

 

Que répondrais-tu à ceux qui affirment que «c’était mieux avant» ?

Que c’est des conneries, que ce genre d’affirmations, c’est fait pour se branler. Le rap n’arrête pas de se réinventer. Quand le hip-hop stagne en France, il se renouvelle en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Amérique du Sud… Par exemple, à New-York, ça fait 10 ans que le hip-hop se traîne malgré les succès d’Action Bronson et de Joey Bada$$, mais en Californie, ça revient fat ! Dans les années 2000, Détroit a bien bougé aussi, et en ce moment, c’est Chicago. Donc tu vois, le hip-hop, c’est un perpétuel recommencement.

 

Quelle est ta définition du hip-hop ?

Au départ, ce que j’ai appris du hip-hop tenait en 4 mots : «peace, unity and having fun». C’étaient les valeurs du hip-hop dans les années 80. Après, ça a évolué, ça s’est commercialisé, industrialisé jusqu’à devenir une musique de masse qui est allée vers plein de dérives différentes. Il y a eu le côté «make money», le côté gangsta, la propagande de la défonce, de la violence… Mais honnêtement, le côté gros-culs-guns-argent-défonce, il faut le prendre avec beaucoup de pincette. Tout ça, c’est du cinéma.

 

 

Tu n’as jamais craché sur l’arnaque que ça pouvait représenter ?

Jamais, je laisse ça aux autres. Avec Alliance, on essayait d’amener des morceaux avec un peu de valeurs, des choses qui avaient pour objectif de te mettre bien. Quand t’as passé une journée de merde au boulot, que t’as vu des têtes de cons dans le métro, tu rentres chez toi, t’as plutôt envie de te mettre un bon disque et te détendre que de passer du rap dépressif où le mec te fait comprendre soit que t’as une vie de merde, soit que t’as pas d’argent. Bref, écouter Rohff ou Kerry James, je ne suis pas sûr que ça te mette dans de bonnes dispositions. Perso, je préfère véhiculer de bonnes énergies. J’ai envie de faire de la musique que je puisse faire écouter à mes enfants.

 

Tu as passé 2 ans à travailler sur ton dernier album, Hip-Hop After All, qui est peut-être ton projet le plus ambitieux. Est-ce que c’est aussi l’album dont tu es le plus fier ?

Premièrement, c’est clairement celui sur lequel j’ai le plus travaillé. En solo, je n’avais fait que trois albums instrumentaux. Hip-Hop After All, c’est le premier disque où j’offre l’hospitalité à une pléiade d’invités. C’était un rêve de pouvoir faire un album style «Guts presents…». C’était le moment, parce que j’ai 43 ans, que j’avais encore l’énergie pour le faire et qu’il y a des invités sur l’album qui ont le même âge que moi, et qui, dans 5 ans, ne seront peut-être plus dans le game en train de rapper.

 

Comment as-tu rencontré ces invités ?

Pour Lorine Chia (qui chante sur deux morceaux dont le premier single, Open Wide, ndlr), c’est en faisant du digging sur Internet. J’ai kiffé sa voix direct. Là, on en est en train d’enregistrer un hommage aux Fugees tous les deux pour les 20 ans de l’album The Score. Beaucoup de monde va s’y mettre, mais avec elle, on va tous les précéder. Patrice, je le connais depuis assez longtemps. Un mec que j’admire - réfléchi, engagé. Quand j’ai écrit le morceau Want It Back, ça a été une évidence absolue, j’ai tout de suite pensé à lui. J’ai demandé au label de m’arranger une rencontre ; on s’est rencontrés dans les loges de Taratata, et il a tout de suite kiffé l’idée.

 

 

Tu n’as donc pas de collaborateurs de longue date sur cet album ?

Non, pas vraiment. Il y a simplement DJ Fab qui m’a épaulé sur toute la direction artistique, même si quand je compose, j’entends des voix, et je sais très bien dans quelle direction aller. Il m’a clairement aidé à prendre contact avec les invités du disque, tout simplement parce qu’il connaît la Terre entière dans le milieu du hip-hop.

 

Pour défendre cet album sur scène, tu t’es pour la première fois entouré de musiciens. Pourquoi ?

Il fallait penser le truc en live. Pour mon précédent album, je n’avais absolument pas fait de live, pas plus que de promo. Ces dernières années, je faisais juste des petits DJ-sets coolos, à droite et à gauche. À l’époque, je n’avais pas trouvé la bonne configuration, et je n’avais pas envie de me retrouver comme ces mecs derrière un ordinateur avec 3 pads. Maintenant, cet album est ambitieux et j’avais promis au label que je le défendrai sur scène. Le label s’est mis sur la paille, a joué le jeu de s’investir et d’aller au bout de mes idées. Et du coup, j’ai tenu parole. J’ai monté un groupe avec un pianiste, un bassiste, un guitariste.

 

Tu habites à Ibiza. Pour quelles raisons t’es-tu installé là-bas ?

Des histoires de famille. Mon papa était là-bas depuis 1971. En 2007, j’ai voulu aller le rejoindre parce qu’il était gravement malade, je l’ai accompagné jusqu’à ce qu’il parte et puis je suis resté. Je me suis tellement épanoui là-bas. C’est une île magnifique qui n’a rien à voir avec l’image qu'en projette M6 dans Zone Interdite. Le Nord, c’est comme la Corse, la vie est super douce, il fait beau tout le temps. Ça correspond complètement à ce que recherche. Je ne suis pas du tout dans la caricature du producteur hip-hop qui s’enferme dans le noir avec son cognac et ses gros blunts. Je vais voir les paysans, je vais cueillir mes asperges et je nettoie la plage tous les dimanches matin.

 

 

Tu es allé jusqu’à te réapproprier une philosophie : «la Pura Vida». D’où ça vient ?

C’est un truc que j’ai chopé au Costa-Rica, en 2003. J’ai surkiffé. Les mecs sont dans un délire super : ils font gaffe à l’environnement, ils n'ont pas d’armée, ils dépensent beaucoup d’argent dans l’équilibre écologique. C’est un pays d’une richesse absolue où les gens, quand ils se saluent, se disent «Pura Vida». J’y ai trouvé un côté harmonieux. Du coup, quand j’ai commencé à collaborer avec Mambo (le graphiste qui signe ses pochettes, ndlr), on a décidé de mettre en avant ce bien-être tropical, lui dans le visuel et moi dans le son. Et on a appelé notre binôme Pura Vida.

 

De votre concept sont nées des compilations aux sonorités tropicales : les Beach Diggin’

On est partis du principe que ces compilations étaient faites pour te mettre bien. Qu’elle te donne envie de faire l’amour, d’inviter ton pote à boire un coup, de te faire un petit plat en sauce. Bref, donner envie aux gens de faire des trucs simples, des vrais trucs.

 

En 2007, ton premier album s’appelait déjà Guts, le bienheureux. T’as toujours été un mec joyeux en fait ?

Ben ouais, c’est ma nature. Ma mère m’a un peu éduqué dans ce délire-là. Après, je kiffe le délire engagé que l’on trouvait chez Public Enemy ou N.W.A.. Des mecs engagés mais avec de bonnes énergies. À aucun moment ils n'ont proposé un contenu dépressif, malsain, radical. Je me souviens qu’à l’époque, on pouvait très bien aimer De la Soul et NWA. Ce n’était pas du tout incompatible.

 

 

Tu as fait un morceau, Tribute to Mandela. Qu’est-ce qui t’inspire chez lui ?

Toute l’histoire que l’on connaît, toute cette rédemption en prison - et surtout le fait de savoir que le mec, putain, il a aboli l’apartheid pour ensuite être élu président de l’Afrique du Sud ! C’est complètement ouf. Ça m’a complètement marqué, à tel point que si j’ai un petit garçon avec ma nouvelle femme, je l’appelle Nelson.

 

Quand on a plus de 25 ans de carrière, 4 albums derrière soi dont un qui vient de sortir… (il coupe) ...Tu vas me demander si je me projette encore ! Mais bien sûr ! T’es obligé de chercher d’autres trucs et de te fixer de nouveaux défis. Si j’ai 43 piges et que je suis encore dans le game, c’est parce que j’ai cette capacité à me renouveler. Cite-moi beaucoup de beatmakers qui ont 27 ans de carrière, mon âge et mon activité.

 

Bon. Alors qu’est-ce que tu n’as toujours pas accompli ?

Pff, plein de choses... Je suis en train de travailler avec un artiste japonais sur un album de deux rappeurs français, Milk, Coffee and Sugar. Je fais un projet avec Blanka de La Fine Équipe. Puis après, il y a les trucs dont j’ai envie : faire un album de musique électronique, partir au Brésil faire un disque de musique brésilienne avant les JO… Trop de trucs, mec.


++ La page Facebook et le Tumblr de Guts, Analoglife.
++ L'album de Guts Hip Hop after All est sorti le 8 septembre dernier chez Heavenly Sweetness. Disponible ici, il est également en écoute intégrale sur Deezer.

 


Amaré Matthieu.